I. En frères
â. Eteignez les lumières, Frost!
de sucre sur les épées étaient éclairées par la flamme bleue du punch. La voie aiguë de l/étudiant de Derpt ne clamait plus seule, car de tous les coins du salon les rires et les conversations avaient commencé. Plusieurs jeunes gens ôtérent leur redingote, surtout ceux qui avaient de fines chemises de toile tout à fait fraîches, je les imitai et je compris que c'iUait commencé. Quoiqu'il n'y eût encore rien de gai, j'avais la conviction que tout serait parfait dès que nous aurions bu un verre du breuvage qui se préparait.
Enfin le punch fut prêt. Le vieil étudiant en renversa la moitié sur la table en emplissant les verres ; et il s'écria :
— £h bien ! messieurs, à présent, commençons.
Quand chacua de nous eut en main un verre plein et collant aux doigts, le maître des cérémonies et Frost entonnèrent une chanson allemande où revenait souvent cette exclamation € Juche! i Nous accompagnions tous^ sans harmonie ni mesure^ trinquant, criant, louant le punch ou, pins simplement, buvant le liquide doux et fort. 11 n'y avait plus rien à attendre, la noce était commencée. J'avais déjà bu un verre de punch. On m'en versa un second. Les tempes me battaient, la flamme me semblait rouge, tout criait et riait autour de moi. Mais non seulement je ne sentais pas que nous fussions gais, mais encore j'étais sûr que tout le monde s'ennuyait autant que moi. Cependant nous étions d'accord pour trouver qu'il était nécessaire, sans savoir pourquoi, de simuler la gaieté. Seul, l'éludiaut de Derpt s'amusait pour de bon. 11 devenait de plus en plus rouge, se multipliait pari ont comme s'il eût eu le don d'ubiquité, remplissait tous les verres vides en arrosant de plus en plus la table qui -était devenue poisseuse et sucrée. Je ne me rappelle plus comment les choses s'enchaînèrent, mais je sais que, ce soir-là, j'admirai beaucoup l'étudiant de Derpt et Frost, que j'appris par cœur une chanson allemande, et que je baisai leurs lèvres siicrées. Je me rappelle aussi qu'au cours de celle soirée je me mis à haïr l'étudiant de Derpt et que je voulus lui casser la tête avec une chaise, mais que je me retins. Outre une
sensation de désobéissance de tous mes membres déjà éprouvée le jour du dîner chez Jahr, la tête me tournait tellement et me faisait si mal qu'un moment j'en pensai mourir. Je me rappelle aussi que nous nous assîmes*sans molif par terre, que nous agitâmes nos bras, et qu'en imitant le mouvement des rameurs nous chantâmes : a En descendant la mer Volga. > Tout en m'associant à ces mouvements, je ne les jugeai point du tout indispensables. Puis, étendu par terre, m'accrochant les jambes Tune dans l'autre, je luttai à la manière des tziganes; je tordais le cou à quelqu'un et je réfléchissais que cela ne fût pas arrivé si mon adversaire n'avait pas été ivre.
On soupa et l'on but encore. Je sortis dans la cour pour me rafraîchir. Une sensation de froid à la tête me saisit et je rentrai. En. partant, je remarquai que la nuit était horriblement noire, que le marchepied de la voiture était devenu très incliné et très glissant, et que je ne pouvais me retenir au cocher, car il était faible et fléchissait à chaque pas.
Ce que je me rappelle surtout, c'est que pendant celte soirée je m'apercevais à chaque instant des bêtises que je faisais, tout en paraissant m'amuser beaucoup et aimer beaucoup à boire. Je pensais même qu*; je feignais d'être ivre et qud les autres faisaient les mêmes simulacres.