‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 123 sur 128 · MES RELATIONS AVEC DMITRI · texte numérisé non relu

MES RELATIONS AVEC DMITRI

Précisément à CHtte époque, mon amitié pour Dmitri ne tenait j)Iusqu'àun cheveu. Je la raisonnais depuis trop longtemps pour ne pas trouver de défauts à mon ami. Dans la première jeunesse, nous n'aimonsque les gens parfaits. Aussitôt que l'enthousî isme commence à diminuer, ou qu'à travers le brouillard qu'il avait jeté devant nos yeux les premiers rayons lumineux du raisonnement commencent à percer, nous voyons Tobjet de notre affection sous son véritable aspect, avec ses qualités et ses défauts. Quelques-uns de ces défauts nous apparaissent comme des objets inattendus qui surgissent grossis devantnosyeuXjTesiioir de trouver les sentimentsd'attraction et de sympathie dans un autre objet nous refroidissent envers notre ami, nous dégoûtent même de lui, et nous le quittons p'>ur aller plus loin chercher d'autres perfections.

S'il ne m'arriva pas la même chose avec Dmitri, je le dus à son affection entêtée, pcdantesque, plutôt de tête que de cœur, que j'eusse eu honte de trahir. De plus notre pacte de franchise et de confidences mutuelles nous liait Tun à l'autre. En rous séparant, nous craignions trop de laisser au pouvoir Tun de l'autre tous nos secrets moraux, qui eussent pu nous f».iie honte. Du reste, ce pacte de franchise ne s'observait plus depuis longtemps, nous gênait souvent et établissait parfois d'étranges rapports entre nous.

Je trouvais chez lui, cet hivcr-là, chaque fois que j'y venais, un camarade de l'Université, l'étudiant Bezobedov, avec qui il travaillait. Bezobedov, était petit, grêlé, maigre, avait les mains couvertes de petites taches de rousseur, et de long chcveux roux non peiû-nés; ses habits étaient toujours déchirés

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et sales. Il n'était pas instruit et passait pour un très mauvais étudiant.Les rapports de Dmitri dvec ce personnage m'étaient aussi incompréhensibles que ceux qu'il avait avec Lioubov Serguéievna. L'unique cause qui l'avait détermine à choisir Bezobedov parmi tous nos camarades, était sans doute qull n'y avait dans toute TUniversité de plus mauvais étudiant que lui. Probablement à cause de cela» il était agréable à Dmitri de l'opposer à tous les autres. Dans ses rapports avec cet étudiant, il donnait cours à ses sentiments d'orgueil : « Cela m'est égal, qui que vous soyez. Tous me sont égaux ; si je l'aime, c'est qu'il me plaît ainsi, c'est qu'il le mérite. »

Je m'étonnais de la contrainte que Dmitri s'imposait pour rester avec Bezobedov et je plaignais celui-ci de supporter cette situation gênante. Cette amitié ne lui plaisait nullement.

Un soir, je vins chez Dmitri dans le but de passer avec lui ma soirée dans le salon de sa mère à causer et à écouter le chant et la lecture de Varegnka. Mais Bezobedov était chez Dmitri. Ce dernier me dit d'uu ton brusque qu'il ne pouvait descendre au salon car, comme je le voyais, il avait un visiteur chez lui.

— Qu'y a-t-il d'intéressant au salon? ajouta- t-il. — Restons ici et causons.

Quoique cette pensée de rester deux heures avec Bezobedov ne me sourît nullement, je ne pus me décider à me rendre seul au salon et, plein de dépit contre les étrangètés de mon ami, je m'assis dans un fauteuil à bascule et m'y balançai silencieusement. J'étais exaspéré de ce qu'ils me privaient du plaisir d'aller au salon et je m'irritais davantage en écoutant leur conversation.

( Quelle agréable société. Reste donc avec lui, » pensai-je^ quand, le domestique ayant apporté le thé, Dmitri dut prier cinq fois de suite Bezobedov de prendre sa tasse, car le jeune homme, très timide, considérait comme un devoir de refuser et de dire à la première et à la seconde invitation: c Prenez vousmême, i Dmitri s'efforçait visiblement d'intéresser son ami

à une conversation où vainement il tâcha plusieurs fois de m'atlirer. Mais je gardais un silence morne.

c Inutile de me faire des yeux pour que je ne montre pas mon ennui, » dis-je mentalement àDmitri tout en continuant à me balancer dans mon fauteuil.

