‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 75 sur 128 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Volodia était étenda, les pieds sur le sofa, la tête appuyée sur son coude , et lisait un roman quand j'entrai dans sa chambre après les classes du soir.

Un instant, il souleva la tête, me regarda, puis se remit à lire. Ce mouvement, tout naturel qu*i\ fût, me fit rougir.

Il me sembla que, dans son regard, se lisait cette question : c Pourquoi est-il venu ici? i — et, dans la légère inclinaison de la tête, le désir de me dissimuler Timpressiou de ce regard.

Cette disposition à donner au moindre geste une signification était mon défaut caractéristique à cette époque.

Je m'approchai de la table, et je pris aussi un livre ; mais, avant de Touvrir, Tidée me vint à l'esprit que c'est chose honteuse et triste de ne point trouver un mot à se dire quand on ne s'est pas vu de la journée.

— Seras-tu à la maison, ce soir ?

— Je ne sais. Et pourquoi ?

Mais, m'aperce vaut que la conversation languirait vite, je me tus et je commençai à lire.

Chose curieuse! dans le tête-à-tête, Volodia et moi ne nous parlions jamais deux heures; m lis, aussitôt qu'apparaissait une troisième personne, Tentretien se renouait et les sujets les plus intéressants et les plus variés devenaient l'objet de nos discours.

Nous sentions très bien que nous nous connaissions trop comj>Iètement l'un et l'autre : savoir beaucoup trop ou trop peu Tun de Tautre empêche une liaison au lieu de la nouer.

— Volodia est-il à la maison ? fît en ce moment même Doubkov, dans le vestibule.

— A la maison , répondit Volodîa en ôtant ses pieds de dessus le sopha et remettant son livre sur la table.

Doubkov et Nekhlioudov firent leur entrée dans la chambre.

— £hbien! allons-nous au théâtre, Volodia?

— Non. Je n'en ai pas le temps, répondit Volodia en rougissant.

— Allons donc !

— Je n'ai même pas de billet.

— Tu en auras tant que tu en voudras à l'entrée.

— Attendez^ je reviens à l'instant, répondit Volodîa. Et, faisant son mouvement d'épaules habituel, il sortit de la chambre.

Je savais qu'au contraire Volodia avait très grande envie d'aller au théâtre avec ses amis ; mais je savais aussi pourquoi il refusait : Il n'avait pas d'argent.

Et il était sorti pour emprunter, chez les concierges, cinq roubles qu'il leur rendrait sur son premier argent de poche.

— Bonjour, diplomatey me dit Doubkov en me serrant la main.

Les amis de Volodia m'appelaient diplomate parce qu'un certain jour, dans un dîner, la babouchka avait dit devant eux que Volodîa serait militaire, tandis qu'elle espérait me voir devenir diplomate en habit noir et coiffure à la coq, ce qui constituait, à son avis, les conditions indispensables pour faire un diplomate.

— Où donc est allé Volodîa? me demanda Nekhlioudov. ■— Je ne sais, fîs-je, rougissant à mon tour à la pensée

qu'il pouvait avoir deviné la cause de la disparition de Volodia.

— 11 est probable que l'argent lui manque. Est-ce vrai ? Oh! diplomate, ajouta-t-il, traduisant affirmativement mon sourire.

— Je n'ai pas d'argent non plus. Et toi? Doubkov, en as-tu?

— Nous allons voir, répondit Doubkov, prenant son porte-monnaie et tâtant, de ses doigts courts, ce qu'il y avait

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dedans. Voilà cinq kopeks. Voilà 20 kopeks. Et le reste, c'est piTQou!... dit-il en appuyant son dire d'un geste comique de la main. En ce montent, Volodia rentra dans la chambre.

— Eh bien! où allons-nous?

— Nulle part.

— Comme tu es ridicule , fit Nekhlioudov, Pourquoi ne dis-tu pas que tu n'as pas d'argent? Prends mon billet, tiens! si ta veux.

— Et toi?

— Il ira dans la loge de ses cousines, reprit Doubkov.

— Non. Je n'irai pas du tout.

— Pourquoi?

— Je n'aime pas cela. Je me trouve gêné.

— Comment es-tu gêné là où tout le monde est heureux de te voir ? Tu es ridicule, mon cher.

— Que faire si je suis timide !

