‹ Mes mémoiresChapitre 22 sur 22 · ÉDITIONS POPULAIRES DE MES ÉCRITS · texte numérisé non relu

ÉDITIONS POPULAIRES DE MES ÉCRITS

ses doctrines. Pour ses amis comme pour ses adversaires, Comte avait pris sa place. Il était devenu Tune des plus grandes figures de la philosophie contemporaine. La partie la plus saine de ses spéculations philosophiques a fait de grandes conquêtes parmi les esprits que leur culture et leurs tendances rendaient propres à les recevoir. Sous le couvert de ces doctrines, d'autres moins bonnes, auxquelles il a donné des développements et fait des additions considérables dans ses derniers écrits, ont aussi fait du chemin; elles ont des adhérents actifs et enthousiastes parmi les personnes d'un mérite éminent, soit en Angleterre, soit en France, soit dans d'autres pays. Pour ces raisons, non-seulement il était désirable que quelqu'un entreprît la tâche de critiquer les théories de Comte, pour séparer le bon du mauvais, mais il semblait que ce fût pour moi une obligation particulière et spéciale de m'en charger. Je la remplis en publiant deux essais dans la Revue de Westminster , que je réimprimai en unpetit volume intitulé Auguste Comte et le Positivisme. Les écrits que je viens de mentionner, quelques articles que je n'ai pas jugés dignes d'être conservés, voilà tout ce qui est sorti de ma plume pendant les années écoulées de 1859 à 1865. Au commencement de cette dernière année, pour satisfaire un désir que m'avaient souvent exprimé des ouvriers, je publiai une édition populaire de ceux de mes écrits qui me semblaient le plus propres à trouver des lecteurs parmi les classes laborieuses, ce sont les Principes d'Economie politique, la Liberté et le Gouvernement représentatif. Je faisais là un sacrifice considérable de mes intérêts pécuniaires, sur-

tout parce que je renonçais à tout espoir de tirer un profit des éditions à bon marché. Je m'assurai auprès des éditeurs du prix le plus bas auquel ils trouveraient une rémunération suffisante, d'après les règles ordinaires d'un partage égal des profits entre eux et moi ; puis j'abandonnai la moitié qui me revenait afin de leur permettre d'établir un prix encore plus bas. Je dois dire à l'honneur de MM. Longman qu'ils décidèrent spontanément qu'après un certain nombre d'années, le droit d'auteur et les clichés deviendraient ma propriété, et qu'après qu'un certain nombre d'exemplaires auraient été vendus, je recevrais une moitié du profit. Ce nombre d'exemplaires qui, pour V Economie politique, s'élevait à dix mille , a été dépassé depuis quelque temps, et les éditions populaires ont commencé à me donner un profit, faible à la vérité, mais inattendu, quoique bien loin de compenser la diminution de ceux que je tirais des éditions de bibliothèque. J'arrive maintenant à l'époque où nym existence tranquille et retirée d'auteur fit place à des occupations moins conformes à mes goûts, celles de membre de la chambre des communes. La proposition qui me fut faite par quelques électeurs de Westminster, au commencement de 1865, n'en fit pas naître l'idée dans mon esprit pour la première fois. Ce ne fut pas même la première offre de ce genre que j'eusse reçue. Plus de dix ans auparavant, à la suite de la publication de mes vues sur la question de la propriété foncière en Irlande, MM. Lucas et DufTy m'offrirent au nom du parti avancé de l'Irlande, de me faire entrer au parlement comme représentant d'un comté irlandais, ce qui leur eût été facile. Mais l'incom-

patibilité d'un siège dans le parlement avec la charge que je remplissais dans la Compagnie des Indes, m'empêcha de donner suite à celte proposition. Quand j'eus quitté la Compagnie, quelques amis auraient bien voulu me voir siéger au parlement, mais il ne me semblait pas que cette idée dût jamais se réaliser. J'étais convaincu qu'aucune fraction nombreuse ou influente d'un corps électoral ne désirait être représentée par une personne de mes opinions, et qu'un homme sans relations, sans popularité dans aucune localité, qui n'entendait pas se faire l'instrument passif d'un parti, avait peu de chance d'être élu n'importe où, si ce n'est à force d'argent. Or c'était, et c'est encore ma conviction arrêtée, qu'un candidat ne doit pas dépenser un sou pour obtenir une charge publique. Les dépenses légitimes d'une élection qui ne regardent spécialement aucun candidat en particulier, devraient incomber à titre de dépense d'intérêt public soit à l'État soit à la localité. Tout ce que les partisans de chaque candidat ont à faire pour assurer son triomphe dans son collège électoral, devrait être l'œuvre d'une agence gratuite ou payée par des souscriptions volontaires. S'il convient à des membres du corps électoral, ou à d'autres personnes, de donner de l'argent de leur poche en vue de faire entrer au parlement par des moyens légitimes, un homme qu'ils croiront devoir y être utile, personne n'a rien à y redire. Mais que la totalité ou une partie des frais retombe sur le candidat, c'est une chose essentiel- . lement mauvaise, parce qu'en définitive cela revient à l'achat d'un siège à la chambre. Même dans la supposition la plus favorable relativement aux dépenses, on peut

légitimement soupçonner que celui qui donne de l'argent pour obtenir un mandat public, compte s'en servir pour atteindre d'autres buts que le bien général. En outre, et cette considération a la plus grande importance, l'habitude de faire supporter par les candidats les frais électoraux, prive la nation des services que pourraient rendre, au parlement, toutes les personnes qui ne peuvent ou qui ne veulent pas s'exposera ces lourdes dépenses. Je ne dis pas que, aussi longtemps qu'il n'y aura guère de chance pour un candidat indépendant d'entrer au parlement sans se soumettre à cette pratique vicieuse, il faille toujours, au nom de la morale, le condamner pour avoir dépensé de l'argent, alors même que cet argent n'aurait pas été employé directement ou indirectement à corrompre les électeurs. Mais pour justifier cette conduite, il faut qu'il soit très-certain que le candidat peut être plus utile à ses concitoyens dans le parlement que dans toute autre voie ouverte à ses efforts. Il ne m'était pas prouvé que je pusse faire plus pour l'avancement des réformes auxquelles mes efforts étaient voués, sur les bancs de la chambre des communes, plutôt que dans mon simple rôle d'écrivain. Je comprenais donc que je ne devais pas rechercher une élection au parlement , et encore moins dépenser de l'argent pour y arriver.

