‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 124 sur 128 · NOUVEAU CAMARADE · texte numérisé non relu

NOUVEAU CAMARADE

L'hiver se passa sans autres incidents. La neige commençait déjà à fondre ; la date des examens était affichée dans l'Université, quand tout à coup -je me rappelai que j'avais à répondre à Tinnombrable quantité de matières dont se composait Texaraen, sur lesquelles je n'avais poini pris de notes aux cours et que je n'avais nullement préparées. 11 est étrange qu'une question aussi claire : « 11 faut passer les examens, » ne se fût jamais posée devant moi. Mais j'avais passé tout cet hiver dans un tel tourbillon, qui provenait du plaisir d'être un « grand » et un homme « comme il faut », que lorsqu'il me venait à l'esprit qu'il me faudrait passer les examens , je me comparais à mes camarades et je me disais : c Ils iront bien, eux, aux examens. Et la pluspart ne sont pas c comme il faut... » Par conséquent j'ai une supériorité sur eux... Donc je passerai mes examens. »

Je venais au cours uniquement par habitude et parce que papa m'y envoyait. De plus, j'y avais beaucoup de connaissances et souvent je m'y amusais. J'aimais ce bruit de conversations et de riree. Je me plaisais à demeurer sur un banc en haut du gradin, à écouler la voix monotone du professeur tout en rêvant à mille choses et en observant les camarades.

Je courais parfois chez Matern en compagnie d'un camarade, nous buvions un verre de vodka et mangions un morceau sur le pouce, et sachant que nous serions réprimandés d'être sortis pendant la leçon, nous faisions timidement crier la porte en rentrant. Je prenais plaisir à participer à tous les bons tours des étudiants. Tout cela était très gai.

Quand tout le monde se mit à suivre les leçons plus régulièrement et plus assidûment, et que le professeur de phy-

siqiie eut fini son cours et fait ses adieux, et que les étudiants mirent leurs noies en ordre et se préparèrent par groupes ^ je songeai qu'il me fallait songer, moi aussi, à mes examens.

Operov, avec qui je continuais d'échanger un salut en passant, mais avec qui j'étais en froid, ainsi que je Faidéjà dit, m'offrit ses notes et même m'invita à me joindre à lui et à quelques autres pour nous préparer aux examens. Je le remerciai et y consentis, espérant terminer notre différend par l'honneur que je lui faisais. Je demandai seulement qu'on se réunît chez nous, car j'avais un très bel appartement.

On me répondit qu'on travaillerait soit chez l'un soit chez l'autre, selon qu'il serait plus commode. Pour la .première fois, nous nous réunîmes chez Zoukhine, qui avait une petite chambre séparée des autres pièces par une cloison, dans une grande maison, sur le boulevard Troubni. Au jour fixé, j'étais en retard, et la lecture était déjà commencée. La petite chambre était pleine de la fumée du tabac le plus vulgaire, que fumait Zoukhine. Sur la table il y avait un schtof^ de vodka, un verre, du pain, du sel et un os de mouton.

Zoukhine, sans se lever, m'invita à boire un verre et me 4lit d'ôter ma redingote.

— Je pense que vous n'êtes pas habitué à une telle boisson.

Tous étaient vêtus de cliemises de couleur sales et fripées. Ne voulant pas montrer mon mépris pour eux, j'ôtai ma redingote et je m'étendis en camarade sur le divan. Zoukhine prenait des notes, les autres l'arrêtaient de temps en temps par des questions, et il expliquait alors les notes d'une manière intelligente et précise. Je me mis à écouter, mais je ne comprenais pas beaucoup, n'ayant pas écouté au commencement. Je lui posai une question.

-- Ëh ! mon petit père, vous ne pourrez pas nous suivre, si vous ne savez pas cela, dit Zoukhine. — Je vous donnerai mes notes et vous les lirez d'ici à demain. Sans cela, toute expli* cation sera inutile.

