Le kaout
trouverez, jusque dans les chambres des ])onDes des accents correspondants. Que vous vouliez donc ou que vous ne vouliez pas me suivre, moi, je m*en vais sur le palier de l'escalier d'où je puis apercevoir tout ce qui se passe dans la chambre des bonnes.
Voilà le fourneau sur lequel chauffent les fers à repasser, la poupée en carton avec son nez cassé, la cuvette, la cruche; voilà Tappuide la fenêtre où sont jetés, en désordre, un morceau de cire noire, une pelote de soie, un concombre vert entamé, une boîte de bonbons ; voilà une grande table sur laquelle une brique rouge, enveloppée de cretonne, relient î ouvrage commencé et près de laquelle Elle est assise uans sa robe favorite de percale rose, dans t^on petit fichu bleu qui, particulièrement, attire mon attention. JS//e coud, s'arrête, de temps à autre, pour gratter de son aiguille sa tête ou arranger la bougie. Et moi je regarde et je pense : « Pourquoi n'est- Elle pas née barinia, avec ses yeux bleu clair, ses longues tresses blondes, sou opulente poitrine? Comme cela lui siérait d'être assise au salon, dans un petit bonnet de rubans roses, dans une robe de chambre de soie pourpre, non comme en porte Mimi, mais comme j'en ai vu, moi, sur le boulevard! Elle travaillerait à un métier à tapisserie, je la regarderais pousser son aiguille, dans les glaces, et je ferais pour elle tout ce qui pourrait lui plaire. Moi-même, je l'aurais servie. »
Et quelle figure d'ivrogne avait Vassili, dans son vêtement étroit, sur sa sale chemise rose ! Dans chacun de ses gestes, dans chaque repli de son dos, il me semble voir les signes repoussants des honteuses punitions qu'il a subies.
— Quoi de nouveau, Vassia ? faisait Mâcha en piquant son aiguille dans la pelote et levant les yeux vers Vassili qui entrait.
— Et quoi? Est-ce qu'on peut attendre de lui quelque chose de juste, répondait Vassili. — Si, au moins, il lui plaisait de décider quelque chose! Mais je me perds sans nul profit. Et, tout cela, à cause de lui, lui.
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— - Veux-lu du thé '^ dît Nadioja à Tautre femme de chambre.
—Il faut se soumettre, murmure Mâcha en mordant son fil.
— Je n'ai plus de forces. Voilà où j'en suis...
En ce moment, on entendit, du côté de la chambic "i la baboucblca, un grand bruit de porte, puis la voix grondeuse de Gacba qui montait de l'escalier.
— Voilai... Cherchez à faire du bien, à être agréable... Saiton seulement ce qu'elle veut?... Oh! maudite vie de galère! Ah! Si encore on en pouvait fuir! grognait-elle, tout en gesticulant.
—Mes respects à Gafié Mikaïiovna, fît Vassili en se levant dès qu'il la vit.
— Va donc ! Je ne suis pas ce soir d'humeur à recevoir tes politesses, répondit Gâcha en le regardant.
— Et pourquoi viens-tu ici, alors? Est-ce ici qu'un jeune homme doit venir visiter des jeunes filles ?
— Je désirais me renseigner sur votre santé, répondit tranquillement Vassili.
— Je crèverai bientôt. Voilà où en est ma santé , criat-elle de sa voix la plus emportée.
Vassili se mit à rire.
— Il n'y a pas cependant de quoi rire. Et, d'ailleurs, quand jeté dis de t'en aller, va-t'en! Allons! marche! Ne voilà-t-il pas un vaurien qui veut aussi se marier? Eh bienl marche! Va-t'en ! En avant !
Et Gatié Mikaïiovna appuya ces paroles en frappantdu pied le parquet; puis, passant dans sa chambre, elle en ferma la porte avectant de fracas que les vitres en tremblèrent.