Mais la question se présentait tout autrement quand un groupe d'électeurs venaient me trouver et m'offrir de leur propre mouvement de me présenter comme leur candidat. Si, après un échange d'explications, ils persistaient dans leurs désirs, connaissant mes opinions et acceptant les seules conditions auxquelles je pouvais en

toute conscience entrer à la chambre, ne me trouvais-je pas en présence d'un de ces appels qu'un membre de la communauté n'a guère le droit de repousser quand ses concitoyens le lui adressent? J'éprouvai donc leur résolution par une des explications les plus franches qui aient jamais été données à un corps électoral par un candidat. J'écrivis en réponse à l'offre qui m'avait été faite, une lettre destinée à la publicité. J'y disais que je n'avais personnellement aucune envie d'entrer au parlement, que selon moi un candidat ne devait ni solliciter les suffrages, ni supporter les frais électoraux, et que je ne saurais consentir à faire ni l'une ni l'autre de ces deux choses. Je disais en outre que, si j'étais élu, on n'eût pas à compter que je consacrerais mon temps et ma peine aux intérêts locaux. Quant à la politique générale, je déclarais péremptoirement ce que je pensais sur un grand nombre de sujets importants sur lesquels on m'avait demandé mes opinions, et comme parmi ces sujets se trouvait la question des droits électoraux, je leur fis savoir, entre autres choses, ma conviction (j'y étais tenu puisque j'entendais, si j'étais élu, y conformer mes actes) que les femmes avaient le droit d'être représentées dans le parlement sur le même pied que les hommes. C'était sans doute la première fois que cette doctrine s'affirmait devant des électeurs anglais. Aussi le succès de ma candidature, après que j'avais soutenu l'idée de cette réforme, a-t-elle donné l'impulsion au mouvement devenu depuis si vigoureux en faveur du suffrage des femmes. Rien, à cette époque, ne semblait plus improbable que le succès d'un candidat, si l'on

pouvait m' appeler candidat, qui par ses déclarations et sa conduite jetait un défi à toutes les notions de la pratique électorale. Un homme de lettres bien connu avait dit que le Tout-Puissant lui-même n'aurait aucune chance d'être élu sur un pareil programme. J'y fus rigoureusement fidèle ; je ne dépensai point d'argent et ne briguai pas les suffrages. Je ne pris point part à la campagne électorale, si ce n'est environ une semaine avant le jour de la nomination. J'assistai alors à quelques réunions publiques, où je formulai mes principes et répondis aux questions que les électeurs avaient le droit de me faire pour s'éclairer. Mes réponses furent aussi claires et aussi franches que ma lettre. Sur un point, mes opinions en matière de religion, j'annonçai dès le début que je ne répondrais à aucune question, et mes auditeurs parurent approuver ma détermination. La franchise avec laquelle je répondis à d'autres questions qu'on me posa, me fit évidemment plus de bien que mes réponses quelles qu'elles fussent n'auraient pu me faire de mal. Parmi les preuves que j'en eus, il en est une trop remarquable pour que je la passe sous silence. Dans mon écrit intitulé Idées sur la réforme parlementaire, j'avais dit, en termes un peu adoucis, que les classes ouvrières de l'Angleterre, bien que différant de celles de quelques autres pays, en ce qu'elles rougissaient de mentir, n'en étaient pas moins généralement adonnées au mensonge. Un adversaire recueillit ce passage, le fit imprimer et afficher. On me le lit passer dans une réunion dont les membres appartenaient principalement à la classe ouvrière, et l'on me demanda si j'avais en effet écrit et publié celte phrase.

Oui, répondis-je sur-le-champ. Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, que la réunion éclata en applaudissements frénétiques. Il était évident que les ouvriers étaient si accoutumés à voir l'homme qui brigue leurs suffrages recourir à l'équivoque et à des moyens évasifs, que lorsqu'ils entendirent, au lieu de cela, un aveu complet d'un propos qui leur était désagréable, loin de s'en offenser, ils en conclurent qu'ils avaient devant eux une personne à laquelle ils pouvaient se fier. Je ne connais pas d'exemple plus frappant du caractère qu'attribuent aux classes ouvrières ceux qui selon moi les connaissent le mieux. Le moyen le plus sûr de gagner leur faveur, c'est d'aller tout droit devant soi. La droiture fait sur l'esprit du peuple une impression qui efface de fortes répugnances, tandis que toutes les autres qualités réunies n'en compensent pas l'absence. Le premier homme du peuple qui parla après cet incident, M. Odger, dit que les classes ouvrières ne demandaient pas qu'on ne les entretint pas de leurs défauts, qu'elles avaient besoin d'amis et non de flatteurs, et qu'elles devaient de la reconnaissance à l'homme quel qu'il fût qui leur signalait les vices dont, selon lui, elles avaient besoin de se corriger. La réunion applaudit vigoureusement ces paroles.

Si j'avais été battu, je n'aurais pourtant eu aucune raison de regretter l'occasion que l'élection m'avait donnée de me mettre en contact avec des groupes considérables de mes concitoyens ; non-seulement j'y puisai une nouvelle somme d'expérience, mais j'en profilai pour vulgariser davantage mes opinions politiques et me faire connaître dans des régions où l'on n'avait jamais entendu

prononcer mon nom, pour accroître le nombre de mes lecteurs et l'influence que mes écrits me semblaient devoir exercer. Naturellement ces avantages devinrent bien plus grands, lorsque je fus élu par une majorité de quelques centaines de voix contre mon compétiteur conservateur, ce qui me surprit autant que personne.

Je siégeai au parlement pendant les trois sessions où le bill de Réforme fut discuté et durant cette période le parlement fut mon occupation principale, excepté pendant les vacances. Je parlais assez souvent; tantôt je prononçais des discours préparés, tantôt j'improvisais. Mais je ne choisissais pas les occasions comme je l'aurais fait si mon but principal eût été d'acquérir l'influence sur le parlement. Quand j'eus gagné l'oreille de la Chambre, ce qui m' arriva à la suite du succès de mon discours sur le bill de Réforme de M. Gladstone, je me laissai conduire par l'idée qu'il n'y avait pour moi aucune nécessité à me mêler des choses que d'autres pouvaient faire aussi bien, ou du moins assez bien. Comme auparavant j'avais réservé mes forces pour des œuvres que personne probablement n'aurait entreprises, je n'intervins à la chambre que sur des questions où la masse du parti libéral, et môme la fraction la plus avancée de ce parti, n'était pas du môme avis que moi, ou pouvait en comparaison paraître indifférente. Plusieurs de mes discours, surtout celui que je prononçai contre la proposition pour l'abolition de la peine de mort, et un autre en faveur du droit de saisir la propriété d'un ennemi sur des vaisseaux neutres (droit de visite), étaient en opposition avec les idées qui passaient alors et passent encore pour les opi-

