Diminutif de Sergueï
Sans doute, parce que je Tennuyais avec mes yeux toujours iixés sur lui ou parce qu^il n'avait aucune sympathie pour moi, il aimait visiblement mieux jouer avec VeJodia que causer avec moi. J'étais content quand même ; je ne désirais et ne demandais rien; j'eusse été prêt à me sacrifier pour lui.
Indépendamment de Tattraction passionnée que je subissais, sa présence m'inspirait un autre sentiment non moins impérieux : c'était la peur de le contrarier, de le blesser en quelque chose, de lui déplaire.
Sans doute à cause de l'air hautain de sa physionomie, ou bien à cause de mon modeste extérieur qui me faisait priser si haut la beauté chez autrui, ou bien, ce qui est plus vraisemblable encore, à cause de l'appréhension dont était mélangé l'attachement que j'avais pour lui, marque dîstinctive et invariable de l'amour, il m'inspirait autant de crainte que d'affection .
Quand Serioja m'adressa la parole pour la première fois, je fus si frappé de ce bonheur inattendu que je rougis, pâlis et ne pus rien lui répondre. Il avait la mauvaise habitude, quand il songeait à quelque chose, de fixer ses regards sur un point et de clignoter sans cesse dos yeux en remuant le nez et les sourcils. Tout le monde estimait que cette habitude lui gâtait le visage ; mais moi, je la trouvais si charmante que je me pris malgré moi à l'imiter, de sorte que quelques jours après que j'avais fait connaissance avec Serioja, la babouchka me demanda, à me voir battre les paupières comme un hibou, si je n'avais pas mal aux yeux.
Nous n'avions jamais échangé de paroles amicales, mais il sentait son influence sur moi ; il s'en servait inconsciemment, mais d'une manière tyrannique, dans nos rapports d'enfants. Quant à moi, malgré tout mon désir de lui faire savoir ce que mon cœur renfermait d'affection pour lui, je le craigii.iis trop pour que j'osasse me décider à le lui dire. Je tâchais de paraître indifférent et je me soumettais sans protestation à ses fantaisies. Parfois, celte influence m'était
pénible, mais je sentais que je ne pouvais m'y soustraire.
Il m'est triste de me rappeler ce sentiment frais et pur d'un amour désintéressé, qui a disparu sans avoir évejllé le même sentiment chez celui qui en était Tobjet.
Chose étrange, pourquoi, étant enfant^ avais-je toujours la préoccupation d'imiter les grandes personnes ? Depuis que je suis devenu un homme, je n^ai cessé de désirer être semblable aux enfants. Que de fois ce désir de ne pas paraître un enfant dans nos rapports avec Serioja n'a-t-il pas arrêté mes effusions et ne m'a-t-il pas contraint à l'hypocrisie ! Je n'osais, non seulement Fembrasser, ce que par moments je désirais vivement, mais même le prendre par la main et lui dire la joie de le voir, mais même je ne l'appelais que Sergueï et non Serioja. Toute sensibilité était une marque d'enfantillage, et quiconque s'y laissait aller se faisait considérer comme n*étant encore qu'un gamin. N'ayant point encore passé par les dures épreuves qui donnent aux hommes de la réserve et de la froideur dans leurs relations, nous perdions inconsidérément les douces joies des attachements profonds, par le désir étrange d'imiter les grands.
Je courus jusqu'à l'antichambre à la rencontre des Ivine. Après les compliments d'usage, je me précipitai chez la babouchka, à qui j'annonçai leur arrivée d'un tel air qu'il semblait que cela dût mettre le comble au bonheur de notre aïeule. Puis, sans quitter Serioja des yeux , je le suivis au salon.
Pendant que la babouchka le trouvait très grandi et attachait sur lui ses yeux perçants, j'éprouvais cette sensation de frayeur mélangée d'espoir qui doit élreindre un artiste attendant le jugement d'un maître sur son œuvre.
Le jeune gouverneur des Ivine, herr Frost, après en avoir demandé la permission à la babouchka, nous suivit au jardin ; là, il s'assit sur un banc peint en vert, s'étendit commodément et, de l'air d'un homme content de lui, alluma un
cigare.