1 Mesure de capacité, d^environnn litre et demi.

J'avais honte de mon ignorance et, en même temps, bentant toute la justesse de la remarque de Zôukhine, je n'écoutai plus et je me mis à observer mes nouveaux camarades. D'après mon classement des gens, en c comme il faut 9 et c pas comme il faut », ils appartenaient visiblement à la seconde catégorie, et par conséquent ils provoquaient en moi un sentiment de mépris et même une certaine haine personnelle, car ils n'étaient pas c comme il faut » et ils me considéraient comme leur égal, même ils me traitaient avec une bienveillance protectrice. Ce sentiment était provoqué aussi en moi par leurs chaussures et leurs mains sales, aux ongles rongés, sauf, chezOperov, qui avait l'ongle du petit doigt extrêmement long, par leurs chemises roses et leurs devants de chemises, les jurons qu'ils se jetaient mutuellement en signe d'amitié, par la chambre sale, et l'habitude de Zoukhine de nettoyer son nez en comprimant de son doigt une de ses narines, surtout par l'accent particulier qu'ils employaient pour certains mots. Ce qui froissait par-dessus tout mon sentiment du c comme il faut » et le poussait à l'exaspération contre eux, c'était l'accent qu'ils donnaient à certains mots russes et étrangers, prononçant machin' au lieu de machine, et ainsi de suite.

Malgré cet extérieur, qui me répugnait excessivement, je pressentais quelque chose de bon chez ces jeunes gens et j'enviais cette camaraderie cordiale et gaie qui les liait ; je me sentais pris du désir de les connaître davantage 'et d'entrer dans leur intimité, bien que cela me parût difficile. Le doux et honnête Operov, que je connaissais déjà, et le franc et très spirituel Zoukhine, qui était le premier de ce cercle d'amis, me plaisaient beaucoup. Zoukhine était petit, brun, robuste, à la figure grasse et luisante, mais très animée et très mobile. Son front, peu élevé mais large et bombé, qui surmontait de beaux yeux noirs, donnait à sa physionomie une expression de vive intelligence. Sa courte barbe noire semblait n'être jamais rasée. On voyait qu'il prenait peu de soin de sa personne, « ce qui me plaisait beaucoup chez les gens. » On voyait que son esprit n'était jamais au repos.

n avait une de ces physionomies expressives qui se représentent à vos yeux complet ement transformées quelques heures après que vous les avez vues pour la première fois. Cela m'arriva, dans la soirée, pour la figure de Zoukhine. J'y revoyais spontanément de nouveaux traits, les yeux s'enfonçaient plus profondément, le sourire changeait et tout Tensemble se modifiait tellement que j'eusse eu de la peine à le reonnaître. Quand la lecture fut finie, Zoukhine, les autres étudiants, et moi-même pour montrer mon désir de devenir leur camarade, nous bûmes un petit verre de vodka et nous vidâmes leschtof. Zoukhine demanda si quelqu'un avait quinze kopeks pour envoyer la vieille femme qui le servait nous chercher de la vodka. J'offris mon argent, mais Zoukhine fit mine de ne pas entendre et se dirigea vers Operov ; celui-ci tira de sa poche une bourse en perles et lui donna ce qu'il demandait.

— Fais attention, ne bois pas trop, lui dit Operov, qui, lui-même, ne buvait pas.

— N'aie pas peur, répondit Zoukhine en suçant la moelle d'un os de mouton.

Je me souviens qu'en ce moment je songeais que si Zoukhine avait tant d'intelligence, cela venait de ce qu'il mangeait beaucoup de moelle.

— N'aie pas peur, continua Zoukhine en souriant légèrement.

Il avait un sourire qui charmait et qu'on lui était en quelque sorte reconnaissant de voir sur son visage.

— Quand même je boirais, il n'y aurait pas grand mal à présent, frère... Nous verrons, frère, qui sera embarrassé à l'examen, de moi ou du professeur... Je suis déjà prêt, frère, ajouta-t-il. Et il effleura légèrement soij front du doigt , avec une nuance d'orgueil.

Il reprit :

— Semenov boit trop, j'ai un peu peur pour lui.

En effet, ce Semenov avec ses cheveux gris qui, à notre premier examen, m'avait tant fait plaisir de ce qu'il était plus mal mis que moi, et qui avait été classé second, était venu très

assidûment au cours pendant tout le premier mois, mais i] s'était mis à boire, et à la fin de l'année on ne ie voyait plu» à l'Université.

— Où est-il? demanda quelqu'un.

— Je l'ai perdu de vue, répondit Zoukhine.

La dernière fois que je l'ai vu, nous avons tout cassé au cabaret de Lissabona... C'était très amusant.

On raconta encore plusieurs histoires sur Semenov : c Ed voilà une tête! ... Quelle flamme d'intelligence !... Quel esprit !.. . Ce serait dommage qu'il se perdît... Assurément, il se perdra... Il a l'esprit trop emporté et des désirs trop irréalisables pour rester à TUniversilé. »

Après avoir causé encore un peu, nous nous séparâmes en nous donnant rendez- vous pour le lendemain chez Zoukhine, dont le logis était plus près de chacun de nous. Quand nos fûmes dans la cour, je me sentis un peu confus de ce que tous s'en allaient à pied tandis que, seul, j'avais un cabriolet. J'offirs timidement à Operov de le conduire chez lui. Zoukhine était sorti avec nous, il emprunta un rouble à Operov, et s'en alla pour toute la soirée.