nions des libéraux avancés. Mes plaidoyers en faveur des droits électoraux des femmes et de la représentation personnelle étaient considérés par beaucoup de gens comme des traits d'un esprit bizarre. Mais le grand progrès de ces opinions depuis cette époque, et spécialement la réponse qu'on a faite de presque toutes les parties du royaume à ma demande en faveur du vote des femmes, a démontré l'opportunité de ces démarches et transformé en un succès personnel ce qui n'avait été entrepris que comme un devoir envers la morale et la société. Un autre devoir qui m'incombait, à titre de représentant d'un collège métropolitain, était d'essayer d'obtenir pour la métropole un gouvernement municipal. Mais sur ce point, l'indiffé-< rence de la chambre des communes était telle que je ne trouvai guère ni secours ni appui dans son enceinte. Sur cette question, j'étais cependant l'organe d'un groupe actif et intelligent en dehors de la chambre. C'était ce groupe, et non moi, qui avait conçu le plan ; c'était lui qui faisait la propagande, et qui avait dressé les projets de loi. Mon rôle était de proposer ces lois toutes préparées et de les défendre pendant le peu de temps qu'il leur serait donné de rester devant la chambre, non sans prendre une part active à l'œuvre de la commission d'enquête, présidée par M. Ayrton, qui employa la plus grande partie de la session de 18G6 à l'étude de cette question. On peut attribuer avec justice la situation toute différente où se trouve aujourd'hui (1870) cette question à la préparation qu'elle a reçue pendant ces années, et qui ne semblait pas alors produire beaucoup d'effet. Mais l'on sait que toutes les questions où des intérêts privés puis-

sants se trouvent d'un côté, et le bien public tout seul de l'autre, ont à traverser une semblable période d'incubation.

C'est encore parce que je pensais que je devais profiter de ma présence au parlement pour faire l'œuvre que d'autres ne pouvaient pas ou ne voulaient pas faire, que je crus de mon devoir de me mettre en avant pour défendre le libéralisme avancé, dans des circonstances où le blâme que Ton pouvait encourir était de nature à faire reculer la plupart des libéraux avancés de la chambre. Le premier vote que je donnai à la chambre fut à l'appui de l'amendement en faveur de l'Irlande, présenté par un membre irlandais et pour lequel seulement cinq membres anglais ou écossais donnèrent leur suffrage, le mien compris : les autres quatre étaient MM. Bright, M'Laren, T. B. Potter et Hadfield. Le second discours que je prononçai (1) portait sur le bill de la prolongation de la suspension de Yhabeas corpus en Irlande. En dénonçant en cette occasion le système que les Anglais appliquaient au gouvernement de l'Irlande, je ne fis que ce que l'opinion générale en Angleterre trouve aujourd'hui qu'il était à propos de faire. Mais la haine contre le Fé* nianisme était alors dans toute son ardeur. Il suffisait de combattre ce que les Fénians attaquaient pour avoir l'air de faire leur apologie. Je fus si mal reçu par la chambre f que plus d'un de mes amis me conseilla, et mon senti-

1. Le premier avait été une réplique à la réponse de M. Lowe à M. Bright à propos du bill de la peste bovine. On pensa à cette époque que mon discours avait servi à faire écarter une mesure du gouvernement qui aurait fait bénéficier les propriétaires d'une double indemnité, puisqu'ils se trouvaient déjà indemnisés de la perte de leur bétail, par la plus value de ce qui leur en restait.

ment s'accordait avec le leur, d'attendre, avant de reprendre la parole , l'occasion favorable que devait me fournir le premier grand débat sur le bill de Réforme. Pendant ce temps de silence, il y eut beaucoup de membres du parlement qui crurent que j'avais subi un échec et que je ne les gênerais plus. Il se peut que leurs malveillants commentaires aient, par réaction, contribué au succès de mon discours sur la Réforme. Ma situation à la chambre devint encore meilleure à la suite de deux circonstances : la première fut un discours où j'insistai sur la nécessité de payer la dette nationale avant que les ressources houllières ne fussent épuisées; la seconde, une riposte ironique à quelques meneurs torys qui avaient cité tout au long contre moi certains passages de mes écrits, et m'avaient demandé des explications sur quelques autres, spécialement sur celui tiré de mes Considérations sur le Gouvernement représentatif, où je disais que le parti conservateur était, par la loi même de sa composition, le parti le plus stupide. Tout ce qu'ils gagnèrent à attirer ainsi l'attention sur un passage qui jusqu'alors ne l'avait pas éveillée, ce fut le sobriquet de parti stupide qui s'attacha à eux pour longtemps. Je ne craignais plus de n'être pas écouté, mais je me bornai trop, comme je l'ai jugé depuis, à ne parler que dans les occasions où il me semblait que mes services étaient réclamés d'une façon spéciale, et je m'abstins un peu plus qu'il n'aurait fallu de parler sur les grandes questions qui divisent les partis. A l'exception des questions irlandaises et de celles qui intéressaient les classes ouvrières, un seul discours sur le bill de Réforme de M. Disraeli,

fut toute la part que je pris aux grands et décisifs débats de la dernière des trois sessions auxquelles j'assistai.

J'ai pourtant beaucoup de satisfaction à reporter mes regards sur la part que j'ai prise dans la discussion des deux ordres de questions dont je viens de parler. Pou? ce qui est des classes ouvrières, le but principal de mon discours sur le bill de Réforme de M. Gladstone était d'affirmer leur droit au suffrage. Un peu plus tard, après la démission du ministère de Lord Russell et l'arrivée au pouvoir d'un ministère tory, les ouvriers voulurent tenir un meeting à Hyde Park; la police le leur ferma et la foule renversa les grilles du parc. Quoique M. Beales et les hommes influents des classes ouvrières se fussent retirés en protestant quand ce fait se passa, une échauffourée eut lieu où plusieurs personnes furent maltraitées par la police. L'exaspération des ouvriers était à son comble. Ils voulaient faire une autre tentative de réunion dans le parc, et beaucoup, sans doute, s'y seraient rendus armés. Le gouvernement fit des préparatifs militaires pour résister ; on croyait à de graves événements. Au moment critique, je servis, je le crois, à empêcher de grands malheurs. J'avais au parlement pris parti pour les travailleurs et vivement blâmé la conduite du gouvernement. Je fus invité avec plusieurs autres membres radicaux à une conférence avec les principaux membres du comité de la Ligue de la Réforme. Ce fut principalement sur moi que tomba le fardeau d'avoir à leur persuader d'abandonner le projet de la réunion de Hyde Park et de tenir leur assemblée ailleurs. Ni M. Beales, ni le colonel

