Grand' mère
respect contenait, elle donnait des conseils aux petites filles assises près d'elle.
Aussitôt que Karl Ivanovitch entra dans le sUon, elle leva les yeux sur lui et les détourna très vite; son visage semblait dire :
« Je ne voiis remarque pas, Karl Ivanovitch. »
Dans les yeux des petites filles nous lûmes qu'elles avaient une communication importante et pressée à nous faire. Mais se lever avec vivacité de leur place et venir à nous eût été contraire aux règles enseignées par Mimi. 11 nous fallait d'abord nous approcher et souhaiter le bonjour à Mimi en faisant la révérence. Ce n'était qu'après ce cérémonial qu'on nous permettait d'engager la conversation.
Quelle insupportable personne, cette Mimi! Elle trouvait tout inconvenant et l'on ne savait comment s'y prendre pour parler devant elle. De plus elle nous répétait sans cesse : > Parlez donc français >. Comme si elle l'eût fait exprès, cette recommandation nous venait toujours quand nous voulions parler russe. Pendant le dîner, quand on commençait à goûter quelque plat et qu'on voulait n'être gêné par personne, elle nous harcelait de : — Mangez donc avec du pain, ou bien : — Comment tenez-vous votre fourchette ?
« Qu'a-t-elle donc à s'occuper de nous?. . . Qu'elle s'occupe de ces fillettes... Nous autres, nous avons Karl Ivanovich. >
Aussi je partageais complètement la haine de celui-ci pour certaines gens,
— Demande donc à maman que l'on nous emmène à la chasse, dit Kategnka à voix basse en me retenant par ma veste, tandis que les grands passaient dans la salle à manger.
— C'est entendu. Nous tâcherons.
Gricha mangeait à une table séparée. Il ne levait pas les yeux de dessus son assiette. Il poussait parfois des soupirs, faisait d'effrayantes grimaces, et se parlait à lui-mênié:
— Pitié! S'envole... s'envolera la colombe au ciel... Oh! une pierre sur la tombe... etc.
Maman paraissait préoccupée depuis le mjitin, et la pré-
2\ MES HÉMOIRES
sence, les propos et Tagitation de Gricha augmentaient sa préoccupation.
— Ah, oui, j'allais oublier de te demander quelque chose, dit-elle à papa en lui faisant passer une assiette de soupe.
— Quoi?
— Ordonne, je te prie, d'enfermer tes terribles chiens... Ils ont failli déchirer le pauvre Gricha quand il est entré dans la cour... S'ils allaient se jeter sur les enfants...
Gricha entendit qu'on parlait de lui. Il se tourna vers notre table, montra les pans déchirés de son vêtement et, sans cesser de mâcher, marmotta:
— Il voulait que je fusse dévoré... Dieu ne l'a pas permis... C'est un péché de lâcher les chiens sur un homme... un grand péché... Ne frappe pas Bolchakl
Il nommait ainsi tous les moujiks sans distinction. Il reprit :
— Pourquoi le battre ?... Dieu pardonnera. . . C'est un temps ' à passer.
— Que dit-il donc ? fit mon père en fixant le dément avec sévérité. — Je n'y comprends rien du tout.
— Moi, je comprends, répondit ma mère. — Il vient de me raconter qu*un chasseur a lâché exprès ses chiens sur lui. H dit que ce chasseur voulait le faire mettre en pièces, mais que Dieu ne l'a pas permis... Il te prie de ne pas châtier le chasseur.
— Ah!... Mais pourquoi croit-il que je châtierais ce chasseur?... Tu sais, continua-t-il en français, — je n'aime pas beaucoup cet homme, et celui-ci surtout ne me plaît pas... Il doit être...
— Ah ! ne dis pas cela, mon ami, interrompit ma mère terrifiée. — Pourquoi cette méfiance?
— Il me semble que j'ai déjà eu assez d'occassions d'étudier cette engeance.
Il y en a tant qui viennent chez toi... Ils sont tous les mêmes... C'est toujours la même et éternelle histoire...
II était visible que maman avait là-dessus une autre opinion et qu^elle ne tenait pas à discuter.
— Passe-moi, je te prie, un petit gâteau, dit-elle. — Sontils bons aujourd'hui ?
— Non, cela me fâche, reprit papa en poursuivant sa
pensée.
Il prit les gâteaux pour les donner à ma mère, n^is les
tint à distance, tout entier à sa préoccupation.
— Non, vraiment cela me fâche quand je vois des gens intelligents influencés par ces supercheries.
II frappa la table de sa fourchette.
— Je te prierai de me passer les gâteaux, fit maman en allongeant le bras.
