‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 122 sur 128 · LIAISON AVEC LES NEKHLIOUDOV · texte numérisé non relu

LIAISON AVEC LES NEKHLIOUDOV

Cet hiver-là, je vis Dmitri, qui venait fréquemment chez nous, et toute sa famille, avec laquelle je commençais à me familiariser.

Les Nekhlioudov, mère, tante et fille, passaient toutes leurs soirées chez elles, et la princesse aimait à se trouver avec la jeunesse, mais avec des jeunes gens qui, comme elle le disait,

pouvaient passer toute une soirée sans danser ni jouer aux •cartes. Il est probable qu'il ne s'en trouvait pas beaucoup, car j'allais chez elles lous les soirs et j'y rencontrai rarement d'autres visiteurs.

Je m'habituai aux visages de cette famille et à leurs différentes dispositions d'humeur; je me fîs une opinion nette sur leurs rapports mutuels, je m'accoutumai à leurs appaterments, à leurs meubles et, quand il n'y avait pas de visiteurs, je me sentais tout à fait à l'aise, sauf quand je restais seul en tête-à-tête avec Varegnka. Il me semblait toujours qu'étant une jeune fille de peu de beauté, elle eût désiré vivement me voir amoureux d'elle. Mais ce dernier embarras commençait même à se dissiper. Elle était si naturelle, il lui semblait si indifférent de parler avec moi, ou avec mon frère, ou avec Lioubov Serguéievna, que je pris l'habitude de la considérer tout simplement comme une personne près de qui il n'y a ni danger ni honte à exprimer le plaisir que procure sa compagnie.

Pendant tout le temps que durèrent nos relations, elle me sembla parfois très laide, parfois pas trop désagréable, mais je ne me demandais même pas si je pouvûs être amoureux d'elle. Il m'arrivait de lui parler directement, mais le plus souvent je lui parlais en m' adressant en sa présence à Lioubov Serguéievna ou à Dmitri. Cette manière de procéder me plaisait beaucoup. J'éprouvais un vif plaisir à parler devant elle, à l'écouter chanter, et, en général, à la savoir là où j'étais. Mais la pensée de nos rapports dans l'avenir, et les rêves de sacrifices à mon ami s'il tombait amoureux de ma sœur, ne me hantaient plus que rarement l'esprit.

Pourtant, malgré cette fréquentation assidue, je continuais de considérer comme mon devoir de cacher aux Nekhlioudov, et surtout à Varegnka, mes véritables sentiments, et je m'efforçais de me présenter comme différent de ce que j'étais en réalité. Je m'efforçais de paraître enthousiaste, je m'animais, je gesticulais quand une chose paraissait me plaire. En même temps je tâchais de paraître indifférent à toute chose extra-

ordinaire dont j'étais témoin ou qu'on racontait devant moi. Je faisais semblant d'être un méchant persifleur pour qui rien n'est sacré, et en même temps je tenais à passer pour un observateur perspicace. Je tâchais de mettre de la logique. dans toutes mes actions, d'être méthodique dans ma vie et de mépriser en même temps toutes les choses matérielles.

Je puis le dire sincèrement: Je valais beaucoup mieux que l'étrange personnage que j'essayais de jouer. Mais, même tel que j'étais, les Nekhlioudov m'affectionnaient et, heureusement pour moi, n'étaient pas les dupes de mon jeu. Seule, Lioubov Serguéiévna , qui me considérait comme le plus grand égoïste du monde, athée et moqueur, semblait ne pas m aimer beaucoup, discutait souvent avec moi, se fâchait et me harcelait de ses phrases incohérentes. Mais Dmitri -conservait avec elle les mêmes relations étranges, plus qu'amicales, et disait que personne ne savait la comprendre et qu'elle était très bonne pour lui. Cette amitié chagrinait beaucoup toute la famille.

Un jour, Varegnka, en causant avec moi, me donna la raison de cette liaison incompréhensible pour nous tous.

— Dmitri a beaucoup d'amour-propre. Il est trop orgueilleux et, malgré toute son intelligence, il recherche les louanges et les admirations. 11 aime à être le premier dans tout, et Lioubov, dans la candeur de son âme, ne cesse de l'admirer; elle n'a pas assez de tact pour le cacher; si bien qu'elle flatte, mais en toute sincérité.

Ce raisonnement me frappa, et en y réfléchisssant je ne pus m'empêcher de penser que Varegnka était très intelligente, et je la rehaussai, par conséquent, avec plaisir dans mon opinion. Ce rehaussement provenant de ce que je découvrais en elle de l'intelligence et d'autres qualités morales, je le faisais avec un plaisir mélangé d'une certaine modération sévère qui n'allait jamais jusqu'à l'enthousiasme. Ainsi, quand Sophia Ivanovna, qui ne se lassait pas de parler de sa nièce, me raconta que Varegnka, se trouvant à la campagne, il y avait quatre ans de cela, avait fait cadeau de ses habits et de

ses souliers aux enfants des paysans, si bien qu^on dut les leur reprendre ensuite, je n^acceptai pas ce fait comme digne de Félever davantage dans mon estime, et je plaisantai intérieurement cette façon peu pratique d'envisager les choses.

Quand il y avait des visiteurs chez les Nekhlioudov, entre autres parfois Volodia et Doubkov, je passais au second plan avec la conscience tranquille d'un familier qui cède sa place aux hôtes de passage, je ne prenais pas part à la conversation et me bornais à écouter parler les autres. Et tout ce que disaient les autres me semblait si stupide que je m'étonnais intérieurement qu'une femme aussi intelligente et aussi logique que la princesse pût entendre de telles sottises et y répondre. S'il m'était arrivé alors de comparer ce que disaient les autres à ce que je disais moi-même quand je me trouvais seul chez les Nekhlioudov, je ne me fusse pas étonné.

H va sans dire que quand il y av.iit des étrangers, Varegnka faisait moins attention à moi que quand j'étais seul. Il n'y avait alors ni lecture, ni musique, ni rien de ce que j'aimais. En parlant à ses hôtes, elle perdait pour moi son principal attrait — le raisonnement calme et la simplicité Je me rappelle avoir été étrangement frappé par ses conversations avec Volodia sur le théâtre et sur le temps qu'il faisait. Je savais que Volodia évitait et méprisait les banalités ; Varegnka se moquait aussi de ces sortes de conversations. Pourquoi donc, étant ensemble, parlaient-ils des choses les plus insupportablement vulgaires, comme s'ils eussent eu honte l'un de l'autre ? Quoi qu'il en soit, je commençais à trouver plus de plaisir à demeurer avec Dmitri dans le salon de sa mère qu'en tête-à-tête.

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