Dickson n'avaient besoin qu'on les persuadât; au contraire. Il était évident que ces messieurs avaient déjà fait tous leurs efforts dans le même but, mais sans succès jusque-là. Les ouvriers tenaient à leur projet et ils étaient si résolus à le suivre que je fus obligé de recourir aux grands moyens* Je leur dis qu'une démarche qui ne manquerait pas d'amener une collision avec l'armée ne saurait se justifier qu'à deux conditions : si l'état des affaires était devenu tel qu'une révolution fût désirable, et s'ils se croyaient de force à en accomplir une. Devant cet argument, après une longue discussion, ils • finirent par céder, et je pus informer M. Walpole qu'ils avaient renoncé à leurs intentions. Je n'oublierai jamais combien il fut soulagé, ni l'expression chaleureuse de sa reconnaissance. Après cette grande concession que les ouvriers m'avaient accordée, je me sentais lié à donner satisfaction à la demande qu'ils me firent d'assister à leur réunion de l'Agricultural-Hall, et d'y parler. C'est la seule réunion provoquée par la Ligue de la Réforme à laquelle j'aie assisté. J'avais toujours refusé de faire partie de la ligue, par la raison avouée que je n'acceptais pas son programme de suffrage universel, ni le scrutin secret. Quant au scrutin secret, j'étais d'un avis tout opposé, et quant au suffrage universel je ne pouvais consentir à en arborer le drapeau, même quand on me donnerait l'assurance qu'on n'entendait pas en exclure les femmes ; je pense en effet que lorsqu'on ne se contente pas de ce qui peut être obtenu immédiatement, et qu'on prétend prendre position sur vn principe, on devrait aller jusqu'au bout. Si je suis entré dans des détails

aussi particuliers c'est qu'en cette occasion ma conduite causa un grand déplaisir aux journaux torys et à ceux des tories libéraux, qui depuis n'ont cessé de m' accuser de m'être montré dans la vie publique immodéré et passionné. Je ne sais pas ce qu'ils attendaient de moi, mais ils auraient eu lieu de se montrer reconnaissants envers moi, s'ils avaient su de quoi, selon toute probabilité, je les avais sauvés. En effet, je ne crois pas qu'un autre eût pu obtenir ce que j'ai obtenu dans cette conjoncture; Nulle autre personne n'avait, je pense, à ce moment, l'influence nécessaire pour retenir les ouvriers , si ce n'est M. Gladstone et M. Bright, et on ne pouvait se ser- " vir ni de l'un ni de l'autre : de M. Gladstone pour bien des raisons, de M. Brigbt parce qu'il n'était pas à Londres.

Quelque temps après, lorsque le ministère tory pré-

senta un bill pour interdire les réunions publiques dans les parcs, non-seulement je parlai fortement pour le combattre, mais, comme nous touchions à la fin de la session, je parvins avec quelques libéraux avancés à empêcher l'adoption du bill en faisant ajourner la discussion de délai en délai. Il ne fut pas représenté.

Je me sentais engagé aussi à jouer un rôle décidé dans les affaires d'Irlande. J'avais été un des premiers dans la députation des membres du parlement, à obtenir de Lord Derby que la vie d'un fénian insurgé, le général Burke, fût épargnée. La question de l'Église était prise en main si vigoureusement par les chefs du parti libéral, dans la session de 1868, qu'il n'était pas besoin que je fisse plus que d'y donner une adhésion énergique. Mais

il s'en fallait que la question de la propriété foncière fût aussi avancée. La superstition de la grande propriété n'avait pas encore jusqu'à ce jour rencontré d'adversaire, surtout dans le parlement, et ce qui prouvait à quel point cette question était arriérée, au moins dans l'esprit de la Chambre, c'étaient les mesures extrêmement anodines que présenta en 18661e ministère de Lord Russell, et qui cependant ne purent passer. A propos de ce bill, je prononçai un de mes discours les plus étudiés, où j'essayais de poser les principes de la question, d'une façon destinée moins à stimuler les amis, qu'à me concilier les opposants et à les convaincre. La question de la Réforme parlementaire qui absorbait toute l'attention empêcha l'adoption de ce bill, comme aussi d'un bill du même genre que proposa ensuite le ministère de Lord Derby. Ces bills ne dépassèrent pas la seconde lecture. En attendant, les signes du mécontentement de l'Irlande s'accentuaient davantage ; la demande d'une séparation complète de l'Irlande et de la Grande-Bretagne prenait un caractère menaçant, et il y avait peu de gens qui ne pensassent que s'il existait encore quelque chance de réconcilier l'Irlande avec l'union britannique, elle ne pouvait se trouver que dans l'adoption de mesures beaucoup plus radicales dans les relations territoriales et sociales du pays, que toutes celles qu'on avait encore vues. Le temps me semblait venu où il serait utile de dire toute ma pensée ; et j'écrivis ma brochure L'Angleterre et V Irlande, que je composai pendant l'hiver de 1867 et que je publiai peu avant l'ouverture de la session de 1868. Les principaux points de cet écrit étaient d'une part une dis-

cussion tendant à montrer qu'une séparation n'était désirable ni pour l'Angleterre ni pour l'Irlande, et d'autre part, une proposition de résoudre la question de la propriété foncière en donnant aux fermiers actuels une ferme permanente avec une rente emphytéotique à établir d'après une enquête faite par l'État.

Ma brochure n'eut pas de succès, si ce n'est en Irlande, ce que je n'espérais pas. Mais puisqu'il n'y avait pas de mesure moins avancée que celle que je proposais qui pût faire pleine justice à l'Irlande, ou offrir une espérance de ramener la masse du peuple irlandais, c'était pour moi un devoir urgent de présenter la mienne. D'ailleurs, s'il y avait un procédé moins radical qui méritât d'être mis à l'essai, je savais bien qu'en proposant quelque chose qui paraîtrait extrême, je prenais le vrai moyen non d'empêcher mais de faciliter l'expérience d'une mesure plus modérée. Il est fort peu probable qu'une mesure qui accorde autant aux fermiers de la propriété en Irlande, que le bill de M. Gladstone, eût été proposée par un gouvernement, ou adopté par un parlement, si l'on n'avait pas fait voir au public britannique qu'une mesure bien plus énergique pourrait rencontrer des circonstances favorables, et peut-être un parti tout formé pour le prendre en main. C'est le caractère du peuple anglais, ou au moins des classes supérieures et moyennes qui passent pour le représenter, que pour l'engager à approuver un changement, il est nécessaire de le lui montrer comme une solution modérée. Tout projet leur paraît extrême et violent tant qu'ils n'entendent point parler d'un autre projet allant encore plus loin, sur le-

