‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 24 sur 128 · I. Serfs de la maison da seigneur · texte numérisé non relu

I. Serfs de la maison da seigneur

52 MES HTF.MOIRES

redingote, d'autres en bras de chemise, la plupart nu-tête, les femmes en robe de coiitil, avec des châles à raies, leurs enfants sur les bras, et les gamins pieds-nus se tenaient près du perron et causaient en(re eux en regardant les voitures. L'un des yamstchiks, un vieillard voûté, coiffé d'un bonnet d'hiver, tenait le timon de la première voiture ; il le palpait et l'examinait d'un air songeur.

Un autre, un jeune homme en chemise blanche et coiffé d'un chapeau de feutre noir qu'en grattant ses cheveux blonds il plaçait tantôt sur une oreille tantôt sur Fautre, avait posé son caftan sur une banquette. 11 jeta les guides s'irle siège et, faisant claquer son petit knout, il examina ses bottes, puis les cochers qui graissaient les roues des voitures.

Des chevaux de poste étaient attachés à la grille; ils agitaient la queue pour se défendre des mouches. Les uns, les jarrets tendus et les yeux fermés, sommeillaient; les antres se frottaient les flancs entre eux en arrachant les tiges d'un fougère dure et d'un vert sombre qui poussait près du perron.

Quelques chiens étaient couchés au soleil, haletants ; les autres se promenaient dans l'ombre des voitures et léchaient le suif des essieux.

Un nuage de poussière voltigeait à fleur de terre, soulevé par un fort vent d'ouest. L'horizon était gris-lilas, mais le ciel était absolument pur.

Je me tenais à la fenêtre et j'attendais avec impatience la iiii de ces préparatifs. Quand tout le monde fut réuni au s lion, autour de la table ronde, afin de passer quelques instants ensemble pour la dernière fois, je ne m'imaginais ]>'as quel triste moment nous allions passer. Je me posais des questions:

€, Quel yamstchik ira dans une voiture, et quel dans Fautre? Qui, de Volodia ou de moi, sera avec papa, et qui avec Karl Ivjnovitch ? Pourquoi veut-on absolument m'envelopper dans un tartan et dans un paletot ouaté? Suis-je

donc si déjicit? Certes, je n'aurai pas froid... Qu'on parie donc au plus tôt. i

— A qui dois-je donner la note du linge^des enfants? demanda Natalia Savichna en entrant, les yeux rougis par les larmes, et s*adressant à maman.

— Donnez -la à Nikolaï et venez ensuite faire vos adieux.

La bonne vieille voulut dire quelque chose, mais elle s'arrêta, se couvrit le visage de son mouchoir et, faisant un geste désespéré, sortit du salon.

Je vis ce mouvement et j'en eus le cœur serré. Mais Timpatience de partir était plus forte que ce sentiment et je continuai d'écouter avec indifférence la conversation de mes parents. Ils s'entretenaient de choses qui, visiblement-, ne les intéressaient ni Tun ni l'autre.

c Que faudrait-il acheter pour la maison ? Que dire à la princesse Sophie et à madame Julia? La route^ sera-t-clle bonne? etc. »

Foka entra et, de la même voix qu'il prenait pour dire : c Le dîner est prêt >, il annonça : « Les chevaux sont prêts. 1

A ces paroles, je vis maman tressaillir et pâlir, comme si elles eussent été inattendues. On ordonna à Foka de fermer toutes les portes du salon. Cela m'aniusa beaucoup:

« On dirait qu'on se cache de quelqu'un > , pensai-je.

Quand tout le monde fut assis, Foka prit place également sur le coin d'une chaise, mais presque aussitôt la porte cria sur ses gonds et Natalia Savichna entra précipitamment sans lever les yeux et s'assit près de Foka, sur la même chaise.

Je vois encore à présent la têle chauve et le visage ridé, immobile de Foka, et le profil recroquevillé de la bonne femme avec son bonnet blanc d'où s'échappaient, des mèches de cheveux gris. Ils se serrèrent l'un contre l'autre, très gênés.

