Idem
d*abordàbien parler le français et surtout à biei> le prononcert. . Un homme qui prononçait mal le français m'inspirait aussitôt un sentiment de haine, c Pourquoi donc veux-tu parler comme nous, puisque tu ne le peux pas? » lui dernandais-je mentalement avec un sourire ironique.
La seconde condition du « comme il faut » était d'avoir les ongles longs, propres et bien polis. La troisième était de savoir saluer, danser et causer. La quatrième, très importante, était l'indifférence pour tout et l'expression constante d'un certain mépris gracieux et ennuyé. En sus de tout cela, j'avais des symptômes généraux au moyen desquels je décidais de classer les gens suivant la catégorie qu'ils méritaient . Le principal de ces symptômes, sans compter Tameublement, les gants, l'écriture et la voiture, était les pieds. Les rapports établis entre les bottes et le pantalon décidaient aussitôt du classement d'un homme. Des bottes sans talons, avec des bouts pointus et le bas du pantalon étroit et sans sous-pieds, classaient un homme dans le commun. Des bottes étroites au bout rond et des talons hauts, un pantalon serré au bas mais garni de sous-pieds, ou bien large, avec des sous-pieds, et se tenant comme un dais au-dessus du pied, dénotaient un homme de mauvais genre, etc.
11 est étrange que mol, qui avais la qualité positive de ne pas être < comme il faut >, j'eusse une telle conception. Peut-être est-ce à cause de la peine que j'avais à acquérir le c comme il faut ». 11 m'est pénible de me rappeler combien de choses excellentes j'ai perdues pour acquérir cette qualité vers ma seizième année. Tous ceux que j'imitais, tels que Volodia, Doubkov et la plupart de mes amis, possédaient cet art avec aisance. Je les regardais avec jalousie et je travail lais en cachette la langue française, la manière de saluer sans regarder la personne à qui s'adresse le salut, la conversation, la danse, l'élaboration en moi de la dose d'indifférence et d'ennui que devait refléter mon visage, mes ongles que j'usais à l'intérieur jusqu'à en détacher la chair; mais je sentais qu'il me restait encore beaucoup à faire pour arriver au but.
Ma chambre, mon bureau, ma voiture, je ne pouvais arranger tout cela de manière à être « comme il faut >, bien que, en dépit de mon peu de goût à m'occuper de choses aussi pratiques, j'y fisse tous mes efforts. Pour les autres, au contraire, tout se faisait sans peine, et il ne semblait pas qu'il en pût être autrement. Je me rappelle qu'un jour, après m'être vainement efforcé de polir mes ongles, je demandai à Doubkov, dont les ongles étaient merveilleusement beaux, comment il s'y prenait. Doubkov me répondit : « Aussi loin qu'il me souvienne, je n'ai jamais rien fait pour que mes ongles soient comme ils sont. Je ne conçois pas que chez un homme « comme il faut » il en puisse être autrement ». Cette réponse me contraria énormément. Je ne savais pas encore alors qu'une des conditions principales du « comme il faut » consiste à cacher la peine qu'on se donne pour y atteindre. Le « comme il faut » était pour moi, non seulement un mérite important, une vertu enviable, la perfection que je désirais atteindre, mais surtout la condition indispensable de la vie, sans laquelle il ne pouvait exister ni bonheur, ni gloire, ni rien de bon au monde. Je n'eusse considéré ni un artiste célèbre, ni un savant, ni un bienfaiteur de l'humanité qui n'eût pas été « comme il faut ».
Mais là n'était pas tout le mauvais de cette idée du c comme il faut I. Il consistait surtout dans cette conviction que le ( comme il faut » était une situation indépendante dans la société ; qu'un homme ne doit être ni un fonctionnaire, ni un carossier, lii un soldat, ni un savant, quand il est « comme il faut I ; qu'en atteignant cette situation, il accon^plit toute sa mission et est placé au-dessus des autres mortels.
A une certaine époque de la jeunesse, après plusieurs fautes commises par entraînement, tout homme se voit forcé de prendre une part active à la vie sociale. Il choisit quelque spécialité et s'y consacre.
Mais à un homme « comme il faut » cela arrive rarement. J'ai connu, et je connais encore beaucoup de gens âgés, orgueilleux, sûrs d'eux-mêmes, tranchants dans leurs raison-
nements, qui, si on leur posait cette question au seuil de l'autre vie : « Qui es-tu et qu'as-tu fait sur terre ? » seraient dans l'impossibilité de répondre autre chose que : c Je fus un homme très comme il faut ^ »
Cette destinée m'attendait.