— Savez'vous d'où vieiit votre timidité?... D'un excès (Tamour-propre, mon cher, dit Doubkov d'un ton assuré.

— Au contraire, je suis timide parce que je n'ai que peu d'amour-propre. 11 me paraît toujours, au contraire, que je suis désagréable, ennuyeux... et, pour cela...

— Habille -toi donc, Volodia. Ignatiev, donnez le pardessus au barine.

— C'est pourquoi il m'arrive... continua Nekhlioudov. Mais Doubkov ne l'entendait plus.

— Tra la la la la la la : commença- t-il à chanter.

— Tu n'es pas débarrassé, dit-il à Nekhlioudov. — Jeté démontrerai que la timidité ne dépend pas du tout de l'amourpropre.

— Tu démontreras... que tu viendras avec nous.

— Je t'ai dit que je nïrai pas.

— Alors, reste ici et démontre au diplomate tes théories au s:i jet de l'amour-propre. Quand nous reviendrons, il nous

dira ses conclusions.

— Oui, je lui démontrerai... appuya Nekhlioudov avec un entêtement enfantin. — Mais venez vite, alors.

— Comment! Croyez-vous? Ai-je tant d'amour-propre? interrogea- t-il en s'asseyant près de moi.

Malgré que mon opinion depuis longtemps fut faite à ce sujet, je nie trouvai tellement embarrassé par cette question inattendue de Nekhlioudov que je n'y pus répondre tout de suite.

— Je crois que oui, dis-je, sentant ma voix trembler et la rougeur me monter au visage à l'idée que le moment était venu de lui prouver que j'étais intelligent. — Je pense que chaque homme à sa dose d'amour-propre et que tout ce que l'homme ne fait pas, c'est le plus souvent par amour-propre.

— Qu'est-ce alors, selon vous, que l'amour-propre ? fît Nekhlioudov avec un léger sourire de mépris, à ce qu'il me parut, du moins.

— L'amour-propre, répondis- je, est ce sentiment qui nous dispose à nous trouver mieux et plus intelligent, par exemple, que tous les autres.

— Comment alors tout le monde peut-il avoir ce même point de vue ?

— Je ne sais pas s'il est juste ou non, je sais que tout le confirme autour de, nous. Je suis sûr que je suis plus intelligent que tout le monde et je suis persuadé que vous avez la même opinion de vous-même.

— Non, j*ai rencontré beaucoup de gens que j'ai cru et que je crois plus intelligents que moi, répondit Nekhlioudov.

— C'est impossible, dis-je avec assurance.

— Est-ce possible que vous pensiez cela? reprit Nekhlioudov en me regardant tixement.

— Oui, sérieusement, répondis-je.

Et, tout à coup, une idée me frappa que j'exprimai tout de suite.

— Et voici pourquoi :

Pourquoi nous aimons-nous plus que les autres. Parce que nous nous estimons mieux et plus que les autres, par consé-

quent plus dignes d'amour. Si nous trouvions les autres mieux que nous, nous les aimerions plus que nous, et cela n'arrive jamais.

— Mais cela arrive.

— Tai raison tout de même, ajoutai-je avec un involontaire sourire de satisfaction.

Nekhlioudov garda le silence un moment.

— Voilà ce que je n'ai jîimais cru et ce que je ne crois pas : c'est que vous soyez aussi intelligent, conclut-il, avec un sourire si amical qu'il me sembla tout à coup que j'étais le plus heureux des hommes.

Les louanges agissent si puissamment, non seulement sur nos sentiments, mais encore sur notre intelligence, que sous leur influence agréable il me semblait être devenu plus intelligent.

De Tamour-propre, nous passâmes à l'amour. Et, sur ce thème, il nous sembla que la conversation, serait fa-, cilement inépuisable. Malgré ce que nos entretiens pouvaient, aux yeux d'un tiers, avoir d'absurde, ils avaient pour nous-mêmes une haute signification. Nos âmes étaient si bien d'accord que le moindre effleurement des cordes sensibles de l'une provoquait dans l'autre une vibration correspondante.

Nous trouvions une joie extrême dans cette complète harmonie de nos âmes. Il nous semblait seulenaent qu'il noas manquerait et les mots et le temps pour mettre au jour toutes les idées qui, à chaque heure, à chaque instant, naissaient dans nos cerveaux, puis se précipitaient pour en sortir.

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