‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 76 sur 128 · AMITIÉ NAISSANTE · texte numérisé non relu

AMITIÉ NAISSANTE

A partir de cette époque s'établirent, entre Dmilri Nekhlioudov et moi, d'assez étranges rapports, mais tout particaliérement agréables.

En présence des étrangers, il faisait à peine attention à moi. Mais, aussitôt que nous étions seuls , nous commencions à discuter, oubliant tout autour de nous et ne nous fatiguant jamais.

Nous nous entretînmes ainsi et de la vie future, et des arts, et du service militaire, et du mariage, voire même d'éducation, etc. Et jamais la pensée que tout ce que nous disions ne pouvait être qu'absurdités ne nous vint à l'esprit. Cela ne nous venait pas dans la tête parce que Vabsurde dont nous avions parlé était à nos propres yeux intelligent et aimable.

Et dans la jeunesse, on prise encore l'intelligence et on y croil ; dans la jeunesse , toutes les forces de l'âme sont tendues vers l'avenir, et cet avenir, sous l'influence de la rayonnante espérance, revêt des formes tellement diverses , vives, adorables, que la seule idée enfermée dans ce mot suffit déjà à donner le bonheur.

Dans les réflexions métaphysiques qui faisaient le fond de nos conversations, j'aimais particulièrement cette minute charmante où les idées succédant aux idées , plus vite, toujours plus vite^ se font de plus en plus abstraites pour arriver enfin à un tel degré d'obscurité qu'il n'y a plus moyen de s'expliquer et que, croyant dire une chose, on en dit une autre ; j'aimais ces minutes précieuses quand, volant plus haut, toujours plus haut, dans les régions de l'esprit, on atteint tout à coup à ce point culminant où l'on est obligé

de reconnaître l'impossibilité de monter davantage. Il arriva pendant le carnaval que Nekhiioudov fut tellement pris par les distractions mondaines que je le voyais à peine. Il venait chez nous cependant ; mais il ne me parlait pas et semblait ne pas éprouver le besoin de se rapprocher de moi.

Ces agissements me blessèrent à un tel point que mon opinion sur lui tout à coup se trouva ébranlée et que, de nouveau, je le pris pour un homme fier et désagréable. Et je n'attendais que l'occasion pour lui prouver que je n'attachais pas à sa société tout le prix qu'il supposait, et que je n'avais à regretter en lui aucune liaison extraordinaire.

Après le carnaval, quand il vint pour s'entretenir de nouveau avec moi, je lui dis que j'avais à faire mes devoirs et je montai. Alors, il me poursuivit, et bientôt, franchissant le seuil de notre salle d'étude, Nekhiioudov s'approcha de moi.

— Je vous gêne, fit-il.

— Non, répondis-je, bien que j'eusse voulu pouvoir affirmer que j'avais réellement quelque chose à faire.

— Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé ainsi? Il y a si longtemps que nous ne nous sommes entretenus, et je m'y étais si bien habitué que je sentais que quelque chose me manquait à présent.

Mon mécontentement disparut à cette fraternelle avance, et Dmitri redevint de nouveau, à mes yeux, le même bon et charmant garçon que j'avais aimé.

— Vous savez probablement pourquoi je suis parti, lui dis- je.

— Peut-être, répondit-il en s'asseyant près de moi. — Mais Jors même que j'aurais deviné , je ne peux pas vous dire pourquoi. Et vous, vous le pouvez dire.

— Eh bien! je le dirai : Je suis parti parce que j'étais fâché contre vous. Non fâché, mais contrarié simplement; j'ai toujours peur que vous me méprisiez parce que je suis encore très jeune.

— Savez- vous pourquoi nous nous sommes tant liés? fit

Xekhlioudov, répondant par son bon regard intelligent à mon exclamation; — savez- vous pourquoi je vous aime plus que beaucoup de gens que je connais davantage et avec lesquels j*aides relations plus suivies? Je Tai deviné, il y a seulement un instant : Vous avez une étonnante et rare qualité : la franchise.

— Oui, je dis toujours précisément les choses qu'il me coûte d'avouer, affirmai -je, — mais à ceux dont je suis sûr, seulement.

— Oui , mais pour être sûr d'un homme, il faut devenir son ami, et je ne suis pas encore le vôtre, Nicolas. Souvenezvous de ce que nous avons dit de Tamitié : Pour être vrais amis, il faut être sûrs l'un de l'autre : — Être sûr que ce que je vous dirai, vous ne le redirez à personne^ disais-je en m'adressant mentalement à vous. Et cependant, nos principales idées, les plus intéressantes, sont en général celles que nous ne nous disons pour rien au monde. Quelles mauvaises pensées! Elles sont si mauvaises que si nous avions à las avouer, jamais elles n'oseraient se présenter à notre esprit.

— Savez-vous l'idée qui me vient en ce moment, Niitolaï? reprit Nekhlioudov en se levant de sa chaise et souriant gravement. — Faisons cela^ et vous verrez comme ce sera utile pour nous deux : Donnons-nous notre parole (Thofineur de nous avouer tout Vun à Vautre, Nous nous connaîtrons Fun Tauti-e et nous n'aurons aucune honte. Et, pour n'avoir rien à craindre des étrangers, donnons-nous notre parole d'honneur de ne jamais parler à personne ^ ni de rien révéler de l'un ou de l'autre.

— Oui, faisons cela.

Et nous fîmes cela.

Ce qui est advenu de cela, je le rapporterai plus tard.

Karr dit que chaque liaison offre deux côtés : un côté aime et l'autre permet qu'on l'aime. L'un embrasse, l'autre tend la joue. Et c'est absolument juste. Et^ dans notre amitié,

j'embrassais et Dmitri tendait la joue.

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Mais, lui aussi, il était prêt à m'embrasser. Nous aimionségalement parce que nous nous connaissions et nous estimionS' également l'un et Taulre. Mais cela n^empêchait pas qu'il exerçât son influence sur moi et que je me soumisse, moi, à cette influence.

Sous l'influence de Nekhiioudov, je devais inévitablement subir sa direction. Le lien qui nous unissait était une adoration enthousiaste d'un idéal de vertu et de bienfaisance, et la conviction inattaquable que la destinée de rhomme est de se perfectionner continuellement.

A cette époque de notre vie, corriger Thumanité, faire disparaître le vice et, avec lui, la douleur et le malheur, nous semblaient chose facilement exécutable...

Dieu seul sait si ces nobles aspirations de notre adolescence furent trouvées ridicules, et qui est coupable si elles ne se sont pas réalisées!!!

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