LE MONDE
Les plaisirs mondains auxquels, pour imiter mon frère aîné, j'espérais me livrer en entrant à l'Université, me désillusionnèrent complètement. Volodia dansait beaucoup. Papa venait aussi au bal avec sa jeune femme. Quant à moi, on
me trouvait sans doute trop jeune ou trop inexpérimenté, et personne ne me présentait dans les maisons où Ton donnait des bals. Malgré la promesse de franchise échangée avec Dniitri, je ne lui avouai pas plus qu'aux autres et combien je désirais fréquenter les bals, et combien il m'était douloureux de me voir ainsi négligé et regardé comme un philosophe Si bien que je fis en effet semblant de Têtre devenu réellement.
Mais il y eut une soi rée chez la princesse Kornakova, et elle nous invita tous elle-même. Enfin pour la première fois j'irais au bal. Volodia, avant de partir, entra dans ma chambre et voulut voir ma toilette. Je fus très étonné de cette démarche. Il me semblait que le désir d'être bien habillé était honteux et que je devais le cacher. Lui, au contraire, le considérait comme si naturel et si nécessaire, qu'il m'exprima franchement sa crainte de me voir incorrectement vêtu. Il m'ordonna absolument de mettre mes souliers vernis et se montra terrifié quand il me vit prendre des ganls de chevreau. Il suspendit ma montre d'une certaine manière à mon gilet et me mena sur le pont Kouznietsky, chez le coiffeur. On me frisa. Volodia se reculait pour me contempler.
— A présent, c'est bien... Mais on ne peut donc lisser le toupet? dit-il en s' adressant au coiffeur.
Mais malgré tous les efforts de monsieur Charles ^ qui me passait sa main enduite d'une essence particulière sur la tête mon toupet rebelle se relevai! au moment où je mettais mon chapeau, et ma tête frisée me semblait pire qu'avant. La seule chose qui pouvait me sauver, c'était d'affecter la négligence ; de cette manière, seulement, mon extérieur pouyait ressembler à quelque chose.
Volodia sembla se rallier à cette opinion, car il me conseilla de me défriser, et quand je l'eus fait j'étais aussi mal, et il ne voulut plus me regarder. Pendant tout le trajet, jusque chez les Kornakov, il fut silencieux et triste.