Je réchauffais dans mon cœur, avec un plaisir méchant, les sentiments de haine que je me sentais contre mon ami.

I Quel imbécile que ce Dmitri, » pensais-je. « 11 aurait pu passer agréablement la soirée avec ses bons parents ; eh bien ! non, il reste avec cet animal. La soirée s'avance et il sera trop tard ensuite pour aller au salon. >

Et je regardais mon ami du coin démon fauteuil. Sa main,, son altitude, surtout sa nu({ue et ses genoux me semblaient si répugnants que j'eusse eu grand plaisir à le mortifier ei> ce moment.

Enfin Bezobedov se leva, mais Dmitri ne voulait pas laisser partir si tôt un hôte si agréable. 11 lui proposa de passer la nuit chez lui ; par bonheur, Bezobedov n'y consentit pas et s'en alla.

Après ravoir accompagné, Dmitri revînt en se frottant les mains d'un air content. Il était probable qu'il se félicitait de sa fermeté de carar^tère et qu'il n'était pas fâché néanmoins d'être débarrassé de cet ennui. Il se mit à marcher à travers la chambre en jetant parfois un regard sur moi. Il me dégoûtait encore plus.

c Comment ose-t-il marcher et rire? > me disais-je.

— Pourquoi es-tu de mauvaise humeur? me demanda-t-ii en s'arrêtant soudain devant moi.

— Je ne suis pas du tout de mauvaise humeur, répondisje, comme on répond toujours en pareil cas. — Jemesens seulement du dépit de te voir si dissimulé devant moi, devant Bezobedov et devant toi-même.

— Quelle bêtise! Je ne dissimule jamais devant personne.

— Je n'oublie pas notre pacte de franchise et je te le dis en toute sincérité. Je suis sûr que ce Bezobedov t'est aussi in-

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supportable qu*à moi, car il est bête, Dieu sait comme, et tu ne le fréquentes que par fanfaronnade.

— Du tout. D^abord, Bezobedov est un charmant garçon.

— Je te dis que si... Même ton amour pour Lioubov Serguéievna vient de ce qu'elle le considère comme un dieu.

— Mais je te dis que non.

— Et moi je te dis que si... Car je le sais d'après moimême, répondis-je avec une irriUition contenue et désireux de le vaincre par ma franchise. — Je Cai dit et te répète qu'il me semble toujours que je préfère les gens qui me disent des choses agréables, ensuite en m'observant bien, je reconnais qu'il n'y a pas là de véritable affection.

— Non, fit Dmilri en arrangeant sa cravate d'im geste colère. — Quand j'aime quelqu'un, ni la louange ni le blâme ne peuvent changer mes sentiments.

— Ce n'est pas vrai... Je t'ai avoué que quand papa m'appelait vaurien, je le haïssais pendant quelque temps et que je désirais sa mort... Tu es de même.

— Parle pour toi... Il est très regrettable que tu sois tel.

— Au contraire, m'exclamai-je, en me levant du fauteuil avec un courage inaccoutumé et le regardant dans les yeux.

— Ce n'est pas bien, ce que tu dis là; est-ce que tu ne me parlais pas de ton frère?... Je ne te rappelle pas cela parce que c'était mal de ta part. h)st-ce que tu ne m'as pas parlé?... Je vais te dire à présent comment je te comprends.

Alors je m'efforçai de le piquer plus qu'il ne l'avait fait pour moi. Je commençai par lui démontrer qu'il n'aimait personne et je lui énumérai toutes les raisons pour lesquelles il me semblait indispensable que je lui fisse des remontrances.

J'étais très content de cette énumération, oubliant tout à fait que le seul but de ce récit était de l'amener à avouer les défauts que je trouvais en lui. Ce but, du reste, ne pouvait être atteint en ce moment. Dmilri était trop échauffé pour m'entendre et se rendre à mes raisons, et quand il était tranquille et qu'il eût pu en convenir, je ne lui en avais jamais parlé. . .