Les dix secondes que nous passâmes ainsi, les portes

closes, me semblèrent durer une heure. Enfin on se leva,, on fît le signe de la croix et les adieux commencèrent. Papa serra maman dans ses bras et Tembrassa à plusieurs reprises.

— Cesse donc, ma petite amie, fît papa en se dégageant. — Nous ne nous séparons pas pour toujours.

— 'G^est bien triste, tout de même, dit maman d^une voix émue.

Quand j'entendis cette voix et que je vis ces lèvres tremblantes, ces yeux pleins de larmes, j'oubliai tout et me sentis si triste, une frayeur si douloureuse m'envahit que j'eusse préféré m' en fuir sans lui faire mes adieux. Je compris qu'en étreignant notre père, c'était surtout à nous que s'adressait cette étreinte.

Elle embrassa tant de fois Yolodia, et fit sur lui tant de signes de croix que, pensant mon tour venu, je m'avançai, mah elle ne cessait de le bénir et de le serrer sur sa poitrine, encore et encore.

Enfin je tombai dans ses bras, et serré contre elle, je pleurai amèrement, tout à mon chagrin.

Quand nous nous dirigeâmes vers les voitures, les dvorovis vinrent nous ennuyer de leurs adieux. Leurs i donnez votre petite main >, leur baisers sonores sur Tépaule, l'odeur de suif dont leurs têtes étaient imprégnées produisirent en moi une sensation très proche du dégoût. Sous l'influence de ce sentiment, j'embrassai très froidement le bonnet de Natalia Savichna , tandis que pleurante elle me faisait ses adieux.

Ce qui est étrange, c'est que j'aie encore sous les yeux les visages de tous les dvorovis, au point que je pourrais les dessiner avec tous leur menus détails. Mais le visage de maman fuit de ma mémoire. Peut-être est-ce parce qu'à ce moment, je ne pouvais rassembler mes forces pour la regarder. Il me semblait que si je la regardais, notre chagrin atteindrait le paroxysme.

Je m'élançai, avant tout le monde, dans la première voiture et me plaçai sur la banquette de face. La capote

ENFANCE Oi)

était tendue et je ne pouvais rien voir, mais un secret instinct m'avertissait que maman était toujours là.

« Faut-il la regarder encore?... Allons, pour la dernière fois!... > me dis- je.

Et je me penchai. A ce moment, maman, mue par la même pensée , se pencha de l'autre côté de la voiture et m'appela.

Au son de sa voix, je me retournai, mais si vivement que nos têtes se heurtèrent.

Elle sourit tristement et m'embrassa fort, bien fort, pour la dernière fois.

Au bout de quelques sagennes ^ je me penchai de nouveau. Le vent soulevait le fichu bleu qui couvfait la tête de ma mère . Le visage dans ses mains, elle montait lentement les degrés du perron. Foka la soutenait.

Papa était assis à mes côtés et gardait le silence. Je ne cessais de pleurer et ma gorge était si serrée que je pensai

étouffer...

Quand nous fûmes sur la grande route, nous aperçûmes un mouchoir blanc qu'on agitait du balcon. J'agitai également le mien et ce mouvement me calma un peu, mais sans que je cessasse de pleurer, car la pensée que mes larmes prouvaient ma sensibilité me procurait un grand plaisir.

Après avoir fait une verste, je m'installai plus commodément et j'examinai avec attention l'objet qui me frappait les yeux le plus immédiatement : c'était la partie postérieure du cheval qui trottait du côté où j'étais placé... Je le regardais agiter la queue, piétiner d'une manière égale ; sous le fouet du yamtschik les deux cuisses s'agitaient à la fois, le harnais sursautait en faisant danser les anneaux ; je regardai si longtemps que je vis le harnais se couvrir d'écume.