Malgré le tourbillon de telles idées dans mon cerveau, je fus pendant tout cet été jeune, innocent, libre, par conséquent heureux. Parfois, assez souvent même, je me levais de bonne heure. Je dormais sur la terrasse, en plein air, et les rayons obliques du soleil du matin me réveillaient. Je m'habillais à la hâte, je prenais sous mon bras une serviette, un roman français, et j'allais riie baigner à la rivière, à l'ombre d'un bouleau qui se trouvait à une demi-verste de la maison. Puis je m'étendais sur l'herbe et je lisais, m'arrêtant parfois pour regarder l'ombre lilas de la surface de la rivière qui commençait à s'agiter sous le souffle de la brise matinale, ou bien le champ de seigle doré qui se trouvait sur la rive opposée, ou bien la lumière rose que jetaient les rayons du soleil sur le tronc blanc des bouleaux qui se cachaient les uns derrière les autres et semblaient fuir dans le lointain de la forêt, et je me délectais de me sentir animé du même souffle jeune et plein de vie que la nature exhalait autour de moi.
Quand le ciel était ^couvert de petits nuages gris et que je me sentais refroidi par le bain, je m'en allais, souvent sans m'inquiéterde ma route, à travers les champs et les bois, en
i. En français dans le texte.
mouillant délicieusement mes pieds à travers mes bottes dans la rosée du matin. A ces moments, je rêvais de mes héros, du dernier roman que j'avais lu ; je m'imaginais être tantôt un chef d'armée, tantôt un ministre, tantôt un homme jd'une force herculéenne, tantôt un homme passionné, et, pris de frisson, je regardais autour de moi, avec une secrète espérance de la voir apparaître tout à coup dans une clairière ou surgir de derrière un arbre.
Lorsque, au cours de mes promenades, je rencontrais des paysans et des paysannes au travail, bien que les gens du commun n'existassent pas pour moi, j'éprouvais toujours un secret embarras inexpliqué et j'essayais de passer inaperçu. Pendant les chaleurs, si les dames n'étaient pas encore descendues pour prendre le thé, j'allais souvent dans le potager ou dans lejardin pour manger les légumesetles fruits déjà mûrs. Cette occupation me procurait un de mes plus vifs plaisirs. Il m'arrivait parfois de me blottir dans le verger, au beau milieu d'un framboisier haut et touffu. Au-dessus de ma tête le ciel brûlant et d'une lumière intense, autour de moi la verdure pâle hérissée de piquants du framboisier se mêle à de grandes herbes parasites ; les orties d'un vert sombre élèvent gracieusement leur sommet délicat et fleuri ; la bardane, largement étalée, avec ses fleurs piquantes d'un lilas insolite, pousse insole nment sa tige nu-dessus du framboisier et même de ma tète. Çà et là, avec l'ortie, elle atteint même jusqu'aux- branches vert pâle que le vieux pommier étend tout autour de lui et sur lequel, tout en haut, face à face avec le soleil ardent, mûrissent de petites pommes rondes, lisses et luisantes comme des noyaux.
En bas, un jeune pied de framboisier, à demi desséché, sans feuilles, monte en se tordant vers le soleil. L'herbe pointue perce les feuilles mortes de l'été dernier, humectées par la rosée, et verdit fraîchement dans une ombre éternelle, comme si elle ne savait pas que le soleil éclaire les feuilles du pommier. Dans ce fourré, il fait toujours frais et Ton sent l'ombre épaisse et immuable, les toiles d'araignée, les pommes pour-
ries qui, déjà noires, sont éparpillées sur le terreau. les framboise s et parfois l'odeur des punaises de bois qu'on avale avec le fruit et dont on se hâte de faire passer Tabominable goût en avalant un autre fruit. En s'avançant, on effraye quelques oiseaux qui vivent dans cet endroit désert, on entend leurs pépiements précipités et les petits coups que leurs ailes agiles donnent aux branches ; par-ci par-là, on perçoit le bourdonnement d'une abeille, le pas du naïf Akim, le jardinier, qui grognonne sans cesse sous son large nez.
