COMMENT JE ME PREPARE AUX EXAMENS
Le jeudi de la semaine sainte, papa, Lioubotchka, Mimi et Kategnka partirent pour la campagne, si bien qu'il ne resta plus, dans la grande maison delà babouchka, que Volodia, Saint-Jérôme et moi.
Cette disposition d'esprit où je me trouvais aux jours de ma confession et de ma course au couvent avait complètement disparu, ne me laissant qu'un obscur mais agréable sou* venir qui, de jour en jour, alla se refroidissant sjus les influences multiples de la vie libre.
Le cahier portant ce litre : « Règles de ma vie » fut remisé avec mes cahiers d'écolier.
Bien que cette idée de s'imposer une règle pour toutes les circonstances de la vie me plût toujours et toujours aussi me parût œuvre utile, importante même, je remis à plus tard son exécution, et je tranquillisai ma conscience, à ce sujet, en me disant que chaque idée nouvelle qui me venait à Fes- 'prit infailliblement se rapportait à Tune ou Tautre des trois grandes catégories de mon règlement : devoirs envers soimême, devoirs envers autrui, devoirs envers Dieu.
c Voilà! I me disais -je. < A tel moment, dans tant de temps, je classerai toutes ces idées qui me viennent et aussi toutes celles qui, d'ici-là, me viendront encore. »
Je me demande maintenant : i Quand étais -je meilleur? Quand avais-je plus raison? A l'époque où j'étais convaincu de la possibilité pour l'esprit humain d'atteindre à la perfection? Ou bien, aujourd'hui, alors qu'ayant perdu de mes forces agissantes, de ma volonté ferme de travailler sans cesse à mon développement, je doute de la force de l'esprit humain et du but auquel il lui faut tendre ? » — Et, en face de ces points d'interrogation, je reste muet, ne trouvant rien à répondre.
La conscience de ma liberté et ce sentiment de perpétuelle attente dont j'ai déjà parlé et que je ne pouvais réussir à éloigner de mon esprit agissaient à tel point sur ma volonté, que je ne pouvais parvenir à me dominer et que je me disposai très mal aux examens.
Je me rappelle encore comment je m'y préparais dans la salle d'étude , et combien j'avais encore à travailler ! car c'était, le lendemain même, l'examen d'une faculté où il me restait encore deux questions à parcourir entièrement.
J'étais sérieusement occupé ; mais, tout à coup, une odeur de printemps m'arrive par la fenêtre... mes mains, involontairement, lâchent mon livre; mes pieds, d'eux-mêmes, commencent à remuer, et me voilà marchant, de long en large, dans la chambre. Dans ma tête, il semble qu'un ressort, ayant
été poussé, a tout à coup permis à une certaine machine de fonctionner et aux idées de se suivre, se pressant, se chassant l'une l'autre, rapides, fuyantes, lumineuses comme réclair... Et ainsi passe une heure, puis deux, sans même que je songe à le remarquer.
Ou je reste devant le livre, m'efforçant de concentrer toule mon attention sur le sujet qui m'occupe; mais... voilà que . dans le couloir le froufrou de jupes de femme se fait entendre. Toute idée sérieuse dès lors s'envole de ma tête. C'est en vain que j'essaye de ramener mon esprit à ce qui l'occupait. Je n'y puis parvenir, bien que — hormis Gâcha, la vieille femme de chambre de la babouchka, personne ne passe dans ce couloir. « Et, cependant, si c'était Elle, là , tout à coup? me vient-il en la tête. — Et si, en ce moment même, ce/a commençait?... Je n'y serais pas. i
Et, d'un bond, je saute dans le couloir et je vois que ce n'est en réalité que Gâcha. Mais, longtemps encore, je ne puis commander à ma volonté, asseoir mes idées, me remettre au travail. Le ressort est poussé, — et le pêle-mêle, de plus belle, recommence dans ma tête.
Ou, le soir, je reste seul devant ma chandelle allumée. Alors, sous le prétexte de moucher ma bougie ou de m'installer plus commodément sur ma chaise, je m'arrache du livre... et, bientôt, je remarque derrière les portes, dans les coins, partout de l'ombre.... J'écoute. .. Plus rien, tout est tranquille dans la grande maison. Et il m'est impossible de ne pas voir cette obscurité^ de ne pas entendre cet imposant silence, de ne pas demeurer longtemps immobile ou de ne pas aller, venir, par toutes les chambres vides.
Souvent encore . je reste une grande partie de la soirée dans la grande salle, occupé à écouter l'air du Rossignol qae Gâcha joue avec deux doigts. Ou, s'il fait clair de lune, je ne puis me dispenser de me lever, la nuit, de me coucher sur Tappui de la fenêtre qui donne sur le jardinet et de rester là, les yeux attachés sur le toit éclairé de la maison de Chapochnikov, sur le svelte clocher de notre église, sur
Tombre projetée par le mur ou quelque arbrisseau... Et je m'attarde parfois si longtemps à contempler ces choses que je ne puis, le lendemain, me réveilller avant dix heures. Aussi, si ce n^avaient été les maîtres qui continuaient à venir pour moi , Saint-Jérôme qui sut piquer mon amourpropre et me communiquer le désir de me faire valoir aux yeux de mon ami Nekhlioudov , — et, pour cela il me suffisait de passer très bien mes examens, ce qui était, à son avis, de la dernière importance, — le printemps et mon amour de la liberté auraient complètement enchaâné ma volonté, et jamais, jamais je ne me serais présenté aux examens.
