‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 39 sur 128 · APRÈS LA MAZURKA · texte numérisé non relu

APRÈS LA MAZURKA

Pendant le souper, le jeune homme dont il a été déjà question se mit à notre table d'enfants et me prêta une attention qui m'eût ûatté si j'avais pu, après tout ce qui venait de m'urriver, prendre intérêt à quelque chose.

Mais, coûte que coûte, le jeune homme avait décidé de me distraire.

11 m'agaçait, m'appelant : « Brave ! »

Et aussitôt que les c grands > ne nous regardaient plus, il remplissait mon verre du vin de différentes bouteilles et m'obligeait à le boire. A la fin du souper, quand le maître d'hôtel vint avec sa bouteille de vin de Champagne entourée d'une serviette, le jeune homme insista pour qu'il me versât mie flûte pleine, qu'il me força à boire d'un trait. Je bus et aussitôt je sentis une douce chaleur en vahir tout mon corps, des élans de bonté à l'adresse de mon bienfaiteur et d'irrésistibles envies de rire pour la moindre chose.

Tout à coup on entendît de la salle de danse les airs du Grossvater et on se leva de table. Notre amitié avec le jeune homme tînitlà. Il alla chez les « grands i, tandis que, n'osant pas le suivre, je m'approchai avec curiosité de M°^® Yalakhina pour entendre ce qu'elle disait à sa fille :

— Alors, tu veux?...

— Encore une petite demi-heure, suppliait chaleureusement Sonitchka.

— Vraiment ? C'est impossible, mon ange.

— Mais pour moi, je t'en prie, faisait-elle en caressant sa mère.

— Est-ce que tu seras gaie demain si je tombé malade ? disait M°^® Valakhina, qui commit l'imprudence de sourire.

— Ah! tu as permis? Nous restons? criait Sonitchka en sautant de joie.

— Comment faire, avec toi ! Va, alors, danse... Te voilà un cavalier, dit-elle en me désignant.

Sonitchka prit mon bras et nous courûmes au salon. Le vin bu, la présence et la gaieté de Sonitchka me firent entièrement oublier l'aventure de la mazurka. Je faisais les choses les plus amusantes avec mes pieds ; imitant le cheval, je courais au trot, levant fièrement mes pieds, ou je piaffais sur place, comme unbarine qui se fâche contre son chien. Avec cela, je riais de tout mon cœur, ne prêtant pas la moindre attention à l'effet que je produisais sur les spectateurs. Sonitchka ne cessa pas de rire non plus : elle riait de ce que nous tournions en nous prenant par la main ; elle riait en regardant un vieux barine qui, levant lentement les pieds, sautait le mouchoir^ avec des airs qui pouvaient faire supposer que c'était très difficile à faire.

Et moi, de rire et de sauter presque jusqu'au plafond pour montrer mon adresse.

Traversant, un instant, le cabinet delà baboucka, je me regardai dans la glace : j'avais la figure en sueur, les cheveux en désordre et hérissés, plus droits qu'à l'ordinaire; mais

Texpression dominante de mon vis:. ge était la gaieté, le contentement.

c Si j^étaîs toujours comme maintenant! % pensais je, i je pourrais plaire tout de même, i Mais quand je regardais, encore une fois, la ravissante figure de ma dame, qui était là, respirant la gaieté, la bonn3 humeur, limpide, sereine, insouciante de sa beauté, élégante et suave, je compris que j'étais bêle d'espérer attirer Tattenliou d'une créature aussi admirable.

Je ne pouvais pas compter sur l'amour réciproque. Non, je ne pensais même pas à cela : mon âme était assez pleine de bonheur sans cela.

Je ne comprenais pas que, pour le sentiment d'amour qui emplissait mon âme de bonheur, on pouvait demander un plus grand bouheur encore, et délirer quelque chose déplus, excepté que ce sentiment ne mourût pas. Je me trouvais heureux ainsi. Le cœur me battait comme celui d'un pigeon, le sang circulait vif, rapide, du cœur aux extrémités et des extrémités au cœur : j'étais heureux.