quel ils puissent décharger leur antipathie pour les mesures extrêmes. Il en fut ainsi dans l'occasion dont je parle; ma proposition fut condamnée, mais tout projet de réforme de la propriété foncière en Irlande qui n'allait pas si loin que le mien paraissait modéré en comparaison. Je ferai observer que les attaques dont mon projet a été l'objet, n'en donnent d'ordinaire qu'une idée trèsinexacte. En général on le combattait comme si j'avais proposé que l'État achetât la terre et devînt propriétaire universel. En réalité l'État devait seulement offrir à chaque propriétaire le choix à son gré entre deux alternatives, ou de vendre son domaine ou de le garder en se soumettant à de nouvelles conditions. Je prévoyais bien que la plupart des grands propriétaires continueraient à préférer la situation de possesseurs du sol à celle de rentiers de l'État, et conserveraient leurs rapports avec leurs fermiers, souvent à des conditions plus douces que celles des grosses rentes sur lesquelles auraient été basées les compensations données par l'État. Je fournis cette explication avec bien d'autres dans un discours sur l'Irlande, au cours d'un débat au sujet de la proposition de M. Maguire, au début de la session de 1868. Un compte rendu corrigé de ce discours, joint à mon discours sur le billde M. Fortescue, a été publié en Irlande, non par moi, mais avec ma permission.

Ce futà moi que revint l'obligation de remplir un devoir d'un genre plus sérieux, tant au sein du parlement qu'au dehors. Des troubles avaient éclaté à la Jamaïque, provoqués dans l'origine par l'injustice ; la rage et lapeur les présentèrent en les exagérant comme une révolte préméditée.

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On se servit de ce motif ou de cette excuse pour faire périr des centaines de personnes innocentes par l'emploi de la force militaire, ou par des arrêts d'une espèce de tribunaux qu'on appelait cours martiales; et les exécutions duraient encore plusieurs semaines après que ces troubles d'un instant avaient été réprimés. D'autres atrocités avaient été commises , des propriétés détruites, des femmes fouettées aussi bien que des hommes, partout où s'était exercée cette brutalité qui règne généralement quand la soldatesque est déchaînée. Les criminels auteurs de ces attentats trouvaient en Angleterre des défenseurs et des applaudissements chez la même espèce de gens qui avait si longtemps soutenu la cause de l'esclavage des noirs. On put croire un moment que la nation anglaise aurait le malheur de laisser passer, sans même protester, des excès d'autorité tout aussi révoltants que ceux pour lesquels les Anglais témoignent tant d'horreur, et qu'ils ne sauraient flétrir en termes assez forts, quand ils sont l'œuvre d'agents des gouvernements étrangers. Toutefois, après quelque temps, un sentiment d'indignation s'éveilla. Une association volontaire s'organisa sous le nom de Comité de la Jamaïque pour examiner l'affaire et agir en conséquence. De toutes les parties du pays, des adhésions arrivèrent au comité; J'étais à l'étranger en ce moment, mais dès que j'appris la formation de ce comité, j'y envoyai mon adhésion, et dès mon retour, jepris une part active à toutes ses démarches. Il y avait bien plus à faire que d'obtenir justicepour les noirs, quelque impérieux que fûtce devoir. Il fallait savoir si les colonies anglaises et peut-être aussi, à l'occasion, la Grande-Bretagne passeraient du régime

des lois sous celui de l'arbitraire militaire, si la vie et la personne d'un sujet anglais était à la merci de deux ou trois officiers novices, ignorants , insouciants ou cruels, avec lesquels un gouverneur éperdu prendrait sur lui de former une cour martiale. Cette question ne pouvait être tranchée que par les tribunaux. Le comité décida de les saisir de la question. Cette détermination amena un changement dans le bureau du comité. Le président, M. Charles Bu x ton, sans trouver injuste la poursuite que nous allions diriger contre le gouverneur Eyre et ses principaux subordonnés de la cour martiale, qui l'avaient assisté dans les arrêts rendus à la Jamaïque, la jugeait inopportune. Quand une assemblée générale de l'association à laquelle assistaient un grand nombre de membres eut décidé la question contre lui, M. Buxton se retira du comité, sans déserter la cause, et je fus, sans m'y attendre le moins du monde, proposé pour la présidence et élu. C'était donc mon devoir de représenter le comité dans la chambre, tantôt en posant des questions au gouvernement, tantôt en essuyant des questions plus ou moins provoquantes que des membres du parlement m'adressaient à moi-même ; mais ce fut surtout comme orateur dans le débat important qui fut soulevé pendant la session de 1866 par M. Buxton. Le discours que je prononçai en cette occasion est selon moi le meilleur que j'aie prononcé au parlement (1). Pendant plus de deux

1. Parmi les membres les plus actifs du comité se trouvaient M. P. A. Taylor, membre du parlement, toujours fidèle et énergique chaque fois qu'il fallait soutenir les principes de la liberté, M. Goldwin Smith, Frederick Harrison, Slack, Ghamerovzow, Shaen et Chesson, secrétaire honoraire de l'association.

ans, nous soutînmes la lutte, entrant dans toutes les voies légales qui nous étaient ouvertes, sans oublier les cours criminelles. Un tribunal de l'un des comtés torys d'Angleterre nous débouta. Nous fûmes plus heureux devant les magistrats de Bow Street ; ce qui fournit au Chief-justice du Banc de la Reine, Sir Alexander Cockburn, l'occasion de prononcer son fameux arrêt, qui fixa la jurisprudence en faveur de la liberté, autant qu'il est d'un arrêt de cour de le faire. Mais là finit notre succès, car le Grand-jury d'Old Bailey en rejetant notre requête- empêcha le jugement de l'affaire. Il était évident que les classes moyennes d'Angleterre ne voyaient pas de bon œil traîner au banc des accusés devant une cour criminelle, des fonctionnaires anglais pour rendre compte d'abus de pouvoir envers des nègres et des mulâtres. Cependant nous avions, autant qu'il était en notre pouvoir, relevé l'honneur de notre pays en montrant qu'il y avait toujours des personnes décidées à user de tous les moyens légaux pour obtenir justice en faveur d'une partie lésée. Nous avions obtenu de la plus grande autorité de justice criminelle du pays une déclaration solennelle que la loi était bien telle que nous l'interprétions, et nous avions donné un sérieux avertissement à ceux qui pourraient être tentés de commettre par la suite le même crime. Ils savent maintenant que s'ils échappent à la condamnation d'un tribunal criminel, ils ne sauraient éviter les peines qu'il faut se donner ni les dépenses qu'il faut faire pour y échapper. Les gouverneurs des colonies et les agents du gouvernement ont de sérieuses raisons , de ne point se porter à l'avenir à ces extrémités.

