LA BABOUCHKA
De jour en jour, la babouchka devient plus faible. Sa sonnette, la voix grondeuse de Mâcha, le grincement de la porte
sont les seuls bruits que Ton entende dans sa chambre. Elle ne reçoit plus dans son cabinet, ni dans son voltaire, mais dans la chambre à coucher, dans un haut lit où sa tête repose sur des coussins ornés de dentelle.
En lui disant bonjour, je remarque sur sa main an léger gonflement jaune pâle, et, dans la chambre, cette odeur lourde que, cinq ans auparavant, j'ai remarquée dans la chambre de ma mère.
Le docteur vient trois fois par jour et il y a eu déjà plusieurs consultations.
Le caractère de la babouchka, ses allures hautaines et cérémonieuses avec tout le personnel et surtout avec papa, se sont transformés. Cependant, elle traîne de la même manière les mots, relève toujours ses sourcils et ne manque pas une occasion de dire : « Mon cher, mon ami. »
Mais voilà que, depuis plusieurs jours, on ne nous laisse plus entrer chez elle. Puis, un certain matin, Saint-Jérôme, à l'heure des classes, nous propose, à Lioubotchka et à moi, une promenade en voiture.
En montant dans le traîneau, je remarque, sous les fenêtres
de la babouchka, delà paille, et, près de nos portes cochères,
' des hommes inconnus vêtus de blouses; et je comprends de
moins en moins pourquoi on nous envoie nous promener à
cette heure-là.
Néanmoins, Lioubotchka et moi sommes dans les meilleures dispositions et d'une humeur qui nous fait rire au moindre mot.
Un marchand ambulant, qui nous présente sa corbeille, nous coupe la route, et nous rions.
Un malheureux vagnka ^ s'efforce de rejoindre notre voiture, et, dans ce but, agite, secoue ses rênes, et nous rions.
Filipp a son fouet pris, quelque part, dans le traîneau. Il se détourne et dit : « Et voilà ! » Et nous pouffons de rire.