Quand nous trave^^sions le couloir, près des chambres noires, sous le vestibule, je la regardas et je pensais : «Quel bonheur ce serait pour moi de pouvoir, toute l'éternité, vivre avec elle, là, dans cette chambre obscure, sans que personne au monde le sache! »]

— C'est très gai, aujourd'hui, n'est-ce pas? disais- je d'une voix tremblante et précipitant mes pas, m'effraya nt non pas tant de ce que je disais que de ce que j'aurais voulu dire.

— Oui... très... répondit-elle, tournant satêlede côté avec une expression tellement ouverte et bonne que je cessai d'avoir peur, surtout après le souper...

— Ah ! si vous saviez combien je r( g: elte (je voulus dire plus, mais je n'o.sai pas) que vous paitiez bientôt ! Nous ne nous verrons plus?

— Pourquoi ne nous verrons-nous plus? dit-elle en regardant la pointe de ses bottines et tr^î.iant son petit doigt 8 ur le paravent encadré près duquel nous passions. — Tous

les mardis et vendredis nous allons avec maman sur le boulevard Tversky. Est-ce que vous n'y allez pas vous promener ? Je demanderai mardi qu'on m'y conduise, et si on me refuse, je me sauverai seule, sans chapeau. Je connais le chemin,

— Savez-vous ? reprit tout à coup Sonilchka. — Quand je parle aux garçons qui viennent chez nous, je dis toujours toi; disons-nous aussitôt. Veux-tu? ajouta-t-elle en inclinant la tête et me regardant droit dans les yeux.

En ce moment, nous entrâmes dans le salon. Etla deuxième partie du Grossvater commença :

— Commencez, dis-je, quand le bruit de la musique put couvrir mes paroles.

— Commence, ^oi, et non pas commencez^ rectifia Sonitchka en riant.

Le Grossvater se termina et je ne pus lui dire une seule fois toi, bien que j'en cherchasse toutes les occasions.

Je n'en avais pas le courage.

^— f Veux- tu? »

<i Commen...ce sonnait » dans mes oreilles et produisait sur moi comme une certaine griserie. Je ne voyais rien et personne, sinon Sonitchka. Je vis comment on souleva ses boucles, comme on les arrangea derrière les oreilles et découvrit son front et ses tempes; je vis comment on l'enveloppa dans un châle vert si soigneusement qu'on ne voyait plus que le bout de son nez; je remarquai que si elle n'avait pas pris soin de faire avec ses doigts roses un petit trou près de sa bouche, elle aurait étouffé. Je la suivis de l'œil descendant l'escalier derrière sa mère et se tournant vi- Vement vers nous, faire une dernière inclinaison de tête et disparaître. Volodia, Ivine, le jeune prince, moi, nous étions tous amoureux de Sonitchka. Et, de l'escalier, nous la suivions tous des yeux.

Pour qui cette dernière inclinaison de tête? Je ne sais pas; mais, en ce moment-là, j'étais fortement persuadé que ce ne puovait être qu'à mon adresse. En disant adieu aux Ivine, je

parlai très nonchalamment et même froidement avec Volodia et je lui serrai le bras. A-t-il compris que, de ce jour, il avait perdu tout mon amour et aussi toute son influence sur moi. Peut-être Faura-t-îl regretté, malgré qu'il se soit constamment efforcé de paraître indifférent.

Pour la première fois de ma vie, j'étais infidèle à l'amour, et, pour la première fois, j'éprouvais les douceurs de Famour. 11 m'était agréable de changer un sentiment usé contre un amour tout plein de mystère et d'innocence. Dans le même temps où je cessai d'aimer, je recommençai à aimer, ce qui veut dire que j'aimais double, bien mieux qu'auparavant.

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