‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 96 sur 128 · LES IVINE · texte numérisé non relu

LES IVINE

Je me sentais un poids énorme sur le cœur, en pensant à la visite qu'il me fallait faire. Mais avant d*aller chez le prince je voulus entrer chez les Iviae qui se trouvaient sur ma route. Ils habitaient, sur la Tverskoï, une grande et jolie maison. Non sans crainte, je gravis Tescalier au haut duquel se trouvait un suisse et je lui demandai : — Y a-t-il quelqu'un à la maison?

— Qui désirez- vous voir? me demanda-t-il. — Le fils du général est à la maison.

— Et le général lui-même ? demandai-je bravement. — Il faut aller m'annoncer.

— Qui annoncerai- je? dit le suisse. Et il sonna.

Les pieds du laquais, dans ses bottes claires, se firent entendre dans Tescaiier.

réprouvai alors une telle émotion, — je ne sais même pas pourquoi — que je dis tout à coup au laquais denepasm^annoncer au général, car j'irais auparavant voir son fils.

Quand je montai, par le grand escalier, il me sembla que j*étais devenu très petit, non seulement allégoriquement parlant, mais encore dans le vrai sens du mot. J avais éprouvé cette même sensation quand, m'arrêtant devant le grand perron de la maison , il m'avait paru que le cabriolet , le cheval , moi-même, tout se faisait plus petit.

Le fils du général était étendu sur le sofa, un livre ouvert devant lui, et dormait quand j'entrai dans la chambre. Son gouverneur, monsieur Frost, qui restait encore dans leur maison, m'y suivit, et, de son pas mesuré et ferme, alla droit à son élève, qu'il réveilla.

JEITNESSE 30S

Ivine ne témoigna aucune joie en m*apercevant , et je remarquai qu'il me regardait les sourcils pendant qu^il me parlait. Bien qu'il fût très poli, il me sembla qu'il ne se sentait pas extrêmement attiré vers moi, et qu'ayant déjà un cercle tout formé, il ne se souciait nullement de rechercher ma société.

Je lus toutcela dans son regard fixé entre mes deux sourcils. En quelques mots sa conduite avec moi peut être caractérisée,. bien qu'il soit peu agréable pour moi de Ta vouer: il agissait avec moi comme je faisais, moi, avec Ilingka. Mon humeur commençait à se ressentir de mes réflexions : je ne manquai pas de saisir au vol chacun des regards d'ivine, et, dans ma pensée, je les traduisais ainsi: c Pourquoi est-il venu chez nous ? i

Dans la conversation, Ivine me dit que son père et sa mère étaient à la maison et me demanda si j'avais le désir de les voir.

— Quant à moi, il faut qn<6 je m'habille, ajouta -t-il sans attendre ma réponse. Et je remarquai que, quoique dans sa chambre, il était convenablement vêtu d'un pantalon neuf et d'un gilet blanc.

Ces paroles dites, il sortit et revint, quelques minutes plus tard, dans un uniforme boutonné du haut en bas. Nous descendîmes ensemble.

Les chambres de parade que nous traversâmes étaient hautes, larges, longues et sans doute richement décorées.. J'aperçus en passant un je ne sais quoi reluisant d'or et de glaces et enveloppé de mousseline.

Hme Ivine, en même temps que nous, mais par une autre porte, entra dans la petite pièce, derrière le grand salon. Elle me reçut amicalement, presque comme un parent, me fit asseoir près d'elle, et, avec un intérêt visible, me questionna sur toute ma famille.

Ifme Ivine que, jusqu'ici, je n'avais jamais vue qu'en passant, me plut beaucoup lorsque je l'eus attentivement observée. Elle était grande, maigre, très blanche. Elle était

toujours triste et semblait éternellement lasse* Son sourire mélancolique révélait la bonté, et ses grands yeux faligués, un peu louches, donnaient à l'ensemble de sa physionomie une plus triste et plus attirante expression encore. Elle ii'était pas courbée ; elle était affaissée de tout son corps, chacun de ses mouvements se dirigeant dans un même sens, vers la terre. Elle parlait avec lenteur, mais le son de sa voix était fort agréable et sa prononciation très nette. Les réponses que je faisais à ses questions sur ma famille la reportaient, visiblement, à son passé à elle, un passé heureux, son meilleur temps, certainement. Et elle en devenait plus triste encore.

Son fils quitta le salon. Et elle me regarda, quelques minules, silencieusement, toujours plus triste. Et, tout à coup, elle pleura.

Je restai devant elle, embarrassé, ne pouvant pas trouver ce qu'il aurait fallu lui dire.

