‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 70 sur 128 · PAPA · texte numérisé non relu

PAPA

Papa est excessivement gai depuis que Volodia est à l'Université; et il vient dîner chez la babouchka plus souvent. Nikolaï m'a dit la cause de cette bonne humeur : c'est que papa a beaucoup gagné au jeu ces derniers temps.

11 arrive que, le soir, avant d'aller au cercle, papa passe chez nous, se met au piano, nous réunit tous autour de lui,

et, battant le parquet de la semelle plate de ses chaussures (il ne porte jamais de talons), chante des airs tziganes.

Il faut voir, «n ces moments-là, la bruyante gaieté de sa favorite Lioubolchka, qui, de son côté, Tadore aussi!

Quelquefois , papa vient dans notre salle d'étude , et , avec un visage sérieux, écoute comment je récite mes leçons. Mais, par les quelques mots par lesquels il cherche à se renseigner, je m'aperçois qu'il sait fort mal ce qu'on m'apprend .

Quelquefois , i! fait des clignements d'yeux et de petits signes quand la babouchka commence à grogner sans cause et à se fâcher contre tout le monde.

— Eh bien, on nous à bien arrangés, enfants! fait-il ensuite.

En général, peu à peu, je le vois descendre de ce haut piédestal sur lequel mon imagination d'enfant l'avait placé. Je baise avec le même sentiment de sincère et tendre estime sa grande main blanche; mais je me permets déjà de juger ses actions, de peser ses paroles et de ne point repousser des idées dont la présence m'effraye.

Je n'oublierai jamais la circonstance qui fit éclore les premières de ces idées, et qui fut pour moi l'occasion de souffrances morales sans nombre.

Un certain jour, — la soirée étant avancée, — papa entra dans le salon, vêtu de son habit noir et de son gilet blanc, tout prêt, en un mot, pour ^conduire au bal Volodia qui, en ce moment même, s'habillait dans sa chambre.

La babouchka attendaitMans sa chambre à coucher que Volodia vînt se montrer. (Elle avait l'habitude, avant le bal, de le recevoir, de le bénir, de l'examiner des pieds à la tête, et de lui donner quelques conseils.) Dans le salon, éclairé seulement par une lampe, Mimi et Kategnka se promenaient de long en large, et Lioubotchka était au piano où elle répétait le deuxième concerto de Field, le morceau^favori de maman.

Jamais je n'avais remarqué une ressemblance de famille plus grande qu'entre Lioubotchka et maman !

Cette ressemblance n'était cependant ni dans la figure ni dans la stature.... C'était quelque chose d'innommable dans les mains, dans la manière de marcher, dans de certaines expressions et dans la voix surtout.

Quand Lîoubotchka se fâchait et disait : c 11 y a un siècle * entier qu'on ne vous a vu, » ces mots, siècle entier, que maman avait aussi l'habitude d'employer, étaient dits d'une telle façon qu'il nous semblait entendre maman: s...iècle ent...ier. Mais la plus extraordinaire de ces ressemblances se manifestait quand Lîoubotchka jouait au piano : elle arrangeait sa robe de la même manière, elle tournait les feuilles de musique de la main gauche, elle poussait avec impatience les touches quand elle ne réussissait pas, à son gré, un passage diffîôile, disant : s Ah ! Mon Dieu ! > Elle avait, dans son- jeu, la même douceur et le même c harnie lorsqu'elle rendait ces compositions de Fildov pour lesquelles était indispensable ce qu'on appelle si bien le jeu perléj genre que n'ont pu faire oublier les nouveaux trucs des nouveaux pianistes.

Entrant dans la chambre à petits pas précipités, papa alla vers Lîoubotchka, qui cessa de jouer lorsqu'elle l'aperçut.

— Non. Joue... Louba. Joue, lui dit-il en la remettant à sa place. — Tu sais combien j'aime à t'en tendre...

Lîoubotchka continua de jouer ; et papa, longtemps appuyé sur son coude, demeura assis devant elle, l'écoutant ; puis, se levant précipitamment et remuant les épaules, il se prit à marcher de long en large dans la chambre. Un instant, s'approchantdu piano, il s'arrêta, et, longuement, regarda Lîoubotchka.

A sa démarche, à ses manières, je m'aperçus qu'il était ému. Il refit quelques tours dans le salon, revint près de Lîoubotchka, l'embrassa sur le front, et, se détournant précipitamment, continua sa promenade. Quand Lîoubotchka, ayant fini de jouer, alla vers lui, demandant si c'était bien, sans répondre il lui prit la tête entre les deux mains, et, à plusieurs reprises, embrassa son front et ses yeux avec une tendresse que je ne lui eonnaissais pas.

— Ahl mon Dieu ! Mais tu pleures? fît tout à coup Lioubotchka en laissant tomber sa chaîne de montre qu'elle tenait dans sa main et fixant sur lui ses grands yeux étonnés. — Pardonne-moi, cher père; j'ai tout à fait oublié que c'était le morceau de maman.

— Non, chère amie, oublie souvent, répondit-il d'une voix tremblante. — Si tu savais comme cela me fait du bien de pleurer avec toi 1

11 l'embrassa de nouveau, et, s'efforçant d'apaiser son trouble intérieur, il fit son mouvement d'épaules habituel et sortit par la porte du couloir qui menait à la chambre de Volodia.

— Voldemar, es-tu prêt? cria-t-il en s'arrêtant au milieu du couloir.

En ce moment, passa la femme de chambre, Mâcha. Quand elle aperçut le barine, elle s'inclina et voulut le devancer.

— Et toi ? Tu embellis toujours ? fit-il en l'arrêtant et se penchant vers elle. Mâcha, rougissante, inclina la tête encore plus bas.

— Permettez! chuchota-t-elle.

— Voldemar, eh bien! Es-tu prêt? répéta papa. Et, toussant un peu, il laissa passer Mâcha. Au même moment, il m'aperçut... J'aime mon père; mais l'esprit chez l'homme vit indépendant du cœur et nourrit trop souvent des pensées que désavoueraient les sentiments. De semblables idées, bien que je cherchasse à les repousser, me venaient malgré moi...

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