‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 34 sur 128 · Diminutif d'Elia : Elie · texte numérisé non relu

Diminutif d'Elia : Elie

80 MES HÉMOIRES

Après cet assaut, il resta rêveur, clignota des yeux, et soudain s'approchant d'Uignka lui dit :

— Essayez donc de faire cela... Je vous assure que ce n*est pas difficile.

Grap, en s'apercevant que l'attention de tous les enfants était fixée sur lui, avait rougi. Il répondit d'une voix imperceptible qu'il ne pouvait pas.

— Mais c'est ennuyeux, à la fin... 11 ne veut rien nous montrer de ce qu'il sait... Serait-ce une fille ? 11 faut absolument qu'il se mettre la tête en bas.

Et Serioja le saisit par la main.

— Absolument ! absolument ! nous écriâmes-nous tous ensemble en faisant cercle autour d'Iiignka. Celui-ci, visiblement effrayé, pâlit.

Nous le saisîmes et nous le traînâmes vers les lexiques.

— Laissez- moi, j'essaierai moi-même... Vous déchirez ma veste 1 criait notre victime.

Mais ces cris désespérés nous stimulaient davantage. Nous mourions de rire. Sa veste verte craquait à toutes les coutures.

Volodia et Ivine l'aîné le renversèrent et lui posèrent la tête sur les lexiques. Serioja et moi , nous saisîmes les jambes maigres du pauvre garçon, qu'il agitait dans tous les sens, lui retroussâmes le pantalon jusqu'aux genoux et, avec des éclats de rire, nous le dressâmes en arbre droit. Le plus jeune des Ivine maintenait l'équilibre du corps.

A un moment le silence se fît, de telle manière que nous entendions le souffle haletant du malheureux Grap. Je n^était plus du tout convaincu que le jeu auquel nous nous livrions fût si amusant que cela.

— Très bien 1... A présent, tu es un gaillard, dit Serioja en lui donnant une tape.

Ilignka restait silencieux et, tâchant de se débarrasser de ses persécuteurs, agitait toujours les jambes. Dans un de ces mouvements désespérés, il frappa de son talon l'œil de

Serioja d'une telle force que celui-ci lâcha aussitôt les jambes de Grap, porta la main à son œil d'où coulaient des larmes et frappa de toutes ses forces Ilignka. N^étant plus retenu, ce dernier tomba inerte à terre et ne put que dire à travers ses larmes :

— Pourquoi me martyrisez- vous ?

L'état lamentable du pauvre Ilignka, dont le visage bouleversé était plein de larmes, ses cheveux hérissés, son pantalon retroussé qui laissait voir des tiges de bottes non cirés, tout cela nous frappa. Nous gardions tous le silence, et nous sourions avec une sorte de malaise.

Serioja revint le premier à lui.

— Quelle baba !... Pleurnicheur I... dit-il en le touchant doucement du pied. — On ne peut pas plaisanter avec lui... Allons, cessez donc, levez- vous. ,

— Je t'ai dit que tu es un méchant garçon, dit Ilignka avec colère ; et, se détournant, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

— Ah ! ah ! tu me donnes des coups de talon et tu m'injuries encore, s'écria Serioja en saisissant dans ses mains un dictionnaire et en le brandissant au-dessus de H tête du malheureux qui ne se défendait, ne songeait même pas à se défendre et se contentait de protéger son visage de ses mains.

— Tiens ! tiens I... Laissons-le, puisqu'il n'entend pas la plaisanterie... Descendons, ajouta Serioja en grimaçant un rire forcé.

Je regardais, plein de compassion, le pauvre Grap, qui, toajours étendu et le visage caché dans le dictionnaire, pleurait avec une telle abondance qu il semblait prêt à succomber aux convulsions dont tout son corps était agité.

— Oh! Sergueï, fis-je. — Pourquoi l'as-lu frappé ainsi ?

— En voilà une affaire!. ..'Je n'ai pas pleuré, moi , quand je me suis meurtri la jambe presque jusqu'à l'os.

I Gela est vrai i, pensais-je i Ilignka n'est qu'un pleur-

nicheur, tandis que Serioja, lui, est un gaillard... Quel gaillard I... »

Je ne songeais pas qu'Ilignka ne pleurait point tant de la douleur physique, que du chagrin qu'il devait ressentir en voyant cinq gamins, que peut-être il aimait, se réunir pour le haïr et le tourmenter sans aucune raison.

Je ne puis vraiment m^expliquer, à présent, les raisons de Pacte de cruauté auquel je m^étais associé. Comment ne m'étais-je pas approché de lui, ne Tavais-je pas défendu et consolé !

Où étaient donc mes sentiments de compatissance, qui, tant de fois, m'avaient fait verser des larmes à la vue d'un jeune oiseau tombé de son nid, ou d'un petit chien qu'on jetait par-dessus un mur, ou d'une poule qu'on allait tuer pour faire la soupe ?

Ces beaux sentiments étaient-ils donc étouffés par mon amitié pour Serioja et par le désir de paraître à ses yeux pour un gaillard comme lui ? Cette amitié et ce désir n'étaient donc guère élevés, puisqu'ils ont laissé la seule tache sombre qui soit sur les pages de mes souvenirs d'enfance.

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