Chemin faisant, Operov me raconta tant de choses sur le caractère et la manière de vivre de Zoukhine^ qu'arrivé à la maison, je ne m'endormis pns tout de suite, songeant aux nouveaux camarades. Et longtemps mon esprit vogua d'un côté entre l'estime à laquelle me disposaient leur savoir, leur simplicité, leur pureté et la poésie de leur jeunesse, et d'un autre côté, entre la répugnance que m'inspirait leur aspect. Malgré tout mon désir, il me semblait absolument impossible de me lier avec eux. Ma manière de comprendre les choses était trop différente de la leur. Il y avait une infinité de nuances qui formaient l'essence de ma vie et qui étaient inco^ipréhensibles pour eux, et réciproquement.

&lais le principal obstacle à cette liaison était le drap de vingt roubles le mètre de mon pardessus et mes fines chemises de toile de Hollande. Cela était d'une grande importance pour moi; je ;m'imagiuais que c'était par ma supério-

rite de fortune et de situation que je les blessais involontairement. Je me sentis coupable envers eux et, avec des alternatives de soumission et de révolte contre cette soumission injustifiée, puis, pris de honte et passant à une grande confiance en moi-même, je me disais qu^il n'y avait point de relations possibles avec eux sur le pied de l'égalité et de la camaraderie.

Mais le côté grossier et vicieux du caractère de Zoukhine s'atténuait à mes yeux par la poésie audacieuse que je sentais en lui, au point de ne point me choquer du tout.

Pendant près de deux semaines j'allai travailler tous les soirs chez Zoul^ine; je ne fis pas grand'chose, car, ainsi que je Tai déjà dit, j'étais trop en .arrière de mescamarades, et n'étant pas assez fort pour les rejoindre en travaillant seul, je faisais mine d'entendre et de comprendre. Il me semblait que les camarades devinaient que je faisais mine de comprendre, et souvent je remarquai qu'ils sautaient les passages sus par eux, sans s'inquiéter de moi.

Tous les jours, j'excusais de plus en plus le débraillé de leur réunion en m'iniliant davantage à leur manière de vivre dans laquelle je trouvais beaucoup de poésie. Seulement ma parole d'h6nneur que j'avais donnée à Dmilri de ne pas aller faire la noce avec eux au dehors me retenait et m'empêchait de partager tous leurs plaisirs.

Un jour, je voulus leur étaler ma science dans la littérature et surtout sur la langue française, et j'entamai la conversation sur ce sujet. A mon grand étonnement, je vis que, bien qu'ils prononçassent à la russe les titres d'ouvrages étrangers, ils avaient beaucoup plus de lecture que moi et qu'ils connaissaient et jugeaient les auteurs anglais et même espagnols, tels que Lesage, dont je n'avais jamais entendu parler, Pouchkine, Joukovsky, étaient pour eux de la littérature, tandis que pour moi ce n'étaient que des livres à couvertures jaunes que j'avais lus et appris étant enfant. Ils méprisaient Dumas, Eugène Sue, Paul Féval, et jugeaient, sur-

tout Zoukhioe, la littérature bien mieux et plus sainement que moi. Ce que je ne pouvais avouer.

Je n'avais pas davdnlage de supériorité envers eux sur la science musicale. Mon étonnement fut au comble quand Operov joua du violon ; un autre étudiant jouait du violoncelle et du piano, et tous deux faisaient partie de Torchestre de rUniversîté, savaient assez bien la musique et en comprenaient les beautés. Eti un mot, tout ce sur quoi je me croyais supérieur et dont je voubis faire parade devant eux, excepté la prononciation française et allemande, ils le savaient tous mieux que moi et n'en tiraient pas vanité.

J'aurais pu me vanter d'être homme du monde, mais je ne l'étais pas autant que Yolodia. Qu'était donc alors cette hauteur avec laquelle je les regardais tous ? Ma connaissance avec le prince Ivan Ivanovilch? La prononciation correcte de la langue française? Ma voiture? Ma chemise de toiledeHoll.inde? Mes ongles? Peut-être tout cela n'était-il que niaiseries.