— Et on fait bien, continua mon père, — on fait bien de mettre ces sortes de gens en prison... Ils ne sont bons qu'à déranger les nerfs trop faibles de certaines personnes, conclut-il avec un sourire à l'adresse de maman, dont il avait remarqué la gêne. Il lui tendit enfin l'assiette aux gâteaux.
— Je ne te répondrai qu'une chose : Il est difficile de croire qu'un homme qui, malgré ses soixante ans, marche pieds nus hiver comme été, qui porte tous ses vêtements sans jamais les ôter, des chaînes pesant deux pouds et qui a refusé à plusieurs reprises un asile qui lui eût été nécessaire, il est di(ficile de croire qu'un tel homme fasse tout cela par paresse... Pour ce qui est de ses prophéties, ajoutât-elle avec un soupir, je suis payée pour y croire ^ Je t'ai déjà raconté, ce me semble, comment Kicioucha 2, jour par jour, heure par heure, a prédit sa mort à feu mon père.
— Ah 1 qu'as-tu fait ? dit papa en souriant et appliquant sa main sur âa bouche du côté où était Mimi.
Quand mon père faisait ce geste, je dressais l'oreille, m'attendant à quelque chose de risible.
i. En français dans le tette russe.
1 DiminuUf de Kiril (Cyrille).
— Pourquoi m'as -lu rappelé ses pieds... Je les ai regardés... Je ne pourrai pas finir de manger.
Le dîner finissait. Lioubotchka et Kategnka nous adressaient d'incessants clignements d'yeux, s'agitaient sur leurs chaises et manifestaient une vive inquiétude. Ces signes nous disaient clairement : « Pourquoi ne parlez-vous pas de la chasse ? i
Je poussai Yolodia du coude, il me poussa à son tour et finit par se décider. D'une voix d'abord timide, mais qui s'aifermit à mesure, il demanda, puisque nous partions aujourd'hui, que les petites filles suivissent la chasse dans une voiture.
Après une courte délibération des grands y la question fut résolue à notre avantage et, ce qui nous fut encore plus agréable, maman déclara qu'elle viendrait aussi.
preparatifs.de chasse
Au dessert, on appela Yakov et on lui donna des ordres concernant la voiture, les chiens, les chevaux de selle, dans les plus petits détails, et en désignant chaque cheval par son nom. Le cheval de Yolodia boitait; papa ordonna de seller pour mon frère un cheval de chasse. Ce mot : < cheval de chasse >, résonna étrangement aux oreille^ de maman. II lui semblait qu'un tel cheval fût une sorte d'animal enragé qui allait certainement s'emporter et tuer Yolodia.
Malgré les arguments de papa et de mon frère, qui jurait avec courage ne rien craindre et aimer beaucoup les chevaux emportés, ma pauvre maman ne cessait de répéter qu'elle serait mortellement inquiète pendant toute la promenade.
On se leva de table. Les grands passèrent dans le cabinet de papa, où ils prirent le café, et nous nous envolâmes dans le jardin, à travers les allées déjà jonchées de feuilles jaunes. Là, nous causâmes : Volodia nous étonnait par son audace, et nous admirions d'avance le cheval de chasse qu'il monterait tout à Fheure ; nous faisions honte à Lioubotchka de ce qu'elle courait moins vite que Kategnka. Puis nous nous dîmes qu'il serait curieux de voir les chaînes de Gricha, etc., etc... Mais personne ne soufflait mot de notre séparation.
Notre conversation fut interrompue par le roulement d'une voiture, à chaque ressort de laquelle se tenait un petit groom. Derrière la voiture, venaient les chasseurs, tous à cheval, escortés de leurs chiens. Le cocher Ignat suivait, monté sur le cheval de Volodia et menant en bride mon vieux hlepper ^. Nous nous précipitâmes vers la haie, d'où Ton pouvait voir tous ces intéressants préparatifs, puis, avec des cris aigus, nous courûmes en haut nous costumer de manière à ressembler le plus possible à des chasseurs. Le meilleur moyen d'arriver à ce but était de rentrer nos pantalons dans nos bottes. Nous nous mîmes aussitôt à l'œuvre, en nous hâtant, afin d'aller nous placer au plus tôt sur le perron pour pouvoir contempler les chiens et les chevaux et converser avec les chasseurs.
La journée était chaude. Des nuages blancs, de formes fantasques, s'étaient montrés depuis le matin dans le ciel. Un vent léger les dirigeait vers nous, de sorte que le soleil en était parfois masqué.
Bien que ces nuages se fussent rassemblés en une énorme nuée noire, il était visible qu'un orage n'en sortirait point pour gâter le dernier plaisir que nous dussions prendre avant notre départ. Vers le soir, la nuée se fondit en une foule de petits nuages dont les uns pâlirent, s'effilèrent en courant vers l'horizon ; les autres, demeurés au-dessus de