Je songe alors : « Ni lui ni personne au monde ne me trouverait ici. ï Et de mes deux mains, à droite et à gauche, j'arrache des fruits et je les avale avec un plaisir glouton. Trempé de rosée jusqu'au-dessus des genoux, la tête agitée de pensées incohérentes, je répète plusieurs fois mentalement: « i-i-i vi-i-i vingt, ê-ê-ê sê-ô-ê sept». Les miins elles jambes brûlées par les orties, la tête échauffée par les rayons verticaux qui percent le feuillage, je ne me sens plus le besoin de manger, depuis longtemps je ne mange plus, mais je reste dans le fourré, à regarder, à écouter, à réfléchir, arrachant machinalement les plus beanx fruits que j'avale sans m'en apercevoir.
Ordinairement, vers onze heures, je rentrais au salon, mais le plus souvent après le thé et lorsque les dames étaient déjà retournées à leurs occupations. Près de la première fenêtre, protégée par un store à travers lequel le soleil étend çà et là de petits ronds si éclatans qu'on a mal aux yeux à les iixer, est installé le métier à broder sur la toile blanche duquel les mouches se promènent paisiblement. Devant ce métier, Mimi est assise, secouant la tête avec colère, changeant de place pour fuir le soleil qui, perçant tout à coup un coin du store, lui pose, par instants, sur le visage ou sur les mains, une raie brûlante.
A travers les trois autres fenêtres , l'ombre des châssis divise le parquet en carrés brûlants.
Sur un de ces carrés du parquet non peint est étendue Milka, les oreilles tendues; elle guette les mouches qui se
promènent autour d'elle. Kategnka tricote ou lit, assise sur le divan, en agiiant avec impatience sa main blanche qui semble transparente à la lumière, ou bien agite la tête avec une grimace pour chasser de dessus sa chevelure dorée la mouche qui l'obsède. Lioubotchka se promène de long en large, les mains derrière le dos, en attendant qu'on aille au jardin, ou bien joue au piano un morceau dont, depuis longtemps, je sais par cœur la moindre note. Je m'installe dans un coin et j'écoute cette musique ou la lecture, en attendant le moment de me mettre moi-même au piano.
Après le déjeuner, je daignais parfois accompagner les jeunes filles à cheval, car j'estimais la promenade à pied comme incompatible avec mon âge et ma situation dans le monde. Nos promenades, au cours desquelles je les menais dans les endroits les plus extraordinaires, parfois dans des fossés, m'étaient des plus agréables. Il nous arrivait parfois des aventures où je pouvais montrer ma bravoure, et les dames louaient mon talent de cavalier et mon courage, et me considéraient comme leur protecteur.
Le soir, quand il n'y avait, pas de visiteurs, après le thé que nous prenions dans la galerie couverte, après la promenade avec papa pour les soins de la maison, je m'étendais à ma place accoutumée dans un voltaire, et, en écoutant la musique de Kategnka et de Lioubotcbka, je lisais et je rêvais comme jadis.
D'autres fois, resté seul au salon, quand Lioubotchka jouait quelque morceau du vieux temps , j'abandonnais malgré moi mon livre et, en regardant à travers la porte du balcon entr'ouverte les branches frisées des grands bouleaux sur lesquelles tombaient déjà les ombres du soir, et le ciel pur, où, quand on regarde attentivement, apparaissent comme de petites taches poussiéreuses et jaunâtres qui disparaissent ensuite, et en écoutant le bruit de la musique, les craquements de la porte cochère, les voix des babas et des troupeaux qui rentraient dans le village, je me rappelais soudain Natalia Savichna, et maman, et Karl Ivanovitch, et je me sentais un
moment envahi par une tristesse intense. Mais mon âme était si débordante de vie et d'espérance, que ce souvenir ne faisait que m'ef fleurer de son aile et s'envolait aussitôt plus loin.
Après le dîner, parfois après une promenade nocturne à plusieurs, dans le jardin — seul, j'eusse craint dem'aventurer dans les allées sombres — j'allais m'étendre et dormir sur le plancherde la galerie, ce qui me procurait, malgré les millions de cousins qui me dévoraient, un très vif plaisir. Les nuits de pleine lune, je les passais parfois tout entières, assis sur mon matelas, à examiner la lumière et les ombres, écoutant le silence et les bruits, rêvant à toutes sortes de choses et, depréférence, àun bonheur poétique, voluptueux, qui me semblait alors le plus grand de la vie, et languissant de n'avoir pu jusqu'à présent en vivre que par l'imagination. Il m*arrivait aussi, quand lafamille se séparait et que les lumières du salon étaient portées à l'étage supérieur où se faisaient entendre des voix de femmes et le bruit des fenêtres ouvertes et fermées, de m'en aller dans la galerie et de me promener en écoutant avec avidité tous les bruits décroissants delà maison qui s'endormait.
