AVANT LA MAZURKA
— Eh ! mais, cela se voit. Nous danserons aujourd'hui, disait Serioja en sortant du salon et tirant de sa poche une paire de gants de peau. — II faut mettre des gants.
« Gomment faire? Nous n'avons pas de gants,» pensai-je, I courons en haut pour en chercher. »
Je fouillai par toute la commode, mais vainement. Je trouvai dans un tiroir des moufles vertes de voyage, e(, dans l'autre, un gant de peau qui ne pouvait certainement pacs servir : — premièrement, parce qu'il était trop vieux et trop sale ; — secondement, parce qu'il était trop grand pour moi J — et enfin et surtout parce que le médium manquait.
« C'est probablement Karl Ivanovitch qui l'aura coupé pour un doigt malade s, pensai-je. Et je gantai cet unique gant, et je fixai comme je pus la place du doigt manquant qui, chez moi, était toujours noir d'encre.
« Ah ! si Nafalia Savichna était là, comme elle m'aurait déjà trouvé une paire de gants ! Comment puis-je descendre ainsi ? On me demandera pourquoi je ne danse pas. Etqu'estce que je répondrai? Rester ici, je ne le peux pas, car on se souviendra de moi. Qu'est-ce qu'il me reste à faire?» me disais-je, en tapant Tune contre Fautie la paume de mes mains.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? me cria tout à coup Volodia* Va! Engage ta dame. Ça va commencer.
— Volodia, lui dis-je en lui montrant ma main et ses deux doigts sales, Volodia, tu n'as même pas pensé à cela?
— A quoi ? me répondit-il impatienté. — Ah ! des gants ! reprii-il avec indifférence en apercevant ma main. — Ah ! c'est
vrai! H faul en demander chez la babouchka... Que dirat-elle?
Et, sans se donner la peine de réfléchir davantage, il courut en bas.
Le sang-froid avec lequel il s'exprimait dans une situation qui me semblait si grave me calma ; et je me hâtai de desceodre au salon, oubliant complètement le gant que j'avais toujours à ma main gauche. M'approchant légèrement du fauteuil de la babouchka et touchant légèrement sa mantille, je chuchotai à son oreille : — Babouchka, qu'est-ce qu'il nous faut faire? Nous n'avons pas de gants.
— Quoi? mon ami.
— Nous n'avons pas de gants, répétai-je en m'approchant plus près et posant mes deux mains sur le bras du fauteuil.
— Qu'est-ce que cela? fit- elle tout à coup en apercevant ma main gauche. — Voyez^ ma chère, continua t-elle en s'adressant à M"* Valakhina : — \oyez comme ce jeune homme se fait élégant pour danser avec votre fille I
La baboachka me retenait fortement par la main, regardant les assistants d'un œil interrogateur. Et cela dura tant que la curiosité des spectateurs fut satisfaite et le rire devenu général. J'aurais été très chagriné si Serioja m'avait vu dans cette situation. Vainement, je cherchais à retirer ma main. Cependant, devant Sonitchka qui riait si fort que les larmes lui en venaient aux yeux et que ses boucles dansaient autour de son jeune visage empourpré, je n'avais pas du tout honte. Je comprenais que son rire était trop naturel, trop franc pour êlie un rire moqueur ; au contraire, nous rîmes tant ensemble de cette aventure, nous regardant l'un l'autre dans les yeux, que nous en fûmes comme rapprochés.
L'épisode du gnnt, qui eût pu se terminer mal, eut au moins cet avantage de me mettre sur un pied égal à mon entourage, ce qui me semblait toujours la chose la plus difficile à réaliser dans un salon. Je ne sentais plus aucune gêne.
Les souffrances des gens timides les empêchent d'ordinaire de connaître l'opinion qu'on a d'eux; dès que celte opinion
leur est connue, favorable ou non, leur souffrance prend fîn.