Je garde, comme objets de curiosité, quelques échantillons de lettres injurieuses, presque toutes anonymes, que je reçus pendant que nous poursuivions nos démarches. Ce sont des preuves de la sympathie de la partie brutale du pays pour les cruautés de la Jamaïque. On y trouverait toute une gamme allant depuis les plaisanteries grossières et les caricatures jusqu'à des menaces d'assassinat.

Parmi les autres questions importantes où j'ai joué un rôle actif, mais qui intéressèrent peu le public, il en est deux qui méritent d'être citées. Je me joignis à plusieurs libéraux indépendants pour faire rejeter le bill d'extradition présenté à la fin même de la session de 1866. Ce bill n'autorisait pas ouvertement l'extradiction pour des délits politiques, mais il permettait d'extrader des réfugiés politiques, s'ils étaient accusés par un gouvernement étranger d'actes qui sont les incidents inévitables de toute tentative insurrectionnelle, pour être jugés par les tribunaux du gouvernement contre lequel ils s'étaient révoltés. Une telle concession rendait le gouvernement anglais complice des vengeances des gouvernements despotiques étrangers. L'échec de cette proposition amena la nomination d'une commission, dont je fis partie, pour examiner dans son ensemble la question des traités d'extradition et en faire un rapport. Nos travaux aboutirent à une loi qui fut adoptée par le parlement à une époque où j'avais cessé d'en faire partie, d'après laquelle tout réfugié dont l'extradition est demandée a le droit de se faire entendre devant une cour anglaise et d'y prouver que le délit dont il est accusé est réellement politique. La cause de la liberté en

Europe fat ainsi sauvée d'un grand désastre et notre pays d'une grande iniquité. L'autre question est celle pour laquelle un groupe de libéraux avancés engagèrent la lutte pendant la session de 1868, à propos du bill sur la corruption électorale présenté par le ministère de M. Disraeli. J'y jouai un rôle actif. J'avais pris les avis de plusieurs personnes qui avaient étudié avec le plus de soin les détails de cette question, à savoir de MM. W. D. Christie, le sergent Pulling et Chadwick. J'y avais moimême beaucoup réfléchi, et je voulais présenter des amendements et des clauses additionnelles pour rendre le bill aussi efficace contre les différents genres de corruption, directe ou indirecte, qui pourraient, on avait de bonnes raisons de le craindre, augmenter au lieu de décroître par l'application de la loi de réforme. Nous voulions aussi greffer sur le bill des mesures tendant à diminuer le fâcheux fardeau de ce qu'on appelle frais électoraux légitimes. Parmi nos nombreux amendements était celui de M. Fawcett pour faire payer les dépenses du retuming officerpar le budget local au lieu des candidats. Un autre tendait à supprimer les agents électoraux salariés, et à en réduire le nombre à un par candidat. Un troisième réclamait de nouvelles précautions et des pénalités contre la corruption dans les élections municipales, qui sont aux yeux de tout le monde, non-seulement une école où l'on apprend à manier la corruption pour les élections parlementaires, mais qui servent à la couvrir. Toutefois le ministère conservateur, quand il eut une fois fait passer des principales dispositions de son bill en faveur desquelles j'avais parlé et voté, à savoir le transfert de la juridiction

de la chambre à un tribunal, pour les matières électorales, résista à toute autre amélioration, et après que l'une des propositions les plus importantes, celle de M. Fawcett, eut obtenu la majorité, il rassembla toutes ses forces et la fit rejeter à la lecture suivante. Le parti libéral à la chambre se couvrit de honte par la conduite d'un grand nombre de ses membres, qui n'aidèrent en rien nos efforts pour obtenir les conditions nécessaires de la sincérité de la représentation du peuple. Avec la grande majorité dont ils disposaient à la chambre ils auraient pu faire passer tous les amendements ou de. meilleurs s'ils en avaient eu & proposer. Mais nous étions à la fin de la session ; les membres du parlement brûlaient d'aller préparer les élections générales. Quelques-uns, Sir Robert Anstruther par exemple, s'honorèrent de rester à leur poste, quoique leurs rivaux se fussent déjà mis à solliciter les électeurs de leurs collèges; mais un bien plus grand nombre placèrent leurs intérêts électoraux au- ' dessus de leur devoir public. Beaucoup de libéraux regardaient avec indifférence une législation sur la corruption électorale ; ils n'y voyaient qu'une proposition qui détournait l'attention de la question du scrutin secret, où par une erreur que l'événement, je crois, fera comprendre, ils voyaient un remède suffisant et le seul applicable. Pour ces raisons, notre lutte, bien que soutenue avec une grande vigueur pendant plusieurs nuits , n'eut aucun succès, et les mauvaises pratiques que nous cherchions à rendre plus difficiles, régnèrent plus que jamais pendant les élections générales qui se firent sous l'empire de la nouvelle loi.

La part que je pris à la discussion générale du bill de réforme de M. Disraeli, se borna à prononcer le discours que j'ai déjà mentionné. Mais je pris l'occasion de ce bill pour proposer formellement à la chambre et à la nation les deux grandes réformes qui restent encore à faire

dans le gouvernement représentatif. L'une, la représen-

tation personnelle, ou comme on l'appelle avec tout autant de justesse, la représentation proportionnelle. Je soumis cette réforme à l'examen de la chambre dans un discours où j'exposais et je défendais lesystèmedeM. Hare; plus tard j'appuyai activement la mesure très-imparfaite qu'au lieu de ce système le parlement fut amené à adopter pour un petit nombre de collèges. Ce misérable expédient ne se recommandait guère que parce qu'il était un aveu du mal auquel il portait un si piètre remède. Tel qu'il était pourtant il fut en butte aux mêmes sophisme s, et on pouvait le défendre au nom des mêmes principes, comme • une mesure réellement bonne. L'adoption de cette mesure pour un petit nombre d'élections parlementaires, comme aussi l'établissement du vote cumulatif dans les élections du conseil des écoles primaires de Londres, ont eu un bon effet. La question de l'égalité des droits de tous les électeurs à une part proportionnelle dans la représentation, est passée de la région de la % discussion théorique à celui de la politique pratique, plus tôt qu'elle ne l'aurait pu sans cette expérience.