Puis j'examinai les champs dont le vent agitait les épis mûrs. De temps en temps, je voyais des chariots, des moujiks, une jument avec son petit poulain, des poteaux indiquant

i. Une sagenne vaut trois archines, Tarchine vaut an mètre 40.

56 MI£S MÉMOiUES

les verstes parcourues ou à parcourir. Je voulus voir ensuite qui était sur le siège de notre voiture, pour savoir quel yamslchil^ nous conduisait. Je n^avais pas encore essuyé mes larmes que ma pensée était déjà loin de ma mère, dont ;e venais de me séparer peut-être pour toujours.

Mais tout me la rappelait. Les champignons trouvés dans l'allée de bouleaux me revinrent à la mémoire, et aussi la dispute de Lioubolcka et de Kategnka pour les arracher, et surtout les larmes de ma mère à notre départ.

« Comme je la regrette, et Natalia Savichna aussi, et Fallée de bouleaux, et Foka, même la méchante Mimi ! Je les regrette tous... Ella pauvre maman... i

Mes yeux s'emplirent de nouveau de larmes, mais cela ne dura pas longtemps.

Heu: eux, heureux temps de Tenfance, qui ne revient pas! Comment ne pas aimer, ne pas choyer ces souvenirs! Ils vous rofraîchissnt, ils élèvent votre âme et sont la source de vos meilleures impressions.

Après avoir couru jusqu'à satiété, on s'assied à la table du ihé, dans son grand fauteuil; il est déjà tard, on a déjà bu sa tasse de lait sucré, le sommeil vous ferme les yeux et Ton ne louge pas de place; on écoute. Et comment ne pas écouter ?

Maman cause avec quelqu 'un et le son de sa voix est si doux. ..Il me va si droit au cœur!... De mes yeux embrouillés par le sommeil je regarde fixement son visage et foui à coup elle devient si petite... son visage devient aussi petit qu'un boulon... Mais tout reste distinct. Elle me re-

gar Je et sourit. J'aime à la voir ainsi, toute petite. Je cligne des yt'ux encore et elle devient comme ces petits garçons qu'on voit dans la pupille. Mais je viens de faire un mouvement, et Tenchanten^ent a cessé. Je cligne des yeux, je m'agite sur mon siège, je m'efforce de faire revenir l'apparition, mais en vain.

Je me lève et, plaçant mes jambes sous moi, je me blottis commodément dans mon fauteuil.

— Tu t'endormiras de nouveau, Nikolegnka^, me dit maman. — Tu ferais mieux de monter dans ta chambre.

— Je n'ai pas sommeil, maman.

Et des rêves confus, d'une douceur infinie, emplissent mon imagination. Un sain et profond sommeil d'enfant me ferme les paupières etje m'endors un moment. On me réveilla. Je sens, à travers mon sommeil, une main aimée s'a])procber de moi et me toucher. Je la reconnais sans l'avoir vue. Encore incomplètement réveillé, je saisis malgré moi cette main et j'y applique bien fort mes lèvres.

Tout le monde était déjà parti . Une bougie resl:iit seule allumée dans le salon. J'entendais maman dire qu'elle me réveilleiait elle-même. Elle s'asseyait sur le fauteuil où j'étais endoriiiî, elle passait sa pelite main dans mes cheveux ; sa douce voix familière résonnait près de mon oreille.

-- Lève-toi, ma petite âme... Il est temps d'aller se coucher.

Aucun regard indifférent ne la gênait ; elle ne craignait ]»as de déverser sur moi toute sa tendresse et tout son amour. Je ne bougeais pas et je baisais plus fort sa main.

— Lève-toi donc, mon ange.

Elle m'enlaçait le cou de son autre main et ses doigts s'agitaient et me chatouillaient. Il faisait calme, dans le salon à demi-obscnr. Mes nerfs étaient surexcités par le chalouilmenf et par le réveil.

Maman se trouvait tout à fait près de moi, je sentais son

Page 1