Comment Sonilchka Valakhina — lorsque, devant moi, elle dansait la contredanse avec le jeune prince, — comment pouvait-elle être aussi belle? Gomme elle souriait gentiment lorsque, dans la chaîne des darnes^ elle me prenait par le bras I Gomme ses cheveux bouclés voltigeaient follement autour de sa gracieuse tête et comme, de ses pieds mignons, elle fiiîsait naïvement j'e^^f^ et assemblées ! A la cinquième iigure, quand, attendant la mesure, je me préparais à faire le cavalier seul, Souitchka ferma ses petites lèvres et se prit à regarder de côté. Mais elle avait inutilement peur pour moi. Je ûs courageusement le chassé en avant, le chassé en arrièrCy gliS' sade, et, quand je m'approchai d*elle je lui montrai d'un geste comique le gant avec les deux doigts. Elle éclata de rire, et, plus agréablement encore qu'auparavant, elle se prit à gambader avec ses petits pieds sur le parquet.
Je me souviens encore de la ronde que nous dansâmes. Tous nous nous prîmes par la main, et chacun venait frotter son nez sur mon gant.
Tout cela est devant mes yeux, présent comme d'hier.
J'entends encore les sons de la contredanse qui s'appelle « la Sirène du Danube i, aux accords desquels tout cela se passait. Enfin,, j'allais danser avec Sonitchka... En attendant la première mesure, je m'assis à ses côtés ; mais un embarras extrême me prit et je ne savais pas du tout de quoi l'entretenir. Quand le silence commença à devenir embarassant, la peur me vint qu'elle ne me prit pour un sot et je me décidai, coûte que coûte, à parler:
— Vous êtes une habitante de Moscou? lui dis -je. Après une réponse affirmative, j'osai continuer :
— Et moiy je n*ai encore jamais fréquenté la capitale.
Je comptais sur l'effet du mot fréquenté. Je sentais cependant que, malgré ce brillant commencement et mon vif désir de montrer une haute connaissance de la lange française, je ne pourrais continuer longtemps sur ce ton.
Notre tour de danser étant encore éloigné, le silence se renouvela.
Je regardais avec inquiétude pour juger de Teffet que je faisais et j'attendais de ma compagne un peu d'aide.
—Où avez- vous trouvé un si drôle de gant? me de/nandat-elle tout à coup.
Celte question me produisit un grand plaisir et un énorme soulagement.
J'expliquai que le gant appartenait à Karl Ivanovitch, je rappelai combien il était quelquefois ridicule quand il ôtait son bonnet rouge et comment, vêtu d*un pardessus vert, il loi arriva un jour de tomber de cheval, droit dans un marais, etc., etc.
La contredanse passa sans qu'on t'en aperçût. Tout cela était fort bien ; mais pourquoi avais-je parlé, ayec moquerie, de Karl Ivanovitch? Aurais-je diminué la bonne opinion de Sonitchka à son endroit? Si, au. moins, j'en avais parlé avec ce respect et cet amour que je ressens pour loi!
Quand la contredanse fut terminée, Sonitchka me dit: I Merci! > et cela avec une expression si mignonne que j'aurais pu croire avoir mérité ses remerciements.
J'étais ravi, je débordais de joie, je ne me reconnaissais plus.
Où avais-je pris ce courage, cette assurance et cette audace?
c 11 n'y a pas de chose capable en ce moment de me rendre conlus, 1 pensais-je en me promenant nonchalamment dans le salon. < Je suis prêt à tout, i Sonitchka vint me proposer de lui faire vîs-à-vis. — Bien ! dîs-je. Je n'ai pas de dame; mais je trouverai. Je jetai un coup d'œil dans le salon et je vis que toutes les dames étaient prises, excepté un grande demoiselle demeurée seule sur son banc.
Un jeune homme de grande taille s'approcha d'elle, ainsi que je supposais, pour l'engager. Il était à la distance de deux
pas, tandis que j'étais, moi, de l'autre côté du salon. D'un seul bond 9 je franchis l'espace qui me séparait d'elle et, faisant un gracieux recul du pied droit , d'une voix résolue j'invitai la jeune personne pour la prochaine contredanse.
La demoiselle sourit avec bienveillance, me donna son bras, et le jeune homme resta seul, sans dame.
J'avais une telle conscience de ma force qu'en ce moment même je ne fis aucune attention à la colère de mon rival ; mais je l'entendis ensuite qui demandait : — Qui est ce gamin échevelc ? Cet écervelé qui m'est venu prendre ma dame presque sous le nez !