‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 60 sur 128 · ICI · texte numérisé non relu

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Je ne répondais pas.

— Non. Ça ne peut en rester là, continua- t-elle en frappant de la main la rampe de Tescalier. — Je raconterai tout à la comtesse.

il était déjà trois heures moins cinq minutes quand je retournai dans la classe. Le prof esseur, affectant de ne remarquer ni ma présence ni mon absence, expliquait la leçon suivante à Volodia. Quand il eut terminé ses explications, il S'occupa de ranger ses cahiers et Volodia alla dans la chambre voisine pour y prendre un cachet. L'idée que tout était fini, qu^on m'avait oublié, s'empara de moi.

Mais, tout à coup, le professeur, avec un demi-sourire méchant, m'interpella :

— J'espère que vous avez appris votre leçon, fît-il en se frottant les mains.

— Je l'ai apprise, répondis- je.

— Donnez-vous la peine de me la réciter, dit-il en se balançant sur sa chaise et regardant pensivement ses pieds. — Premièrement, dites-moi qui a obligé le roi de France à prendre la croix? tit-il en levant ses sourcils et en montrant du doigt l'encrier ; — expliquez-moi ensuite les traits caractéristiques de cette expédition , ajouta-t-il en faisant avec le poignet le geste d'attraper quelque chose ; — et enfin l'influence de cette expédition sur les empires européens en général, continua-il en frappant de son cahier le côté gauche de la table, — sur le royaume de France particulièrement, acheva-t-il en frappant de son cahier le côté droit de la table et en penchant sa tête du même côté.

J'avalai à plusieurs reprises ma salive, je toussotai légèrement, je tournai ma tête à droite et je ne soufflai mot.

Puis, je pris la plume et commençai à en grignoter l'extrémité.

— Laissez en repos votre plume, me dit le professeur, qui me la relira des mains. — Elle servira. Eh bien?

— Ludo... Karl... Ludovic laissa.... était... était... un roi bon et intelligent...

— Qui donc?

— Le roi. L'idée lui vint d'aller à Jérusalem et de confier la régence à sa mère.

— Comment Tappelait-on ?

— B... b... lanka.

— Gomment ? Boulancka ?

Et je souris niaisement.

— Eh bien, ne savez-vous rien de plus?. reprit-il.

Je n'avais rien à perdre. Je toussai et je commençai à raconter au hasard tout ce qui me passait par la lête.

Le professeur ne disait rien. Il époussetait, avec ies barbes de la plume qu'il m'avait prise , la poussière de la table. Seulement, de temps à autre y il fixait ses regards dans la direction de mes oreilles et munuurail :

I Bien! très bien! admirable! i

Je sentais que je ne savais rien, que je m'exprimais tout autrement qu'il le fallait, et j'éprouvais une grande douleur de ce que le professeur ne m'arrêtait pas et ne me corrigeait pas.

—Pourquoi lui est venue l'idée d'aller à Jerusulem, repritil en répétant mes propres expressions?

— Parce que... pour ça... pour, parce que...

Ici, je me trouvai tout à fait court. Je ne pouvais ajouter un mot. Je compris que si ce gredin de professeur ne m'aid lit pas d'un mot ou au moins d'un regard interrogatif, je serais tout à fait incapable de prononcer une syllabe de plus.

Le professeur me regarda environ trois minutes ; puis sa figure s'assombrit, et, d'une voix chagrine, il dit à Yolodia ([ui, en ce moment, entrait dans la chambre:

— Donnez- moi le cahier de notes, je vous prie.

Volodia lui remit le- cahier, et discrètement posa le cachet près de lui.

Le professeur ouvrit le cahier, plongea avec précaution la plume dans l'encrier, et, d'une belle et grande écriture, marqua 5 dans le carré < progrès continu i qui concernait

Volodia. PuiSy un instant, il posa sa plume dans le carré qui m'appartenait, me regarda, secoua Tencre de sa plume et demeura pensif. Et, tout à coup, sa main fit un soubresaut, et; dans le cadre noir, parut un joli un, puis un point. La main fit un second mouvement, et, dans le même cadre, parut un second un^ puis un point.

Fermant alors le cahier de notes, le professeur se leva et se dirigea vers la porte, comme s'il ne voyait pas mon regard tout à la fois accusateur, suppliant et désolé.

— Mikhaïl Larionovitch I fis-je.

— Non, répondit-il, comme si par avance il devinait ce que je voulais lui dire. — Il n'est pas permis d'étudier comme cela. Je ne veux pas recevoir de l'argent pour rien.

Et il mit ses caoutchoucs, son pardessus de camelot, noua avec beaucoup de soin son cache-nez, tout cela comme si rien ne s'était passé enlre lui et moi, comme si on pouvait s'occuper d'autre chose après ce qui venait de se passer ! Pour lui, un mouvement de plus ! Pour moi, un grand malheur !

— Les classes sont terminées? demanda M. Saint-Jérôme en entrant dans la chambre.

— Oui.

— Le professeur est content de vous?

— Oui, fit Volodia.

— Quelle note avez- vous eue?

— Cinq.

— Et Nicolas?

Je me tus.

— Quatre, je crois ? fît Volodia, comprenant qu'il fallait me sauver, au moins pour aujourd'hui.

Qu'on me punisse, mais, au moins, pas aujourd'hui, devant les autres !

— Voyons! Messieurs (Saint-Jérôme avait Thabitude de cette interjection : Voyons!), — faites votre toilette et descendons.

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