■« La dispute tournait à la querelle. Dmitri se tut tout à coup

et passa dans une autre chambre. Je le suivis, en continuant

de parler, mais il ne m'écoutait pas. Je savais que son plus

grand défaut était Temportement : il faisait tous ses efforts

pour se maîtriser.

En me moment, je maudissais cette résolution de Dmitri qui m'empêchait d'avoir prise sur lui.

Voilà où nous avaitconduit notre résolution de dire toujours l'un à l'autre ce que nous pensions et ne jamais dire à une troisième personne ce que nous savions l'un de l'autre. Dans nos emportements de sincérité, nous allions si loin que nous nous disions les choses qui nous faisaient le plus honte, que nous donnions les propositions et les rêves pour des désirs et des sentiments, comme par exemple ce que je venais de lui dire tout à l'heure. Et ces confessions, si elles resserraient les liens qui nous attachaient, desséchaient nos sentiments et nous séparaient. Et voilà que, soudain, l'amour-propre l'empêchait de me faire la pins simple des confessions. Dans la chaleur de la querelle, nous nous servions des armes que nous nous étions données jadis l'un à l'autre et nous nous en blessions douloureusement.

LA BELLE-MËRE

Bien que papa ne voulût venir à Moscou qu'après le nouvel an, il se décida à nous rejoindre dans le courant d'octobre. Il nous dit qu'il avait modifié ses projets, parce qu'il avait un procès que le sénat devait juger. Mais Mimi nous raconta qu'Advotia Vassilievna s'ennuyait tellement à la campagne,, parlait si souvent de Moscou, et faisait semblant d'être si

malade que papa avait résolu de se rendre à ses désirs sur- Je-champ.

— Parce qu'elle ne Ta jamais aimé, mais qu'elle a bourdonné à toutes les oreilles qu'elle désirait se marier avec un homme riche, ajouta Mimi en soupirant pensivement, comme si elle eût voulu dire : c Ce n'est pas ainsi que cej'taines gens auraient agi e:)vers lui,s*il avait daigné les remarquer, i

Ces certaines gens n'étaient pas justes en vers AdvotiaVassilievna. Son amour affectueux, dévoué, prêt au sacrifice, était visible dans chaque mot, dans chaque regard, dans chaque geste. Mais cet amour ne l'empêchait pas de désirer, en même . temps que de ne pas quitter son mari, de porter les plus nouveaux bonnets de madame Annette, les chapeaux à plume d'autruche bleue les plus à la mode et les robes de velours bleu de Venise qui moulaient artistement la blanche poitrine et les bras qu'elle n'avai! encore montrés qu'à papa et à sa femme de chambre. Kategnka avait naturellement pris parti pour sa mère. Quant à nous, dès le jour de l'arrivée de notre belle-mère, il s'établit vis-à-vis d'elle des relations un peu ridicules. Lorsqu'elle descendit de voiture, Volodia prit une figure sérieusement grotesque. Il s'inclina en se dandinant, et en s'approchant pour lui baiser la main comme s'il voulait singer quelqu'un, il dit :

— J'ai l'honneur de féliciter de son arrivée ma charmante maman et de baiser sa petite main.

— Ah 1 cher fils ! dit Advotia Vassilievna avec son sourire radieux et monotone.

— Noubliez pas votre second fils, dis-je en m'approchant et m'efforçant involontairement d'imiter le jeu de Volodia.

Si notre belle-mère et nous avions été sur le pied d'un attachement mutuel, ce jeu eût paru une plaisante négligence des effusions ordinaires; si nous avions été brouillés, cela eût pu passer pour de l'ironie ou pour du mépris dissimulé, ou encore pour le désir de cacher à notre père nos rapports réels, et aussi d'autres sentiments et d'autres idées. Mais dans ce cas, cette attitude qui allait très bien à l'humeur d'Ad-

votiaYassiiieviia ne signifiait absolument rien et cachait seulement Tabsence de toutes relations entre elle et nous. Nous ne nous départîmes presque jamais de cette attitude. Nous observions strictement les règles de la politesse, nous rappelions chère maman et nous nous inclinions ; à quoi elle répondait par une légère raillerie du même genre avec son immuable sourire. Seule, la pleurnicheuse Lioubotchka, avec ses pieds d^oie et sa conversation peu spirituelle, aimait sa belle-mère, et, avec une naïveté maladroite, tentait toujours de la rapprocher de notre famille.