A chaque bruit de pieds nus, de toux, de soupirs, de craquement de fenêtre, de frôlement de robe, je me levais vivement de mon lit, j'épiais comme un voleur, et, les yeux tixes et sans aucune cause apparente, j'entrais dans une violente agitation. Mais les lumières disparaissent des fenêtres supérieures, les bruits de pas et de conversations font 'place aux ronflements, le gardien frappe jsur son gong, le jardin devient plus morne et plus clair dès que les bandes rouges projetées par les fenêtres ont disparu, la dernière lumière de la salle aux provisions se transporte dans le vestibule en jetant une lueur claire sur le jardin couvert de rosée; j'aperçois à travers une fenêtre la silhouette voûtée de Foka, vêtue d'une camisole, une chandelle à la main, qiii se dirige vers son lit.
Souvent j'éprouvais un grand plaisir et une vive émotion
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à marcher furtivement , à travers Therbe mouillée , dans Tombre noire que projetait la maison, à m'approcher de la fenêtre du vestibule et, retenant ma respiration, à écouter les ronflements du groom et les toussotements de Foka, qui, ne croyant pas être entendu, faisait longuement .sa prière d'une voix chevrotau te .
Enfin, sa bougie s'éteint; la fenêtre se ferme et je reste complètement seul . Je regarde timidement autour de moi si je ne n'apercevrai pas quelque part sur la pelouse, auprès de mon lit, une femme vêtue de blanc, et je medirige en courant vers la galerie. C'est alors que je m'étendais sur mon lit, le visage tourné vers le jardin, m'abritant de mon mieux des cousins et des chauves- souris, et que je contemplais les arbres, écoutant les bruits de la nuit et rêvant d'amour et de bonheur.
Alors tout prenait un autre ' aspect, lies vieux bouleaux qui étincelaient d'un côté sous les rayons de la lune et de l'autre couvraient d'une ombre lugubre les arbustes et la route, la lumière de l'étang tranquille, majestueux, augmentant d'intensité avec la régularité des ondes sonores, le reflet des gouttes de rosée sur les fleurs devant la galerie, le chant de la caille derrière Tétang, les voix humaines qui viennent de la grande route, les craquements doux, presque imperceptibles, de deux vieux bouleaux s'entrochoquant, le bourdonnement des cousins, la chute d'une pomme qui tombe sur les feuilles sèches, en faisant craquer les brindilles, le saut des grenouilles qui venaient parfois jusqu'à l'escalier de la terrasse, et dont le dos verdâtre étincelait mystérieusement sous la lune, — tout cela me donnait une sensation étrange : la sensation d'une trop grande beauté et d'un bonheur inachevé.
Et voilà qu'elle apparaît. Elle a de longues tresses, une poitrine majestueuse; elle est toujours triste et toujours belle, avec ses bras nus aux étreintes voluptueuses. Elle m'aime et j'ai sacrifié toute ma vie pour un instant de son amour. Mais la lune monte, monte plus haut, devient plus
claire, plus claire dans le ciel; la majestueuse lumière de rétang, grandissant régulièrement comme un son, devient plus blanche, plus blanche, les ombres plus noires, plus noires, la lumière plus transparente, plus transparente. Fixant et écoutant tout cela, quelque chose me dit qu'elle, avec ses bras nus et ses étreintes passionnées, est encore loin, bien loin d'être tout le bonheur, et que l'amour pour elle est encore loin, bien loin d'être toute la félicité. Et plus je regarde la lune, pleine et haute dans le ciel, plus la beauté vraie et le bonheur absolu semblent plus hauts et plus hauts, plus purs et plus purs, et plus près et plus près vers Lui; vers la source de tout ce qui est beau et bon, et des larmes d'une joie troublante et inassouvie me montent aux yeux.
Et toujours j'étais seul ; et toujours il me semblait que cette grande et mystérieuse nature qui attirait vers elle ce cercle lumineux formé par la lune, arrêtée on ne sait pourquoi dans un endroit indéfini du ciel pâli et qui, en même temps, se trouvait partout et comme remplissant d'elle tout l'espace indéfini, et moi, ver méprisable, déjà corrompu par toutes les passions viles de notre misérable humanité, mais armé de toute la force d'un amour sans limites, il me semblait toujours qu'à ce moment la nature, la lune et moi ne faisions qu'un.