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LES JEUX

La chasse était terminée. Un tapis fut étendu à l'ombre des jeunes bouleaux et toute la compagnie s'assit dessus. Gavrilo,

le domestique charge des provisions, essuya les assiettes et retira des boîtes les prunes et les pêches entourées de feuilles fraîches. Le soleil tamisait ses rayons à travers les branches vertes des arbres et dessinait des ornemenls sur le tapis , sur mes pieds et sur la tête chauve de Gavfilo. Une brise légère courait sur mon visage enflammé et le rafraîchissait délicieusement.

Quand nous eûmes fini notre glace et nos fruits, nous partîmes jouer, malgré que le soleil fût ardent.

— A quoi allons nous jouer ? demanda Lioubotchka en clignant des yeux à cause du soleil, et en sautant sur l'herbe.

— Jouons à Robinson.

— Non... c'est ennuyeux, fit Volodia qui s'étendit paresseusement sur rherbe en mâchant des brins de feuillages, — toujours Robinson.

— Si vous tenez absolument à jouer, construisons plutôt un petit châlet,^ conclut-il d'un ton important.

Son orgueil venait sans doute d'avoir monté un « cheval de chasse i ; il affectait une grande fatigue. Peut-être, après tout, avait-il déjà trop de bon sens et plus assez d'imagination pour se recréer au jeu de Robinson.

Ce jeu consistait dans la représentation de scènes du Robinson suisse, que nous avions lu peu auparavant.

— Je t'en prie... Pourquoi nous refuser ce plaisir? lui demandèrent les petites filles.

— Tu seras Charles, ou Ernest, ou le père... comme tu voudras, dit Kategnka en le tirant par la manche et en essayant de le soulever de terre.

— Non, vraiment, cela ne me plaît pas... Cela m'ennaie, déclara Volodia en souriant d'un air suffisant.

— Il aurait mieux valu rester à la maison, si personne ne veut jouer, dit Lioubotchka à travers ses larmes.

Lioubotchka était une terrible pleurnicheuse.

— Eh bien! soit, mais je t'en prie, ne pleure pas... je ne puis souffrir cela.

La condescendance de Volodia nous procura peu de plai-

sir; au contraire, son attitude nonchalante et ennuyée enlevait tout son charme à noire jeu.

Quand nous nous assîmes par terre, pour figurer le départ en canot pour la pêche, et que nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces, Yolodia resta les mains croisées et dans une posture qui ne ressemblait en rien à celle d'un marinier.

Je lui en fis l'observation. Il me répondit que nous ne gagnerions rien à agiter nos bras et que cela ne nous ferait pas voguer plus loin. Je dus en convenir.

Ensuite, quand j'entrai dans la forêt, un bâton suc Tépaule en guise de fusil, pour simuler le départ pour la chasse, Yolodia s'étendit sur le dos, les mains croisées derrière la tète et me dit qu'il était déjà revenu. Cette manière d'agir nous refroidissait dans notre jeu et nous était très désagréable, d'autant plus qu'au fond nous ne pouvions nous empêcher de convenir que Volodia agissait en sage.

Je savais très bien qu'avec un bâton on ne pouvait pas tuer un oiseau, ni même tirer le moindre coup de feu, mais puisque c'était un jeu... Si on se mettait à raisonner de cette manière, alors on ne devait pas non plus monter à cheval sur les chaises. Et pourtant Volodia devait bien se rappeler lui anssi que pendant les longues soirées d'hiver nous couvrions de châles un fauteuil et que nous le transformions en voiture. L'un faisait le cocher, l'autre le laquais, et les petites filles se plaçaient au milieu; les trois chaises formaient la troïka des chevaux et nous nous mettions ainsi en route. Et que d'aventures nous arrivaient pendant ce voyage imnginaire ! Et avec quelle brièveté passaient ces longues et joyeuses soirées d'hiver !... Si on voit tout avec les yeux de la sagesse, il n'y a plus moyen de jouer. Et si l'on ne joue pas, querestet-il, alors ?

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