‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 84 sur 128 · COURSE AU COUVENT · texte numérisé non relu

COURSE AU COUVENT

Je me réveillai plusieurs fois, dans la nuit, ayant peur de n'être pas assez tôt levé ; mais, à la sixième heure, j'étais déjà debout. A peine voyait-on poindre le jour par la fenêtre ! Jemismes vêtements et mes bottes, les uns et les autres n'ayant point été brossés, et, sans prendre le temps de me laver, je sortis seul pour la première fois de ma vie.

Au delà des toits verts des maisons qui nous faisaient visà-vis, l'aurore rougissante chassait la brume obsciwe et fraîche. La gelée du matin avait durci la boue et l'eau courante des ruisseaux : on la sentait qui vous piquait la figure et les mains. Dans notre ruelle, pas un cocher. Et, cependant, j'avais compté sur un drojki pour aller et revenir plus vite! Bientôt^ j'aperçus des chariots, puis deux maçons qui causaient en traversant le trottoir; puis, des femmes qui allaient, avec des paniers, au marché ; des hommes qui allaient chercher de l'eau dans des tonneaux. Un pâtissier sortait au croissant de la rue... une boulangerie ouvrait ses portes à la pratique Enfin, près des portes d^Arbatf je trouvai un

cocher.

Le vieillard dormait, en dodelinant de la tête, dans son drojki dé!eint, bleuté, au drap rapiécé.

Dans sa somnolence, je pense, il ne me demanda que vingt kopeks pour ma course, aller et retour; mais quand je fis mine démonter sur le siège, il se prit à secouer ses rênes sur le dos du cheval, faisant comme s'il allait partir :

— Il faut que je nourrisse mon cheval : — on ne peut pas, barine, faisait-il.

Je lui proposai quarante kopeks. il arrêta son cheval, me regarda fixement et dit : c Assieds-toi, barine. >

J'avoue que j*eus, un instant, la crainte qu'il m'emmenât dans une ruelle quelconque où il serait libre de me voler.

En le prenant par le col de sa pelisse déchirée,— ce qui mit à nu son cou maigre et ridé, — je réussis à. grimper en haut sur le siège bleuté; puis, nous enfilâmes la rue de Yozdvijenka. Chemin faisant, je remarquai que le dossier du drojki était recouvert d'un morceau de drap vert dont était faite la pèlerine du cocher. Cette circonstance, tout à coup, dissipa mon inquiétude, je ne sais trop pourquoi.

Le soleil était déjà haut sur Fhorizon, et ses rayons faisaient aux globes des églises une auréole étincelante quand nous approchâmes du couvent. A Fombre seulement, la gelée tenait encore, luisante, et de vifs et rapides ruisselets couraient le long de la route.

Quand nous eûmes franchi la grille du couvent, je demandai à la première figure qui se présenta où je pourrais trouver le confesseur.

— Voilà sa cellule, fît le moine, s'arrêtant un instant et désignant de la main la maisonnette et son perron.

— Je vous remercie beaucoup, répondis-je. Mais, que vont donc penser de moi ces moines qui — un par un — sortent de Téglise et me regardent?

Je n'étais ni grand ni petil ; ma figure n'était pas lavée, mes cheveux n'étalent pas peignés; mes vêtements étaient chififonnés, pleins d'un léger duvet, et mes bottes , qui n'avaient pas été brossées, étaient couvertes de boue.

« Dans quelle catégorie de gens m'ont classé ces moines qui m'ont tant regardé? >

' Cependant, je marchais toujours dans la direction que m'avait indiquée le jeune moine.

Un vieillard en robe noire, avec des sourcils accentués et gris, me rencontra dans le sentier étroit qui menait aux cellules et me demanda : c Que désirez-vous, mon enfant? »

JEUNESSE 2al

Ud instant, j'eus l'idée de répondre: «Rien, i de courir vers le cocher et de m'en retourner à la maison; mais, malgré le froncement de ses sourcils, la figure de ce vieillard m'inspira confiance, et je lui répondis que j'avais besoin de voir tel confesseur que je nommai.

— Allons ! petit barine, je vais moi-même vous conduire,, dit-il en se détournant de sa route.

D'un coup d'œil, il avait compris ma situation. « Le prètra est aux matines ; il reviendra bientôt. »

Une porte s'ouvrit donnant dans un vestibule, et, en suivant un long tapis de toile blanche, nous arrivâmes à la cellule.

— Voilà ! Attendez ici, fît-il avec une touchante expression» de bonté; puis il sortit.

La chambrette dans laquelle je me trouvais n'était pas grande ; mais elle était très proprement arrangée. Le mobilier se composait d'une petite table recouverte d'une toile cirée, qui tenait entre deux petites fenêtres sur lesquelles deux pots de géranium s'étalaient à leur aise; un petit autel avec des icônes, une veilleuse qui les éclairait de sa lueur vacillante, un fauteuil, deux chaises. Dans un coin, une horloge avec un cadran peint et deux énormes poids suspendus à d& légers chaînons de cuivre jaune. A la cloison, qui certainement dissimulait un lit, pendaient, accrochées à des clous,, quelques robes de prêtre. Les fenêtres donnaient sur un mur blanc qu'on apercevait à la distance de deux mètres : entre elles et lui, un petit arbrisseau aux bourgeons gonflés de sève, un lilas.

Nul bruit ne venait du dehors. Aussi le tic-tac monotone du balancier se remarquait-il davantage.

Me trouvant ainsi , seul , dans cette solitude paisible , je sentis revenir en foule les souvenirs et les idées qui, d'ordinaire, me hantent, et je demeurai plongé dans une délicieuse méditation.

Cette soutane de camelot jaunie par l'usage, à la doublure usée, ce livre en peau noire et aux fermoirs de cuivre, ces

fleurs au feuillage vert ombré et dont la terre a été soigneusement arrosée, et surtout le tic-tac monotoue et incessant de la grande horloge parlaient à mon âme d^une vie à moi inconnue, d'une vie de solitude, de prière, de doux et tranquille bonheur... « Les semaines, les mois, les années s^écoulent, il est toujours seul, il est toujours tranquille, il sent toujours sa conscience également pure devant Dieu, sa prière également entendue! »

Je restai ainsi une demi-heure environ, retenant tout mouvement, m'attachant même à respirer le moins bruyamment possible afin de ne pas rompre Tharmonie des voix qui chantaient en moi... Seul, le balancier laissait entendre son bruit continu «tic! tac!... tic! tac! i tantôt à droite, tantôt àgauche...

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