EXAMEN d'histoire
Le i5 avril, je me présentai, pour la première fois, sous la conduite de Saint-Jérôme, dans la grande salle de l'Université.
Nous arrivâmes ensemble dans une élégante voiture. J'avais — pour la première fois de ma vie — endossé Fhabit. Tout cela était, ce qu'il y avait de plus nouveau et de meilleur.
Quand le suisse m'enleva mon pardessus, j'apparus dans toute la fraîcheur de mes vêtements neufs et j'eus honte de me voir aussi éblouissant.
Cependant, dès que j'entrai dans la grande salle, déjà remplie de monde, j'aperçus des centaines de jeunes gens, les uns dans leur uniforme de collégiens et les autres en habit — quelques-uns me regardant tout à fait indifféremment — et, loin, dans le fond, d'illustres professeurs qui restaient assis dans leurs grands fauteuils ou se promenaient librement dans Tespa ce avoisinant les tables.
Tout de suite, je vis qu'il me fallait renoncer à Tillasion d'attirer sur moi l'attention générale.
L'expression de ma physionomie qui, à la maison, et, tout à l'heure, dans le vestibule encore, indiquait comme un regret d'avoir — en dépit de ma volonté — un air noble et assuré, révéla, soudain, une grande peur, une sorte de timidité et même un certain affaissement. Et je tombai bientôt dans une autre extrémité : en effet, je fus ravi en apercevant, sur le banc le plus voisin, un individu mal vêtu, sale, ni jeune, ni vieux, mais gris déjà. Je m'assis tout de suite prés de lui, je commençai à observer les candidats et je fis sur eux maintes réflexions intéressantes.
J'avais là, devant moi, une extrême variété de physionomies; mais je les ramenai toutes à trois catégories : les gens comme moi, qui se présentaient aux examens accompagnés de leur gouverneur et de leurs parents ; et, parmi eux, les derniers Ivine, avec Frost, que je connaissais, et Ilignka Grap avec son vieux père. — Tous ces jeunes gens avaient déjà la barbe naissante, le linge à découvert ; ils restaient tranquilles sur leur banc, sans ouvrir ni cahier, ni livre ; ils regardaient les professeurs, qu'ils semblaient étudier avec une timidité extrême. — Les collégiens, dont quelques-uns avaient déjà rasé leur barbe, formaient la seconde catégorie. — Ceux-là se connaissaient généralement entre eux, appelaient par leurs noms et par leurs prénoms leurs professeurs, préparaient à la hâte leurs questions, se donnaient l'un à l'autre leurs cahiers, marchaient sur les banquettes et mangeaient des gâteaux en se courbant devant leur voisins de face. — Peu nombreuse, la dernière catégorie de candidats se composait de quelques vieux enfermés dans leur habit qui dissimulait complètement le linge. Ceux-là se tenaient, en général, à part, solitaires et sombres. Le voisin que je m'étais choisi appartenait justement à cette dernière catégorie : accoudé sur ses genoux, la figure dans ses deux mains • entre les doigts desquelles passaient des mèches de cheveux gris, il lisait, de ci et de là, me jetant, de ses yeux brillants, un regard mécontent. Bientôt, ce regard s'assombrit encore; puis mon voisin ne trouva rien de mieux que de pointer son
coude dans ma direction, 'afin qu'une certaine distance pût définitivement s^établir entre nous.
Les collégiens, au contraire, se montrèrent entièrement familiers, et je fis en sorte de les éloigner un peu.
L'un d'eux, me mettant un livre dans la main, me disait :
c Passez à celui-là. >
Un autre me heurtait en passant et ne trouvait d'autre façon de s'excuser que cette phrase familière :
c Laissez donc passer, mon petit père. »
Un troisième s'appuyait sur mon épaule comme sur une f .Me.
Tout cela me semblait étrange et ne m'amusait pas du tout. Je m'estimais d'un rang plus élevé que ces jeunes collégiens et leur sans-gène ne m'allait point.
Enfin, on fit l'appel des noms de famille.
Les collégiens se présentaient sans crainte. Nous avions plus de timidité, mais nous répondions plus mal.
Enfin, parmi les vieux, les uns répondaient bien, les autres mal.
Plusieurs fois je tremblai, croyant eîitendre appeler mon nom ; mais mon tour n'était pas venu encore.
a ikonine! Irténiev ! i entendit-on, tout à coup, de l'angle où se trouvaient les professeurs. J'eus un frisson dans le dos et dans les cheveux.
— Qui a-t-on appelé? Qui est Thémov? disait-on autour de moi.
— Ikonine ! Va ! On te demande. Mais, qui est Bartheniev? Mordiencv ?