A cause de cela, la seule créature pour qui Advotia Vassiiievna montrât un peu d^attachement, après papa, était Lioubotchka. Advotia Vassilievna lui témoignait même une admiration enthousiaste et une estime craintive qui m'étonnait beaucoup.

Advotia Vassilievna, dans les premiers temps, aimait à se faire appeler c belle-mère >, à faire comprendre aux enfants «t aux familiers qu'on attaque injustement les belles-mères et qu'on rend ainsi leur situation difficile.

Mais tout en prévoyant les désagréments de sa situation •elle ne faisiit rien pour les éviter: caresser celui-ci, faire un cadeau à cet autre, ne pas récriminer, eût été pour elle très facile, car elle était très bonne et d'un caractère placide. Non seulement elle n'avait pas fait cela, mais, au contraire, tout en prévoyant les désagréments de sa situation,'ellese contentait de se défendre sans attaquer, supposant que tous •ceux qui l'entouraient voulaient lui être désagréables et même l'insulter. Elle voyait en tout une arrière-pensée et elle «royait plus digne d'elle de tout supporter patiemment; si bien qu'avec son inertie elle n'avait pas trouvé l'amour, mais au contraire l'hostilité. Il y avait surtout en elle un si grand défaut de compréhension du langage convenu dont j'ai déjà parlé, et ses habitudes étaient tellement contraires à celles enracinées dans notre maison, que cela seulement eût suffit pour nous disposer défavorablement.

Elle vivait toujours dans notre maison, très correcte et

bien tenue, comme si elle venait d'arriver de voyage. Elle se levait et se couchait à toute heure selon son caprice, tantôt descendait pour le dîner, tantôt ne descendait pas, soupait, ne soupait pas, se tenait toujours en négligé quand il n'y avait pas de visiteurs et ne se gênait pas de se montrer devant nous et devant les domestiques en jupe blanche » un châle négligemment jeté sur ses épaules nues. Dans les premiers temps, cette simplicité me plaisait; mais bientôt, précisément à cause de cette simplicité, elle perdit le peu d'estime que j'a\ais pour elle.

Ce qui nous semblait plus étrange encore, c'est qu'il y avait en elle deux femmes absolument différentes, celle qui accueil* lait les visiteurs dans son salon, et celle que nous voyions dans l'intimité de la famille. La première était jeune, bien portante, d'une beauté froide, richement parée, ni trop bête, ni trop spirituelle, et très gaie. L'autre était moins jeune, fatiguée, morose, négligée dans sa tenue, ennuyée bien qu'aimante. Bien souvent je songeais, en la voyant rentrer souriante et rosede froid, heureusede se savoir belle, dans sa robe de bal décolletée, un peu gênée devant les domestiques, ou bien, lorsque quand on donnait une petite fête chez nous, elle promenait son étemel sourire dans les salons, parée d'une magnifique robe de soie garnie de fines dentelles au cou et aux épaules :

( Que diraient les gens qui l'admirent en ce moment, s'ils l'avaient vue comme moi, le soir, après minuit, attendant le retour de papa du cercle, dans un 3 robe de chambre quelconque, les cheveux défaits, marchant comme une ombre dans la chambre à demi-éclairée ? »

Parfois elle s'approchait du piano et jouait avec énergie la seule valse qu'elle connût, parfois encore elle prenait un roman, en parcourait quelques lignes au hasard et le jetait. Parfois aussi, pour ne pas réveiller les gens, elle allait ellemême au buffet, en tirait un cornichon et du veau froid, et mangeait debout. Souvent, fatiguée, agitée par une impatience sans motif, elle allait et venait d'ui;e chambre à l'autre. Mais

ce qui dous séparait le plus, c'était rincapacité de comprendre qui se trahissait dans ses manières et dans son attention bienveillante lorsqu'on lui parlait de choses inaccessibles à son entendement. Ce n'était pas sa faute si elle avait cette habitude inconsciente de sourire du bout des lèvres en secouant la tête quand on lui parlait de choses peu intéressantes pour elle. Excepté elle et son mari, rien ni personne ne l'intéressait. Cet éternel sourire et ce hochement de télé avaient fini par m'étre insupportables et je les trouvais repoussants.

