LA SECONDE CONFESSION
(Jn bruit de pas me tira, soudain, de ma contemplation. C'était le confesseur.
— Bonjour ! me dit-il en arrangeant avec sa main sa chevelure grise. — Que désirez-vous de moi ?
Je le priai auparavant de me bénir; puis je baisai, avec une extraordinaire exaltation, sa main petite et jaune.
Quand j'eus expliqué le but de ma visite, le prêtre ne me dit rien, mais il s'approcha de Tautel et écouta ma confession.
Lorsqu'elle fut terminée et que — repoussant toute fausse honte — j'eus avoué tout ce qui pesait sur mon âme, le moine posa ses deux mains sur ma tête et, de sa voix tranquille et sonore, me dit :
— Que la bénédiction de notre Père qui est au ciel soit sur toi, mon fils ! Qu'il conserve en ton âme et pour toujours Ja foi, la douleur et la résignation ! Amen.
J'étais rayonnant de bonheur : des larmes me montaient à la gorge. A peine pouvais-je les contenir! J'embrassai les plis de sa robe de bure et je levai la tête ; le visage du moine respirait la plus parfaite sérénité.
Je me sentis, alors, envahir par le même sentiment de respect et d'adoration pieuse que j'avais connu la veille, et, dans la crainte que quelque chose ne vint m'en distraire, en hâte Je m'inclinai devant le confesseur, et, sans regarder ni voir rien autour de moi, je courus à la grille et, lestement, repris ma place sur le siège branlant et bleuté. Mais les cahots de la voiture , les mille objets divers qui apparaissaient et disparaissaient devant mes yeux, bientôt me sortirent de nioi-même, et je me demandais ce que le confesseur, en cet instant, devait penser de moi. Assurément qu'il n'avait jamais rencontré un jeune homme d'une aussi grande élévation d'âme, qu'il n'en rencontrerait certainement jamais plus, qu'il n'y en ayait peut-être même pas de semblable... Oui, j'étais intimement persuadé qu'il devait penser ce/a, et celte persuasion me mit une telle gaieté dans l'âme, que je ne pouvais me défendre de l'envie de la communiquer.
Mais je n'avais à ma disposition que le cocher. Ce fut donc à lui que je m'adressai :
— Eh bien! ai-je été longtemps?... lui dis-je.
— Oui, assez longtemps. Et voilà qu'il faut que je donne à manger à mon cheval. Je suis du service de nuit, répondit le bonhomme qui devenait plus gai, au fur et à mesure que le soleil montait au-dessus de l'horizon.
— il ne m'a cependant pas semblé que ma course ait duré plus d'une minute, continuai-je. — Et sais-tu dans quel but je sais allé au couvent? ajoutai-je en me rapprochant du vieux cocher.
— Est-ce notre affaire, cela? Où le voyageur dit d'aller, nous al Ions y grommela le bonhomme.
— Mais non. Vraiment, qu'en penses-tu? répliquai-je sans me laisser décourager.
— Peut-être voulez-vous enterrer quelqu*un? Et vous •êtes allé adiefer une place?
— Non, frère, mon petit frère, liais sais-tu pourquoi je «uis allé là-bas? insistai- je.
— Je ne sais pas, barine, répondit simplement le cocher.
La voix du bonhomme me paraissait si douce, si bonne, que je me «Jécidui à lui conter le but de ma course, ma course elle-même et jusqu'aux sentiments que j'avais éprouvés.
— Veux-tu? Je le raconterai. Veux-tu?...
Et, sans attendre de réponse, je m'ouvris entièrement, si bien que j'en rougis encore en me rappelant tous les beaux sentiments dont je l'entretenais.
— C'est cela, repondait le cocher d'une voix incrédule. Puis, il se taisait, demeurant immobile ou ne se mouvant que de ci et de là, pour arranger les côtés de sa pelisse, qui sans cesse se relevaient et cessaient de lui couvrir les pieds chaussés de grandes bottes.
il me vînt l'idée qu'il devait penser à mon sujet, comme avait dû faire le moine, c'est-à-dire qu'il ny avait pas au monde un jeune homme qui pût m'être comparé.
— Eh bien, barine ! C'est votre affaire de gentilhomme.
— Quoi? demandai-je.
— Affaire... je veux dire affaire de gentilhomme, fit-il pour la seconde fois, les lèvres serrées et rentrées, ainsi qu'il arrive souvent aux vieillards.
c Non. Non. 11 ne m'a pas compris, i pensais-je en soupirant. Et je ne lui dis plus rien jusqu'à la maison.
Je n'avais pas en poche les quarante kopeks qu'il me fallait pour payer ma voiture.
Le suisse Gavrilo, à qui je devais déjà et sur lequel j'avais compté, ne voulut rien ajouter à ma dette.
Le cocher, qui me vit aller et venir dans la cour, cherchant partout de l'argent, comprit sans doute mon embarras ; car il descendit de son siège et — tout bon qu'il m'eût paru —
commença à élever la voix, disant avec une évidente inten - (ion de me piquer :
— Et voilà comme il y aura toujours des charlatans qui •chercheront à ne pas payer leurs courses !
Tout le monde dormait encore à la maison, hormis les •serviteurs : je n^avais donc personne auprès de qui je pusse emprunter.
Enfin, Tassili, sur ma parole d'honneur, d'honneur (à laquelle il ne croyait pas , je le remarquai sans peine à sa iigiire], Vassili, dis-jis, paya pour moi Tisvostchik, simplement parce quHl m'aimait et se souvenait des services que je lui avais rendus autrefois.
Quand le moment fut venu d'aller à Téglise pour y communier, je m'aperçus que mes vêtements n'étaient pas convenables, j'allai donc mettre un autre costume; mais je me présentai à la table sainte dans une étrange disposition, l'esprit distrait et absolument éloigné des heureuses dispo* citions qui l'avaient animé une heure auparavant.