— Je ne sais pas. Est-ce vous?... me dit le grand collégien à face rouge, qui se tenait derrière moi.
— C'est à vous ! fit Saint-Jérôme.
— Mon nom de famille est Irténiev, dis-je au grand collégien. — Est-ce qu'on a appelé Irténiev?
— Mais, oui. Pourquoi n'y allez-vous pas?... Quel frelu-, quel I murmura-t-il plus bas, mais non de façon que je ne pusse l'entendre. Devant moi passa Ikonine, un grand jeune
homme âgé d^environ vingt-cinq ans qui appartenait à la troisième catégorie, celle des vieux. 11 portait un frac couleur olive, une cravate de satin bleu et de longues boucles blondes soigneusement arrangées à la moujik .
Déjà, j'avais remarqué sa figure sur les bancs. 11 n'était pas laid, il causait passablement; mais ce qui me frappa surtout, ce furent ses longs cheveux roux et la singulière habitude qu'il avait de déboutonner sans cesse son gilet et de se gratter la poitrine sous la chemise.
Trois professeurs occupaient la table devant laquelle Ikonine et moi nous approchâmes. Aucun d'eux ne répondit à notre salut. Un jeune professeur remuait les billets comme on remue les cartes; un autre, qui portait une étoile sur son habit, écoutait le collégien qui parlait de Charlemague, et, de temps en temps , soulignait ses phrases par le mot : c Enfin ! >
Le troisième vieillard enfin inclinait la tête, nous regardait sous ses lunettes.
De la main il nous invita à prendre chacun un billet.
Je sentais que son regard était fixé sur Ikonine et sur moi également, et que quelque chose lui déplaisait en nous (peutêtre les cheveux roux d'ikonine) ; car il faisait, en nous regardant tous les deux, un geste défavorable comme pour nous engager à nous hâter davantage.
Mais j'étais mécontent, blessé ; en premier lieu, parce que personne n'avait répondu à notre salut; en second lieu, parce que je me sentais involontairement lié à Ikonine , et , avec lai, classé dans la même catégorie de candidats.
Et voilà que, déjà, on est contre moi, grâce aux cheveux rouges d'ikonine !
Je pris un billet sans crainte et je me préparai à répondre; mais le professeur, des yeux, désigna Ikonine.
Je parcourus le contenu de mon billet, la question m'était connue.
Alors, attendant tranquillement mon tour, je me mis à observer tout ce qui passait autour de moi.
262 MRS MihioinEs
Ikonine, non plus, ne semblait pas avoir peur. Il lut courageusement la question qui Juî était tombée et ouvrit la bouche, comme pour commencer à répondre; mais, tout aussitôt, il eut Tair de se souvenir de quelque chose et s'arrêta.
Le silence général dura deux minutes environ.
— Eh bien! fît le professeur à lunettes.
Ikonine de nouveau ouvrit la bouche ; mais, de nouveau, j-ien ne sortit.
— Rappelez-vous que vous n'êtes pas seul. Daignez répondre, fit encore le professeur.
Mais Ikonine ne leva pas seulement la tête : il regardait fixement son billet sans prononcer un mot.
Le professeur l'examina à travers ses lunettes, par-dessus ses lunettes, sans ses lunettes ; car il avait tout le temps de les retirer, de les frotter et de les remettre.
Mais Ikonine ne dit rien.
Tout à coup, un sourire éclaira sa physionomie.
11 rejeta ses cheveux en arrière, s'approcha de la table,
rçmit en place son. billet, regarda chacun des professeurs,
puis moi, se retourna comme s'il avait eu besoin de courage
pour cela, et, Ie;s bras ballants, il revint prendre sa pl:ice
Hur son banc.
Les professeurs se regardèrent entre eux.
— Très bien, très bien ! mon pigeon, fit le jeune profess.eur. — Gest encore un pensionnaire, un boursier?...
Je m'approchai plus près de la table ; mais les professeurs continuaient à causer à mi-voix entre eux, comme s'ils ne se doutaient pas de ma présence. J'étais alors sérieusement •persuadé que les professeurs ne s'occupaient que d'une chose, à savoir, si je passerais, oui ou non, mon examen, et qu'ils ne le faisaient que par orgueil.
Quand le professeur aux lunettes, indifféremment, s'adressa à moi, m'engageant à répondre à la question que je tenais, il me sembla que j'avais un peu honte de sa propre hypocrisie et j'hésitai un peu en commençant. Mais, ensuite.
les choses allèrent de plus en plus facilement, et, comme le sujet que j'avais à traiter était un point de notre histoire de Russie que je connaissais fort bien, je finis brillamment.
Encouragé par ce succès, je voulus prouver aux professeurs que je n'étais pas un Ikonine, et je leur proposai de reprendre une seconde question. Mais le professeur aux lunettes, inclinant la tête, se contenta de me répondre : « C'est bien! >
Quand je retournai à mon banc, j'appris des collégiens qui — Dieu sait comment ! — avaient pu déjà se renseigner, que j'avais la note cinq.