LA CHAMBRE DES BONNES
Je sentais tous les jours davantage le poids de ma solitude, mes seuls plaisirs étant mes propres observations et les réflexions qui s'ensuivaient. De l'objet' de ces réflexions, je parlerai dans un chapitre suivant, me contentant de parler ici du théâtre de mes observations. Il n'était autre que la chambre des bonnes dans laquelle se passa, juste à ce moment-là, le roman le plus intéressant et le plus tragique à la fois, au moins à mon point de vue. L'héroïne de ce roman était — on l'a deviné — Mâcha.
Mâcha était amoureuse de Yassili' qu'elle connaissait alors
qu'elle était libre encore, et qui lui avait promis de l'épouser. La destinée, qui les avait séparés cinq ans auparavant, les réunit de nouveau dans la maison delà babouchka; l'obstacle à leur amour était Nikolaï, le propre oncle de Mâcha, qui, pour rien au monde, ne voulait entendre parler du mariage de sa nièce avec Yassili qu'il appelait un homme inepte^ brutal^ sans frein d'aucune sorle.
Cet obstacle fit si bien que Vassili, jusque là indifférent et brusque dans ses rapports avec Mâcha, s'éprit tout à coup comme' aurait pu faire un dvorovi^ tailleur en chemise rose et les cheveux lisses de pommade.
Ses témoignages d'amour n'en restèrent pas moins très drôles et caractéristiques, comme j'eus l'occasion de le remarquer.
Chaque fois qu'il rencontrait Mâcha, par exemple, il ne manquait jamais de chercher à lui produire un mal physique : ou il la pinçait, ou il la battait avec la paume de la main, ou il la serrait au point qu'elle ne pouvait presque plus respirer. Mais son amour était néanmoins sincère. Il s'était manifesté par ce fait que, quand Nikolaï crut devoir lui refuser la main de sa nièce, Vassili se mit à boire, à faire le débauché, en un mot, à se conduire si mal que, plus d'une fois, il encourut la punition honteuse ^; ces façons d'être et leurs conséquences avaient pour résultat, aux yeux de Mâcha, d'ajouter aux mérites de Vassili et ne faisaient, naturellement, qu'accroître son amour.
Quand Vassili était conduit au poste, Mâcha ne cessait de pleurer, se plaignait à Gâcha de sa malheureuse destinée (cette dernière prenait le plus vif intérêt au sort des amoureux), méprisait les insultes et les coups de son oncle, courait en cachette à la police et visitait et tranquillisait son ami.
Ne soyez pas trop sévères, lecteurs, pour la société où je vous condaipne à me suivre. Si, dans vos âmes, les fibres de l'amour et de la compatissance ne se sont pas détendues, vous