Maire de village, élu par les paysans
ENFAxNCE 31
n^avait coutume de venir le prendre avait pour nous un attrait particulier.
Tourka entra dans la clairière, s'arrêta et écouta avec attention les ordres de papa concernant la chasse, ce qui ne Ten • gagait du reste nullement à les suivre ; car il n'en faisait jamais qu'à sa tête. Puis il détacha les chiens, monta à cheval et disparut en sifflant derrière les jeunes bouleaux.
Les lévriers manifestèrent leur joie en fouettant Tair de leur queue et en se secouant avec énergie. Après s'être un instant flairés les uns les autres,il9 se dispersèrent au petit trot.
— As- tu un mouchoir? me demanda mon père.
Je tirai le mien de ma poche et le lui montrai.
— Eh bien, attache ce chien gris...
— Girane? demandais -je d'un ton de connaisseur.
— Oui... Cours jusqu'à la route. Quand tu seras à la clairière, arrête- toi et attends. .. Ne reviens pas sans un lièvre !...
J'attachai mon mouchoir au cou velu de Girane et nous partîmes de toute notre vitesse à l'endroit indiqué, ce qui fit rire mon père. Il me cria :
— Vite, vite!... Tu es en retard.
Girane s'arrêtait à chaque instant, dressait les oreilles et écoutait les cris des chasseurs. La force me manquait pour l'entraîner. Je criai ;
— Atoul atou!...
Alors, Girane s'élança d'une telle force que je ne pouvais le retenir. Je tombai plusieurs fois en route, mais nous finîmes tout de même par arriver à notre poste.
Je choisis un endroit couvert au pied d'un chêne et m'étendis sur l'herbe. Je fis asseoir Girane prés de moi et j'attendis.
Mon imagination, comme il m'arrive toujours, devançai^ la réalité. Je me voyais déjà à l'aflût de mon troisième lièvre, lorsque les premiers abois des lévriers, mis sur une piste, retentirent.
La voix de Tourka, qui s'animait à mesure et devenait de plus en plus forte, se fit entendre dans la forêt. Les aboiements se précipitaient, plus rapprochés de moi.
A la voix de Tourka se mêla une autre plus grave, puis unelroisième, puis une quatrième... Par instants le bruit s'apaisait puis reprenait ; enfin les voix se mêlèrent dans un . vacarme sonore faisant écho à travers la forêt.
J'étais immobile à ma place; les yeux fixés sur Tentrée de la forêt, je souriais stupidement et la sueur me coulait sur le visage ; mais j'étais tellement absorbé qu'en dépit d'un chatouillement désagréable au menton je ne m'essuyais pas.
Pour moi, c'était le moment décisif. Les lévriers se rapprochaient et s'éloignaient de mon poste, et toujours pas de lièvre. Je regardais de tous les côtés ; Girane m'imitait avec de petits cris d'impatience. Enfin il se calma; il posa sa tête sur mes genoux et demeura immobile.
Des fourmis couraient sur l'écorce desséchée du vieux chêne, elles descendaient sur la terre aride qui entourait le tronc et allaient se perdre dans les brindilles, sous les feuilles mortes et parmi les glands tombés de l'arbre; puis elles s'enfonçaient dans les petites herbes encore vertes ou sous la mousse jaunâtre, et elles disparaissaient.
Elles se hâtaient, marchant en file et suivant le sentier qu'elles s'était frayé, les unes portant des fardeaux et les autres à vide.
Je pris une brindille et la posai en travers de leur route. U fallait voir avec quel mépris du danger elles franchissaient l'obstacle, en l'escaladant ou en passant dessous. Mais les fourmis chargées ne savaient que faire. Elles s'arrêtaient, cherchaient une voie détournée ou bien revenaient sur leurs pas, ou bien encore, arrivées sur la brindille jusqu'à ma main, semblaient vouloir entrer dans la manche de ma veste.
Je fus arraché à cette intéressante contemplation par un papillon aux ailes jaunes qui me donna la tentation de le prendre. Mais dès que j'eus porté mon attention sur lui, il voleta à deux pas de moi en tournoyant quelques instants au-dessus d'une fleur blanche fanée, sur laquelle il finit par , se poser. Je ne sais s'il se chauffait au soleil ou s'il puisait
le SUC de cette fleur. Mais ce qui était visible, c'est qu'il se sentait à son aise. 11 agitait par moments ses petiles ailes et se serrait contre la fleur; il finit par rester complèiement immobile. J'appuyai ma tête sur mes mains et je contemplai l'insecte avec un vif plaisir.
Soudain Girane poussa un hurlement et s'élança de sa place avec une telle force que je faillis tomber. Je me retournai, et à la lisière de la forêt, j'aperçus un lièvre qui, une oreille rabattue et l'autre au vent, courait en sautillant. Le sang me monta à la léte : oubliant tout, je poussai un cri aigu et je lâchai le chien, que je suivis en courant.
Mais à peine ' avais-je lâché Girane que je m'en repentis. Le lièvre eut un mouvement de recul, fit un bond et disparut.
Quelle ne fut pas ma honte quand je vis apparaître Tourka qui précédait toute la meule des lévriers ! 11 s'était aperçu de ma faute; il me jeta un coup d'œil de mépris et me dit bimplemcnt :
— Eh ! barine I
Il fallait entendre de quel ton cela fut dit. Teusse préféré qu il me suspendît à sa selle comme un lièvre.
Désespéré, je restai longtemps cloué à ma place. Je ne rappelai pas mon chien, et je répétais en me frappant les cuisses :
— Mon liieu ! qu'ai-je fait?
La meute s'éloignait avec un bruit faiblissant. J'entendis des coups de fusils allernant avec des appels de cor. Je ue bougeai pas.