Sa gaîté, comme si elle se fût moquée d'elle même et de tout le monde, était maladroite, peu contagieuse, et sa sensibilité était trop apprêtée. Ainsi, elle n'avait pas honte de parler sans cesse de son amour pour papa, bien qu'elle fût très sincère en disant que toute sa vie était dans son amour pour son mari et qu'elle le prouvât par tous ses actes. Mai» un pareil sàns-gêne et la répétition incessante de ses protestalions d'amour nous répugnaient, et nous en étions honteux pour elle quand elle parlait de cela devant des étrangers, plus encore que quand elle faisait des fautes de français.

Elle aimait son mari plus que tout au monde et son mari l'aimait, surtout dans les premiers temps, quand il voyait qu'elle ne plaisait pas seulement à lui. Le seul but de sa vie était d'avoir l'amour de son mari, -mais elle faisait, comme exprès, tout ce qui pouvait lui être le plus désagréable, et cela dans le but de lui prouver son amour et son dévoûment. Elle aimait la toilette. Papa était fier de l'entendre citer dans le monde comme une beauté qui excite l'étonnement et l'admiration. Pourtant elle sacrifiait son goût de parure à son amour pour papa et s'habituait de plus en plus à demeurer à la maison dans une robe de chambre grise.

Papa, qui considérait la liberté et l'égalité comme les conditions indispensables des rapports de famille, espérait que Lioubotchka, sa préférée, et sa femme se lieraient sincèrement d'amitié. Mais Advotia Vassilievna se sacrifiait à la jeune fille et considérait comme nécessaire d'afficher pour la véri" table maîtresse de la maûoriy ainsi qu'elle appelait Lioubotchka,

un respect qai froissait papa. 11 joua beaucoup cet hiver, finit par perdre énormémeot et, selon sa coutume, ne voulant pas mêler ses affaires de jeu à ses affaires de famille, U cachait ses pertes à tous les siens.

Advotia Yassilievoa faisait si peu cas d*elle-méme que souvent malride, et même vers la 6n de l'hiver se trouvant enceinte, elle considérait comme un devoir d'aller en se dandinant dans sa blouse grise et toute dépeignée, vers les cinq heures du matin, à la rencontre de papa quand, décavé^ fatigué, honteux, après la huitième amende il revenait de son cercle. Elle lui demandait d'un air distrait s'il avait été heureux au jeu et écoutait en souriant avec une attention bienveillante et ce qu'il lui racontait sur ses occupations au cercle, et sa prière, cent fois renouvelée, de ne plus l'attendre aussi tard.

Mais malgré que de son gain ou de sa perte dépendissent tous les biens de papa, elle ne s'en inquiétait nullement, et de nouveau chaque nuit elle allait la première à sa rencontre. En même temps que sa passion du sacrifice, une jalousie secrète la poussait à veiller ainsi pour attendre son mari : elle souffrait beaucoup de cette jalousie , car personne n'eût pu la convaincre que papa venait du cercle et non de chez une m ntresse. Elle tâchait de lire sur le visage de son mari ce secret d'amour et, sans avoir rien pu apprendre, elle jouissait en soupirant de son chagrin et se plongeait dans la rêverie de son malheur.

A cause de ce sacrifice et pour d'autres motifs, vers la fÎA de cet hiver pendant lequel il avait perdu beaucoup et était par conséquent de mauvaise humeur, papa sentait lui venir une sorte de haine douce y de dégoût secret pour sa femme; cet éloignement se traduisait en une tendance inconsciente à lui faire subir une infinité de petites avanies morales-.

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