Telles étaient les idées qui commençaient à battre lourdement dans ma tête sous l'intlaence de l'envie d'être de cette camaraderie qui m'attirait, dont la gaîté et la jeunesse éclataient à mes yeux. Ils se tutoyaient tous ; la simplicité de leurs relations allait jusqu'à la grossièreté, mais même hous cette grossièreté extérieure on sentait toujours la crainte de blesser, c Vaurien, cochon, » qui étaient employés par eux d*un ton affectueux et caressant , me choquaient et me causaient une gêne indicible, et me donnaient prétexte àdcs moqueries intérieures. Mais ces mots grossiers ne les blessaient pas et ne les empêchaient pas de vivre sur le pied de l'amitié la plus sincère. Dans leurs rapports entre eux, ils étaieut très délicats et très prudents, comme sont ordinairement les hommes pauvres et très jeunes. Je sentais surtout quelque chose de large et de puissant dans le caractère de Zoukhine et même dans ses débauches à Lissabona.

J'avais l'intuition que ces débauches étaient tout à fait autres que celle au punch et au Champagne à laquelle j'avais pris part chez le baron Z...

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ZOUKHINE ET SEMENOY

Je ne sais à quelle classe de la société apparteDait Zoukhine, mais il sortait du gymnase S..., ne possédait aucune fortune et, ce me semble, n'était pas noble. Il avait à cette époque environ dix-huit ans. mais paraissait plus âgé. n était extrêmement intelligent et son entendement était très ouvert. 11 embrassait plus facilement une question compliquée, en devinait plus facilement tous les détails et en déduisait toutes les conséquences, qu'il n'analysait les lois en vertu desquelles ces conséquences se produisaient. 11 se savait intelligent, en avait de Forgueil, et à raison de cet orgueil traitait tout le mondé en égal, mais avec bienveillance. Il était probable qu'il avait déjà beaucoup souffert. Sa nature ardente, impressionnable, avait déjà en le temps de refléter en elle Tamour et Tamitié et les soucis de Texistence. Bien qu'il vécût dans un cercle limité de la vie pauvre, il y avait en lui le mépris et l'indifférence des choses qu'il avait observées ou expérimentées qui provenaient de la trop grande facilité avec laquelle il s'en rendait compte et savait s'élever au-dessus d'elles.

U en était de même en ce qui concerne la science. Tout en paraissant étudier fort peu, et sans prendre dénotes, il excellait dans les mathématiques et ne se vantait pas quand il affirmait qu'il pourrait battre le professeur. Il savait les futilités et les choses inutiles des cours qu'il suivait, mais avec cette malice pratique et inconsciente qui lui était inhérente, il se mettait à l'unisson et paraissait se soumettre aux professeurs, si bien que ceux-ci ne l'en aimaient pas moins. U était franc dans ses rapports avec ses supérieurs, et cependant les sommités de l'Université avaient de l'estime pour lui.

Non seulement il n^aîmait pas la science,inais encore il méprisait ceux qui s'occupaient avec assiduité d'une chose qui lui était si facile à acquérir. Les sciences, comme il les comprenait, n'occupaient pas la dixième partie de ses f acuités, et la vie d'étudiant ne l'absorbait pas tout entier. Cependant sa nature ardente, active, avait, comme il le disait lui-même, soif de vie et de mouvement. En conséquence, il se livrait à tous les plaisirs qui étaient en rapport avec l'état de sa bourse et avec une fougue d'autant plus grande qu'il se sentait plus de force en lui.

La prévision d'Operov, au sujet des examens, se réalisa : Zoukhine disparut pendant quinze jours , si bien que nous dûmes terminer nos préparatifs chez un autre étudiant. Mais au premier examen il apparut dans l'amphithéâtre, pâle, fatigué, les mains agitées, et passa brillamment ses examens.

Au commencement de Tannée, il y avait une bande de huit jeunes gens, bambochcurs déterminés, à la tête desquels était Zoukhine. Parmi euxse trouvaient Ikonine etSemeuov; mais le premier se sépara bientôt de cette société, ne pouvant plus tenir à cette vie de débauche effrénée à laquelle il s'était tout d'abord adonné; le second, lui, la quitta aussi, parce que cette existence n'était pas encore assez débraillée pour lui. D'abord, les étudiants de notre année regardèrent cette bande avec terreur; on se racontait ses hauts faits.

Les principaux héros en étaient Zoukhine, d'abord, et, à la fin de l'année , Semenov. Tout le monde, dans les derniers temps, considérait Semenov avec un certain effroi, et aux rares jours qu'il lui arrivait de venir à l'Université, une vive agitation signalait sa présence dans nos rangs.

Juste à temps pour les examens, Semenov changea son existence de la manière la plus énergique et la plus originale.

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