Elle continuait de pleurer, se détournant maintenant.

D'abord, je la plaignis ; puis, je pensai :

« Ne faut-il pas la consoler ? Mais, comment ? oui, comment faire pour cela ? » •

Bientôt, je sentis monter en moi comme une sorte de mécontentement de la situation embarrassante où elle me mettait.

« Est-ce possible que j'aie pu la rendre aussi triste ?i pensai-je. « Ou, peut-être, fait-elle ainsi, exprès, afin devoir comment je sais me conduire en pareille occasion ? Si je pouvais partir! Mais, partir maintenant ? Comment puis-je le faire ? Elle croirait que je fuis sa tristesse, ses larmes ? i

Et, réfléchissant ainsi, je me remuais sur ma chaise, me retournais, comme pour lui rappeler ma présence.

« Ah ! Que je suis sotte ! » fît-elle tout à coup en me jetant, à travers ses larmes, un coup d'œil et s'efforçant de sourire, c II y a des jours où Ton pleure sans raison, i

Et elle se mit à chercher son mouchoir sur le sofa et se reprit, de plus belle, à pleurer.

c Âh ! mon Dieu 1 comme je suis ridicule ! Gomipe c'est absurde de pleurer aiusi ! Mais, je Tai tant aimée, votre mère! Nous étions... si grandes amies I... et...» JËUe prit son mouchoir, y enfonça son visage et continua de pleurer.

Ma situation embarrassante, loin de cesser, semblait devoir se prolonger indéfiniment.

J'étais mécontent d'elle, de moi-même, et, en même temps,, je la plaignais.

Ses larmes me paraissaient sincères ; mais je ne pouvais me défendre de penser qu'elle ne pleurait pas seulement ma mère, qu'elle pleurait aussi sa vie malheureuse du moment, et les beaux jours et le temps heureux disparus. Je ne sais vraiment quand et comment tout cela aurait fini si le jeune Ivine, rentrant en cet instant dans le salon, ne s'était approché d'elle pour lui demander si son père ne l'avait pas appelé. Elle allait lui répondre quand Ivine lui-même se présenta.

C'était un homme petit de taille, robuste cependant, aux sourcils épais, aux cheveux gris coupés court, à la physionomie dure, sévère ; — les lignes de la bouche surtout étaient particulièrement fermes et arrêtées.

Je me levai, je saluai ; mais ivine , qui portait trois décorations sur la poitrine, ne répondit pas à mon salut. Il ne me regarda même pas, si bien qu'il me sembla qu'à ses yeux je n'étais pas un homme, mais un objet quelconque qui ne mérite pas grande attention : un fauteuil, une fenêtre; — ou, si j'étais un homme, c'est qu'il était, lui, de ceux qui ne font pas de différence entre certains de leurs semblables et des fauteuils et des fenêtres.

— Et vous n'avez pas , jusqu'à présent, écrit à la comtesse, ma chérie? fit-il, en français, à sa femme, d'une voix dure et brève.

— Adieu , monsieur Irténiev , me dit tout à coup ^me Ivine en me saluant d'un air hautain que je ne lui avais pas vu encore et en me regardant, eomme avait fait son fils — entre les deux sourcils.

ie les saluai, non sans remarquer que mon salut au vieil Ivine n^avait pas fait sur lui plus d'impression que si on avait ouvert ou fermé les portes et les fenêtres.

L*étudiant Ivine me reconduisit pourtant jusqu'à la porte, et, chemin faisant, m'apprit qu'il allait entrer à l'Université de Pétersbourg, parce que son père venait d'obtenir un poste dans cette ville, — et il me nomma un poste des plus importants.

i Ëhbien I Que papa fasse à l'avenir comme il voudra !... i murmurai-je d'une façon significative en sautant dans mon cabriolet; i mais, quanta y remettre les pieds... Cette pleurnicheuse gémit, en me regardant, comme si j'étais le premier malheureux venu... Et Ivine, ce cochon! qui ne me salue même pas... Ah! par exemple, je leur montrerai i

Qu'est-ce que j'entendais par là ? je ne saurais ie dire aujourd'hui. Mais c'était comme ça... c Je leur montrerai... »

Plus tard, il me fallut, à leur endroit, supporter plus d'ime fois les admonestations de papa : — c Cette connaissance est à cultiver^ > préteudait-il, et moi, gamio, je ne pouvais demander qu'un homme dans une telle situation...

Mais je ne cédai pas, et, quoi que fît papa, je leur tins rigueur assez longtemps.

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