‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 95 sur 128 · LES KORNAKOV · texte numérisé non relu

LES KORNAKOV

Ma seconde visite devait être chez les Rornakov. Ils habitaient le second étage d'une grand*; maison sur l'Arbat. L'escalier était excessivement large et soigné, quoique peu élégant. Corridors et escaliers étaient recouverts de tapis arrêtés à chaque marche par des tringles de cuivre soigoeusèment nettoyées ; mais, il n'y avait ni fleurs, ni glaces. La salle que je dus traverser pour pénétrer dans le salon avait un parquet brillant et net, mais elle était froide et sévère, et le mobilier semblait plus solide que neuf. Aucun ornement : ni tableaux, ni fleurs, ni bibelots.

Quelques-unes des princesses se trouvaient au salon. Elles étaient droites, raides, immobiles sur leur siègo, et il était facile de voir qu'elles ne s'obligeaient à cette contrainte qu'en vue des visiteurs.

— Maman va venir tout de suite, me dit la plus grande eu s' approchant de ma chaise.

Pendant un quart d'heure, les princesses m'entretinrent de choses et d'autres avec un tel empressement que la conversation ne cessa pas même une seconde; mais elles laissaient trop remarquer qu'elles m'entretenaient , et, pour cette raison, elles ne me plaisnfent pas.

Entre autres choses , une des princesses me raconta que leur frère Stépan, qu'elles nommaient Etienne , et qu'on avait placé deux ans auparavant dans une Ecole de sous- officiers, avait été reçu officier.

Quand elle parla de son frère pour me raconter qu'il était entré, contre la volonté Ce sa mère , dans le corps des hussards, elle prit un visage effrayé, et toutes les princesses» cadettes, qui demeuraient muettes , prirent l'expression effrayée; quand elle parla de la babouchka,elIe prit un visage triste, et toutes les princesses ses sœurs crurent devoir prendre un visage triste. I

Quand elle se souvint du coup que j'avais donné à Saint- Jérôme, elle se prit à rire et montra de vilaines dents, et les jeunes princes: e^ rirent également et, également, montrèrent de vilaines dents.

En ^e moment, la princesse leur mère entra. C'était toujours la même petite femme maigre, avec les yeux ronds et courts, et la même habitude de se retourner de tous côtés quand elle parlait.

Elle me tendit une main qu'elle éleva jusqu'à mes lèvres pour que je la lui baisasse, ce que je n'eusse pis fait seul , ne pensant pas que ce fût nécessaire.

— Comme je suis contente de vous voir ! fit-elle en regardant ses filles. — Ah ! comme il ressemble à sa maman, n'estce pas, Lise ?

Lise répondit qne c*était vrai. Et pourtant , je savais très bien que je n avais aucune ressemblance avec ma mère.

— Mais comme vous êtes déjà grand! Et mon Etienne , vous vous souvenez de lui? Il est donc votre cousin... Non, pas cousin. Comment donc. Lise? Ma mère était Yarvara Dimitrievna, la tille de Dmitri Nikolacvitch ; votre babouchka, Natalia Nikolaevna.

— Alors, c'est au quatrième degré, maman, dit Taînée des princesses.

— Ah! mais, tu mêles tout, s'écria la mère un peu fâchée. — Pas du tout cousin germain ; mais issu de germain. Voilà comment vous êtes avec mon Etienne. 11 est déjà officier, le savez- vous? Mais il n'est pas bon qu'il ail déjà tant de libertés. Vous, jeunes gens, il faut bien vous tenir dans la main. Ne vous fâchez pas contre moi, la vieille tante pense que je vous dis la vérité. Je tenais Etienne très sévèrement, et je trouve qu'il le fallait. Oui, c'est ainsi que nous sommes parents, continua-l-elle ; — le prince Ivan Ivanovitch est mon oncle, et il était Toncle de votre mère, ce qui veut dire que nous étions cousines, votre mère et moi... Non, cousines germaines... Oui, c'est ainsi. Dites, alors, mon ami, êtesvous allé déjà chez le prince Ivan?

Je répondis que je n'y étais pa.s encore allé, mais que j'avais l'intention d'y aller ce jour même.

— Ah ! Mais, commentpouvez-vous agir ainsi ! exclama-t-elle. — 11 vous fallait faire là votre première visite. Ne savez-vous pas que le prince Ivan est pour vous comme un père ? Il n'a pas d'enfants, ce qui veut dire que les seuls héritiers sont vous et mes enfants. Il faut que vous l'estimiez pour son âge, pour sa situation dans le monde, pour tout enfin... Je sais que vous, jeunes gens de ce siècle, comptez pour peu les parents et n'aimez pas les vieillards ; mais , écoutez moi, la vieille tante, parce que je vous aime, que j'aimais votre maman et votre babouchka, que j'ai tant estimée. Non. Il faut que vous y alliez absolument, que vous y alliez ahsolumenU

Je lui dis que \'itd\s absolument^ et comme la visite, suivant

moi, avait été assez longue déjà, je me levai, je voulus partir, mais elle me retint.

— Non. Attendez un instant. Où est votre père, Lise? Appelez-le ici. Il sera si content de vous* voir! continua-t-elle.

Deux minutes plus tard, le prince Mikhaïlo entra.

C'était un homme de petite taille, assez négligemment Têtu, le visage non rasé, et une telle expression d'indifférence dans la figure, qu'il semblait stupide.

Il n'eut pas du tout l'air content de me voir ; au moins, s'il fut satisfait, il n'en témoigna rien; mais la princesse, dont il avait évidemment peur, lui dit :

— N'est-ce pas que Voldemar (elle avait assurément oublié mon nom) ressemble à sa maman? Et elle fit, avec ses yeux, une singulière grimace. Le pripce comprit sans doute ce qu'elle désirait ; car il s'approcha de moi, et, de l'air le plus indifférent, me tendit sa joue non rasée, que je dus embrasser.

— Et tu n'es pas encore habillé? Et pourtant tu as besoin de partir tout de suite, fît la princesse du ton mécontent qui lui était familier avec son entourage. — Qu'on se fâche de nouveau contre toi! Tu veux, oui, tu veux que tout le monde soit contre toi, n'est-ce pas?

— Tout de suite, tout de suite, petite mère! fît le prince Mikhaïlo. Et il sortit.

J'entendais dire, pour la première fois de ma vie, que nous étions les héritiers du prince Ivan Ivanovitch, et cette nouvelle me frappa désagréablement.

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