On ne saurait faire honneur à l'affirmation de mes opinions sur la représentation personnelle d'aucun résultat pratique considérable ou apparent. 11 n'en fut pas de même pour l'autre proposition que je fis sous forme d'un amen-

dément au bill de réforme, et qui fut le service public le plus important et peut-être le seul vraiment important que j'aie rendu en qualité de membre du parlement. Je demandai qu'on effaçât les mots qu'on pouvait interpréter comme restreignant la franchise électorale aux mâles, ce qui revenait à admettre au suffrage les femmes qui, à titre de chef de maison ou autrement, possédaient les conditions requises des électeurs mâles. Pour les femmes ne pas réclamer le suffrage au moment où on étendait grandement la franchise électorale, c'eût été y renoncer tout à fait. Un mouvement sur cette question avait commencé en 1866, quand je présentai une pétition en faveur du suffrage ^des femmes signée par un nombre considérable de femmes distinguées. Mais il n'était pas certain que cette proposition obtint dans la Chambre plus que quelques voix perdues ; et quand, après un débat où les défenseurs de l'opinion contraire avaient été d'une faiblesse insigne, les votes en faveur de ma proposition s'élevèrent à 73, et même à plus de 80 (1), la surprise fut générale, et l'encouragement qui en résulta, considérable, — d'autant plus grand que M. Bright se trouvait au nombre de ceux qui avaient voté pour, ce qui ne pouvait provenir que de l'impression produite sur lui par les débats, puisqu'il n'avait pas caché auparavant qu'il ne me prêterait pas son concours

1. En comptant, dit le texte, les pairs et les tellers. Le pair est un membre qui ne pouvant, à cause de quelque affaire, prendre part au vote, convient avec un membre du parti contraire d'un arrangement qui entraine l'abstention de ce dernier, et affaiblit d'une égale quantité les chiffre des votants pour et contre. Les tellers sont les membres, au nombre de deux, pris dans chaque parti, qui comptent les votes, au moment de la division. (Trad.)

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J'ai mentionné» je CTois» toat es qui vaut la peine d'être raconté dtuis mes actes à la chambre ; mais cette énumérâtiott, fût-elle complété) ne douerait qu'une idée imparfaite de mes occupations durant Cette période» et d'une manière spéciale du temps qu'absorbait ma correspondance. Pendant ptatteuri année* avant mon élection au parlement, Je n'âvail «esté de recevoir de* lettres d'étrangers, la plupart adressées au philosophe» on m'y pfôpotôit dei difficulté» où l'on me communiquait des idées !W dei quêtions qui se rattachent à la logique ou à r économie politique. Gomme tous ceux, je crois» qui ofct UA Uom eu économie politique, j'étais accablé de thèorieft superficielles et de proposition! absurdes» car il y a toujours des gens qui possèdent un moyen de donner à tout le monde le bien-être et le bonheur* par quelque ingénieur réorganisation de la circulation* Quand les auteurs de» lettre! me donnaient de! signés d'une intelligence suffisante pour qu'il valût la peine d'essayer de les remettre dans le bon chemin, je tâchais de leur montrer leurs erreurs. Gela dura jusqu'au moment où le développement croissant de ma correspondance m'obligea à m'en débarrasser avec de courtes réponses* Toutefois» un grand nombre de Communications qui m'étaient adressées méritaient plus d'attention, quelques-unes me signalaient dans mes écrits des erreurs de détails» et me mettaient à même de les corriger. Ce genre de correspondance Se multiplia naturellement à mesure que se multipliaient les sujets sur lesquels j'éctfvafe, surtout ceux qui touchaient à la métaphysique* Nais quand j'entrai au parlement, je commençai à recevoir des lettres

sur des peines privées et sur tous les sujets imaginables en rapport avec les affaires publiques de tout genre, bien que rien ne les rattachât à mes connaissances ou à mes occupations . Ce n'étaient pas mes électeurs de Westminster qui m'imposaient ce fardeau ; ils observaient avec une remarquable fidélité les conditions au prix desquelles j'avais consenti à les représenter. Je recevais même de temps en temps des demandes de quelque candide jeune homme pour lui faire obtenir un petit emploi du gouvernement ; mais il y avait peu de lettres de ce genre* et ce qui prouve combien ceux qui les écrivaient étaient simples et ignorants, c'est que les demandes m'arrivaient en égale proportion quelque parti. qui lût au pouvoir* Je répondais invariablement qu'il était contraire aux principes sur lesquels j'avais été élu* de solliciter des faveurs d'aucun gouvernement. Mais en somme il n'est pas une partie du pays qui m'ait donné moins de peine que mon collège. Néanmoins le volume de ma correspondance grossit au point de devenir un fardeau accablant. . . .

Tant que je fus membre du parlement, je me trouvais inévitablement réduit à ne travailler à mes ouvrages que pendant les vacances. Pendant cette période, j'écrivis outre ma brochure sur l'Irlande, que j'ai déjà citée, mon essai sur Platon, publié dans la Revue d'Edimbourg et réimprimé dans le troisième volume de mes Dissertations et discussions; enfin le discours que suivant l'usage je prononçai à l'université de Saint-Ândrew's, dont les étudiants m'avaient fait l'honneur de m' élire recteur. Dans ce discours, j'exprimais beaucoup d'idées et d'opinions

qui s'étaient accumulées dans mon esprit et relativement aux diverses études qui constituent une éducation libérale, à leurs usages, à l' influence qu'elles exercent, et à la manière de les diriger si Ton veut rendre leur influence plus profitable. J'y affirmais la suprême importance au point de vue de l'éducation des anciennes études classiques et des nouvelles études scientifiques par des . raisons plus fortes que celles dont se servent la plupart de leurs défenseurs. Je faisais sentir que c'est uniquement l'inefficacité et la sottise de l'enseignement habituel qui font regarder ces études comme rivales au lieu de n'y voir que des alliées. Par cette argumentation, il me semble, non-seulement j'aidais et je stimulais le progrès qui a heureusement pris son essor dans les institutions nationales d'éducation supérieure, mais je propageais des idées plus justes sur les conditions de la plus haute culture de l'esprit que celles que nous rencontrons même chez les hommes d'une éducation supérieure.