Longtemps encore, derrière la cloison, on entendit Gttcha grommeler contre tout le monde, contre toutes choses, contre Ba propre vie. On l'entendit jeter des objets par ci, jeter des objets par là, puis tirer par les oreilles son chat favori; puis, tout à coup, la porte s'ouvrit, et le malheureux chat, lancé par la queue, vint tomber à nos pieds en poussant des miau-» Icments plaintif s. .
— Il vaut mieux que je revienne une autre fois po dre le thé, fît alors Vassiii. — Au plaisir de vous rev(
— Qu'est-ce que cela fait? répondit en clignant Nadioja. J4rai moi-même arranger le samovar.
— Oui, je prendrai enfin une résolution, dit Vass rapprochant de Mâcha, aussitôt que Nadioja fut son chambre. — Ou j*irai chez la comtesse et je lui dirai ainsi et ainsi. > Ou... je laisserai aller les choses et je i
verai au bout du monde. Que Dieu m'entende!
— Et moi, en pareil cas, que de viendrai -je?...
— C'est bien toi seule que je plains ; sans cela, long.. .temps, ma pauvre tête serait en liberté. Qi m'entende!
— Pourquoi, Vassiii, ne m'apporles-tu plus tes eh à laver? fit Mâcha après une pause. Regarde conc tienne est noire ! ajouta-t-elle en la prenant par le c(
En ce moment retentit la sonnette de la baboucka, et i sortit de sa chambre.
— Qu'est-ce que tu veux , vaurien ? Qu'est-ce q attends d'elle, lit-elle en poussant dans la porte Vassi s'était levé promptement en la voyant entrer. — T rendue malheureuse et tu ne peux te résoudre à la I tranquille î 11 paraît que cela t'est doux au cœur de vo larmes ! Va-t'en I Qu'on n'entende plus parler de toi i Et qu'est-ce que tu as trouvé de bon en lui ? continuaen se tournant vers Mâcha. — Ton oncle ne t'a-t-il pas battue à cause de lui ? Non. Elle répète toujours la n chose : Je ne veux me marier avec personne, sinon Vassiii Grouskov. Bête î
— Et je n'épouserai personne, je n'aime personne. me le ferait pas dire , dût-on me tuer, dit Mâcha en fon en larmes.
Je contemplai longtemps Mâcha qui, appuyée sur la m essuyait ses larmes avec son fichu, et, m'efiforçant de venir sur l'opinion que j'avais de Vassiii, je cherchai quels côtés il avait pu plaire à Mâcha.
Gertainement, je la plaignais de tout mon cœur ; néanmoins, je ne pouvais arriver à comprendre comment il se pouvait faire qu'une adorable créature comme Mâcha pût aimer un être aussi grossier que Yassili. < Quand je serai grand, s me disais- je à moi-même en rentrant chez moi, en haut, c la maison Petrovskoïé .m'appartiendra, et Mâcha et Vassili seront mes esclaves. Je resterai dans mon cabinet à fumer ma pipe, et Mâcha, son fer à repaisser en main, sera dans la cuisine. Alors, je dirai : c Envoyezmoi, Mâcha, i Et elle viendra, et personne ne sera dans la chambre... Tout à coup, entrera Vassili; et quand il verra Mâcha, il dira : c Ma tête est perdue ! » Et Mâcha pleurera. Mais mol je ne la laisserai pas pleurer et je dirai : c Vassili, je sais que tu Faimes et qu'elle t'aime. Tiens I voilà deux mille roubles! Ëpouse-la et que Dieu te protège I i Puis, je passerai dans le fumoir. »
A côté des milliers de rêves qui se succèdent dans notre imagination sans laisser aucune trace, il en est d'autres qui laissent après eux comme une sorte de vibration profondément sensible. On se souvient qu'il y avait là quelque chose à utiliser, comme une idée heureuse, et on s'efforce de la faire revivre, d'en rechercher les traces. Pareilles traces profondes furent laissiées dans mon âme par l'idée de sacrifier mon sentiment au bonheur de Mâcha, bonheur qui ne poavait se trouver pour elle que dans son mariage avec Vassili.
l'adolescence
On me croirait difficilement si j'avouais les sujets favoris et continuels de mes réflexions pendant Ja période de mon
adolescence, et à quel point ils étaient, la plupart du temps, invraisemblables et disproportionnés avec mon âge et ma situation !
