I. Ave/ vo'js bientôt fini
rond de carton sur lequel le gouverneur avait collé une caricature représentant une dame et un coiffeur. Karl Ivanovitch savait fort bien découper des cartonnages; il avait façonné celui-là, et le soir, quand il travaillait à la lumière, il le plaçait devant sa lampe en guise d'écran.
Je vois encore aujourd'hui sa longue silhouette drapée dans une robe de chambre ouatée et surmontée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient de rares mèches de cheveux gris. U est près de la table, devant lui le rond de carton au coiffeur et à la dame projette de Fombre sur sa face. D'une main, il tient un livre ; l'autre main s'appuie sur un bras du fauteuil. Il a près de lui sa montre au cadran historié, un foulard à carreaux, sa tabatière noire et ronde, l'étui vert de ses lunettes. Tout cela était disposé avec ordre et méthode; de cet arrangement des moindres choses, on pouvait conclure que l'âme de Karl Ivanovitch était pure et sa concienee tranquille.
Quand il m'arrivait, après avoir bien couru dans le salon du rez-de-chaussée, de me faufiler dans la salle d'étude, je trouvais Karl Ivanovitch dans son fauteuil, lisant d'un air solennel un de ses livres préférés. Parfois aussi , j'entrais quand il ne lisait pas ; ses lunettes descendaient plus bas s ur son grand nez en bec d'aigle, ses yeux bleus à demi fermés regardaient dans le vague avee une expression particulière, et ses lèvres avaient un sdurire triste. Il faisait calme dans cette chambre. On n'entendait que la respiration régulière du gouverneur, et le tictac non moins régulier de la montre au cadran historié.
Souvent, il ne me voyait pas entrer. Alors, je restais sur le seuil, tout songeur :
« Pauvre, pauvre vieillard I... Nous sommes nombreux, nous jouons, nous nous égayons, et il est seul, tout seul..^ Personne ne le choie, ne s'occupe de lui... 11 est orphelin, dit-il, c'est bien vrai... L'histoire de sa vie est terrible .. Je me rappelle la lui avoir entendu raconter à Nikolaï... C'est navrant de se trouver ainsi... »
Une telle pitié me prenait que je m'approchais et lui disais en lui prenant la main : Lieher Karl Ivanovilch ^
Ces mots lui faisaient du bien. Il me répondait par une caresse, visiblement touché.
A Fautre mur de la salie d'étude étaient suspendues des cartes géographiques, presque toutes déchirées mais habilement recollées par l'industrieux gouverneur.
Sur le troisième mur, qui longeait Tescalier conduisant à rétage inférieur, étaient suspendues d'un côté deux règles, Tune toute striée, toute tailladée, et l'autre neuve, personnelle , dont Karl Ivanovitch se servait plutôt pour nous stimuler que pour tirer des lignes.
De l'autre côté, un tableau noir où le gouverneur marquait nos grands forfaits de ronds, à la craie, et de petites croix nos fautes légères. A gauche du tableau, le coin où Ton nous faisait mettre à genoux, en expialion de nos incartades.
Comme je me le rappelle bien, ce coin... Je revois encore la petite porte du poêle, le ventilateur et le bruit qu'il faisait quand on en tournait la clé. 11 m'est arrivé, parfois, de rester si longtemps dans ce coin, que lès genoux et le dos commençaient à me faire mal. Je songeais alors :
c Karl Ivanovitch m'a oublié... II est à l'aise, lui, dans son moelleux fauteuil, à lire son hydrostatique... Et moi, je suis là, sur mes genoux, à me fatiguer... >
Et, pour me rappeler à son souvenir, je me mettais à ouvrir et à refermer doucement la petite porte ou bien à gratter le mur; mais si, brusquement, un gros morceau de plâtre se détachait et tombait avec bruit sur le sol, je vous assure que cela me donnait plus de frayeur que toutes les punitions.
Je me tournais alors vers Karl Ivanovitch. Mais il n'avait pas levé les yeux de dessus son livre et était immobile, comme s'il n'eût rien remarqué.
Au milieu de la salle, une table recouverte d'une toile