A la même époque, je commençai un travail que j'achevai dès que je ne fus plus membre du parlement, c'était pour moi l'accomplissement d'un devoir envers la philosophie aussi bien qu'envers la mémoire de mon père. Je préparai et je publiai une édition de Y Analyse des phénomènes de V esprit humain de mon père , à laquelle j'ajoutai des notes qui portaient les doctrines de cet admirable ouvrage au niveau des plus récents progrès de la science de la philosophie. Cette édition fut l'œuvre de plusieurs personnes. La partie psychologique fut traitée à peu près par égale part par M. Bain et par moi ; M. Grote fournit des notes précieuses sur des ques-

tions d'histoire de la philosophie que le texte soulevait parfois ; enfin M. Andrew Findlater combla les lacunes du livre qui provenaient de l'imperfection des connaissances philologiques à l'époque où le livre fut écrit. L'Analyse avait paru à une époque où le courant métaphysique se portait dans une direction opposée à celle de la psychologie de l'expérience et de l'association; aussi n'avait-elle pas obtenu tout le succès qu'elle méritait, bien qu'elle n'eût pas laissé de faire une profonde impression sur bon nombre d'esprits ; elle avait puissamment contribué par leur action à créer pour la psychologie associationiste l'atmosphère favorable dont nous profitons aujourd'hui. Admirablement propre à servir de manuel de la métaphysique expérimentaliste, elle n'avait besoin que d'être enrichie dans quelques parties, corrigée par les résultats des travaux plus récents de la même école philosophique, pour tenir, comme on le voit aujourd'hui, à côté des traités de M. Bain, la première place à la tête des ouvrages dogmatiques sur la psychologie analytique.

Dans l'automne de 1868, le Parlement qui avait voté la loi de la Réforme fut dissous, et aux élections je fus battu dans le collège de Westminster. Je n'en fus pas surpris, mes principaux partisans ne le furent pas non plus, quoique pendant les quelques jours qui précédèrent l'élection, ils fussent plus confiants qu'auparavant. Mon échec n'a pas besoin d'explication ; ce qui pique la curiosité, c'est que j'aie pu être élu la première fois, ou qu'après avoir été élu une fois, j'aie été battu ensuite. 11 faut dire que les efforts qu'on fit pour me battre furent

plus grands la seconde fois que la première. D'abord le ministère tory avait à combattre pour son existence, et le succès partout où il y avait lutte était pour lui d'une grande importance. Ensuite toutes les personnes qui avaient des sentiments aristocratiques étaient bien plus aigris contre moi personnellement que la première fois. Bien des gens qui m'avaient d'abord été favorables, ou qui s'étaient montrés indifférents, étaient devenus de violents adversaires de ma réélection. Comme j'avais montré dans mes écrits politiques que je n'ignorais pas les points faibles des opinions démocratiques, quelques conservateurs, paraît-il, s'étaient flattés de trouver en moi un adversaire de la démocratie. De ce que j'étais capable d'envisager la question du point de vue conservateur, ils auguraient qu'à leur exemple je serais incapable d'apercevoir l'autre côté. S'ils avaient bien lu mes écrits, ils auraient su qu'après avoir reconnu toute la valeur des arguments sérieux qu'on dirige contre la démocratie, je me prononçais sans hésiter en sa faveur,* tout en demandant qu'elle fût pourvue d'institutions en harmonie avec son principe et combinées pour en prévenir les désavantages. Au nombre de ces remèdes était la représentation proportionnelle, et sur ce point il n'y eut guère de conservateur qui me prêtât son concours. Certains torys auraient aussi fondé quelque espérance sur l'approbation que j'avais donnée au principe du vote multiple, sous certaines conditions : ils auraient supposé que l'idée qui se retrouvait dans une des résolutions que M. Disraeli proposa à la Chambre, idée qui ne rencontra pas de faveur, et sur laquelle il n'insista pas, pouvait avoir été inspirée

par ce que j'avais écrit sur cette question. Si cela est vrai, on oubliait que j'avais mis pour condition expresse au vote multiple, que le privilège de ce vote serait accordé à l'éducation , non à la propriété, et que môme sous la forme que j'acceptais, je n'approuvais la pluralité des votes que dans l'hypothèse du suffrage universel. On verra, si Ton pouvait en douter, à quel point le principe de la pluralité des votes est inadmissible sous le régime inauguré par la loi de Réforme qui régit l'Angleterre, si l'on considère combien peu les classes ouvrières pèsent dans nos élections, même sous la loi qui n'accorde pas plus de votes à un électeur qu'à un autre .

En même temps que je m'étais rendu plus odieux aux intérêts aristocratiques et à beaucoup de conservateurs libéraux, que je ne l'étais auparavant, ma ligne de conduite au parlement n'était pas de nature à rendre la masse des libéraux bien ardente à me soutenir. J'ai déjà dit que les occasions où je m'étais le plus montré, naissaient surtout des questions sur lesquelles je me séparais de la majorité du parti libéral, ou dont elle se souciait fort peu, et que le nombre était petit de celles où ma conduite avait pu leur faire attacher du prix à m'avoir pour organe de leurs opinions. J'avais en outre fait des choses qui avaient éveillé chez beaucoup de gens un préjugé personnel contre moi. Plusieurs s'étaient offensés de ce qu'ils appelaient la persécution de M. Eyre. Je commis un bien plus grand crime quand je souscrivis pour les irais de l'élection de M. Bradlaugh. J'avais refusé de faire aucune dépense pour ma propre élection : tout ce qu'elle avait coûté avait été payé par d'autres ; je me sentais

donc particulièrement obligé de souscrire en faveur des candidats dont l'élection était désirable, quand les fonds manquaient pour en payer les frais. En conséquence je souscrivis pour presque tous les candidats des classes ouvrières, et pour M. Bradlaugh entre autres. Il avait l'appui des ouvriers. Je l'avais entendu ; je savais qu'il était tout l'opposé d'un démagogue, puisqu'il s'était mis résolument en opposition contre l'opinion dominante dans le parti démocratique sur deux questions importantes, le malthusianisme et la représentation personnelle. Des hommes de cette trempe qui, tout en partageant les sentiments démocratiques des classes ouvrières, jugeaient les questions politiques avec indépendance et avaient le courage d'affirmer leurs convictions à rencontre de l'opposition populaire, ces hommes, dis-je, me semblaient nécessaires au parlement. Je ne croyais pas non plus que les idées anti-religieuses de M. Bradlaugh, bien qu'il les eût exprimées en termes excessifs, fussent une raison pour l'exclure. Toutefois en souscrivant en faveur de son élection, j'aurais commis une grande imprudence, si j'avais été libre de ne considérer que les intérêts de ma propre réélection. Comme je pouvais m'y attendre, on tira de cet acte tout le parti qu'on put, par tous les moyens loyaux ou déloyaux, afin d'exciter contre moi les électeurs de Westminster. C'est à ces diverses causes auxquelles vint s'ajouter l'abus éhonté des distributions d'argent et d'autres genres d'influences du côté de mon compétiteur tory, alors que du mien il ne s'en faisait pas, qu'il faut attribuer mon échec à ma seconde élection après mpn succès à la première. Le résultat de l'élection ne fut pas

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