Pendant cette année entière où je vécus solitaire, concentré, presque uniquement de la vie morale j toutes les questions abstraites de la destinée de Thomme, de sa vie future et de rimmortalité de Tâme occupaient déjà mon imagination. Mon esprit enfantin et faible — avec toute la chaleur de son inexpérience — s^efforçait de trouver Texplication de ces rudes problèmes dont la mise en question peut être considérée comme un indice du niveau auquel ont atteint les intelligences humaines. 11 me parut, d'ailleurs, que Tesprit traverse, dans chaque individu en particulier, les mêmes phases de développement, qu^il ne se développe, dans les générations enlîères, que les idées fondamentales qui servent de base aux différentes théories philosophiques, que ces idées ne font qu'un avec l'esprit, c'est-à-dire qu'elles sont inséparables de l'esprit même, et que chaque homme les a entrevues plus ou moins clairement avant même qu'il ait été amené à connaître l'existence de théories philosophiques.
Ces idées me venaient à l'esprit si claires, si nettes , que je voulus les mettre en pratique, m'imaginant que j'avais été le premier à découvrir ces sublimes vérités.
Un jour, il me vint la pensée que le bonheur ne dépend pas des causes extérieures, mais de la façon seule dont nous les envisageons, et que Thomme habitué à supporter la souffrance ne peut pas être absolument malheureux. Alors, pour m'habituer aux travaux, aux peines corporelles, malgré la fatigue que j'en éprouvais, je tenais, cinq minutes durant, l'énorme dictionnaire de Tatischef; ou j'allais dans la chambre noire, et je me donnais de tels coups de corde sur la tété que les larmes, involontairement, m'en venaient aux yeux.
. Une autre fois, réfléchissant que lamort nous attend à chaque heure, à chaque minute, je me dis que l'homme ne peut
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élre heureux que s'il profite du présent sans songer à Tavenir, et je ne comprenais plus comment les autres hommes n'avaient pas compris cette vérité si simple. El, pendant trois jours, sous Tinfluence de cette idée, je laissai de côté mes devoirs et mes leçons, et je ne m'appliquai qu'à rester le plus de temps possible au lit où je lisais un roman quelconque et mangeais les gâteaux de miel que je m'achetais de mon dernier argent.
Une fois encore, me trouvant debout devant le grand tableau noir sur lequel je dessinais différentes figures, je fus tout à coup frappé par cette idée : c Pourquoi la symétrie est-elle agréable à l'œil ? Qu'est-ce que la symétrie ? — C'est un sentiment qui naît en nous, avec nous-même, me répondais-je. — Mais sur quoi est-il basé ? Est-ce que tout, dans la vie, est symétrique ? — Au contraire. Voilà la vie : et je dessinai sur le tableau une figure ovale. Après la vie, l'âme retourne àrinfini : et je traçai, d'un côté de la figure ovale, une ligne verticale qui allait se prolongeant jusqu'au bas du tableau. Mais pourquoi n'y a-t-il pas, de l'autre côté, un trait semblable? Gomment l'Infini peut-il être d'un côté seulement? Certainement, nous avons existé avant la vie présente, bien que nous ayons perdu le souvenir de cette autre vie ! i
Ces réflexions, qui me semblaient alors tout à fait neuves et claires, et dont le pense difficilement retrouver le fil aujourd'hui, meplaisaient extrêmement. J'eus, un in tant, l'idée de les écrire au fur et à mesure qu'elles me venaient; mais une foule d'autres idées venaient s'ajouter aux premières, le tout s'embrouillait dans ma tête, si bien que j'étais obligé de me lever et de me promener par la chambre. M'étant, à un certain mooient, approché de la fenêtre, mon attention fut attirée par une vodavoska ^ qu'un cocher cherchait à atteler; et toutes i&es idées se concentrèrent aussitôt sur ce point d'interrogation: Dans quel individu, animal ou homme, se transmettra l'âme de celte vodavoska quand elle crèvera?