Herr Frost était uu Allemand, mais un Allemand d'un tout
autre genre que notre bon Karl Ivanovitch. D'abord, il parlait correctement le russe; il parlait également le français, mais avec un 1res mauvais accent. Il passait généralement, surtout auprès des dames, pour être très savant. Ses moustaches rousses, la grosse épingle en rubis qui attachait une cravate de satin noir dont les bouts étaient cachés sous ses bretelles, son pantalon bleu ciel à sous-pieds faisaient valoir son air de suffisance et ses jambes extraordinairement musculeuses. On voyait qu'il appréciait par-dessus tout cette dernière qualité, il se considérait comme irrésistible auprès du sexe faible, et c'est sans doute pour cela qu'il s étudiait toujours à mettre ses jambes en évidence. Qu'il fût debout ou qu'il fût assis, il ne cessait d'agiter ses mollets.
Le jardin était très gai. Le jeu des brigands allait on ne peut mieux ; un événement faillit tout déranger.
Serioja était le brigand : en poursuivant deux voyageurs, il fît un faux pas et de tout son élan donna du genou contre un arbre d'une telle force que je pensai le voir éclater en morceaux.
Je faisais le gendarme. Bien que mon devoir fût de le happer au collet, je courus vivement à lui et lui demandai affectueusement s'il ne s'était pas fait mal. Serioja se fâcha, serra les poings, frappa du pied, et d'une voix qui trahissait le mal qu'il s'était fait il me cria :
— Mais qu'est-ce donc?... Il n'y a plus de jeu possible- Pourquoi ne me saisis-tu pas?... Pourquoi ne me saisis-tu pas ? répéta-t-il à plusieurs reprises en regardant de travers Volodia et l'aîné des Ivine qui faisaient les voyageurs. Tout à coup, il fît un bond et se mit à les poursuivre à travers les allées avec de grands éclats de rire.
Dire à quel point je fus enthousiasmé de cette action héroïque, est impossible à décrire. Malgré la vive douleur qu'il ressentait, non seulementil ne pleurait pas, mais même il ne laissait pas voir qu'il souffrait et continuait le jeu comme si rien ne lui fût arrivé.
Bientôt, Hignka ^ Grap se joignit à notre compagnie. Avant le dîner, nous montâmes dans notre chambre. Là, Serioja eut une nouvelle occasion de m'étonner par son courage et par sa fermeté de caractère.
Ilignka Grap était le fils d'un étranger pauvre qui avait vécu jadis chez mon grand-père, dont il devint l'obligé . Il considérait comme un devoir sacré d'envoyer son fils chez nous le plus souvent possible.
S'il supposait que les connaissances ainsi procurées à son fils devaient lui procurer honneur et plaisir, il se trompait, car, non seulement nous n'élions pas les amis d'Ilignka Grap, mais encore nous ne nous apercevions de sa présence que pour faire de lui un objet de moqueries.
Ilignka avait treize ans ; il était maigre, long, pâle ; sa tête ressemblait à celle d'un oiseau et était empreinte d'un air de soumission bonasse. Il était très pauvrement vêtu, mais toujours si bien pommadé que nous affirmions voir fondre la pommade au soleil et couler de ses cheveux sur sa nuque. Quand je me le rappelle maintenant , son souvenir est celui dan garçon doux, bon et serviable. Mais alors il me paraissait un être absolument méprisable, qui ne méritait pas qu'on le plaignît, ni même qu'on pensât à lui.
Une fois, dans notre chambre, nous nous livrâmes à divers exercices de gymnastique, essayant de nous surpasser les QQS les autres. Ilignka, un sourire d'étonnement admiratif aux lèvres, nous regardait. Lorsqu'on lui proposa de nous imiter, il refusa en disant qu'il n'était pas assez fort*
Serioja était superbe. II avait ôté sa veste, son visage et ses yeux étaient enflammés, il riait sans cesse et inventait toujours de nouveaux tours. Il sautait par dessus trois chaises placées l'une contre l'autre, faisait la roue à travers la chambre, et l'arbre droit en s'appuyant sur le lexique de Tatistchef, puis une foule de choses extrêmement risibles.