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CHAPITRE II

Influences morales qui ont entouré les premières années de ma jeunesse. — Caractère et opinions de mon père.

Dans mon éducation, comme dans celle de tout le monde, les influences morales qui jouent le plus grand rôle sont aussi les plus compliquées, et celle que l'on a le plus de peine à spécifier d'une manière à peu près complète. Je n'entreprendrai pas la tâche désespérante de détailler les circonstances qui ont pu contribuer à façonner mon caractère au point de vue moral, je me bornerai à signaler quelques points principaux qui doivent nécessairement trouver place dans un récit fidèle de mon éducation.

J'ai été élevé dès le début sans aucune croyance religieuse,ausens que l'on donne d'ordinaire aces deux mots. Mon père avait élé instruit dans lafoi de l'Eglise presbytérienne d'Ecosse; mais, par ses études et par ses réflexions, il en était venu au point de rejeter non-seulement la croyance à la révélation, mais les bases de ce qu'on ap-

pelle communément la religion naturelle. Je lui ai entendu dire que la révolution qui s'était faite dans son esprit en matière religieuse, datait de l'époque où il avait lu Y Analogie de Butler. Cet ouvrage, dont il n'a jamais cessé de parler avec respect, l'entretint assez longtemps, disait-il, dans la croyance à la divinité du Christianisme ; il y trouvait la démonstration que si l'on rencontre de très-grandes difficultés à croire que l'Ancien Testament et le Nouveau sont en même temps l'œuvre et l'histoire d'un Être souverainement sage et bon, on les retrouve, avec d'autres bien plus grandes encore, à croire qu'un être de cette nature soit l'auteur de l'Univers. Mon père regardait l'argument de Butler comme concluant, mais seulement contre les opposants que Butler se proposait de combattre. Ceux qui admettent qu'un être toutpuissant, aussi bien que souverainement juste et bon, est l'auteur d'un monde tel que celui où nous vivons, ne sauraient élever contre le Christianisme aucune objection qu'on ne puisse, au moins avec autant de force, retourner contre eux. Le Déisme ne lui semblant pas tenable, mon père resta dans un état de perplexité, jusqu'à ce que sans doute après bien des luttes, il s'arrêta à la conviction que l'on ne peut rien savoir de l'origine des choses. Nulle autre expression ne rend mieux son opinion : en effet, il trouvait l'athéisme dogmatique absurde, comme l'ont toujours fait la plupart de ceux que le monde a regardés comme des athées . Ces détails sont importants parce qu'ils montrent qu'en rejetant tout ce qu'on appelle croyance religieuse, mon père ne cédait pas, comme on pourrait le croire, à la force de la logique et de la preuve ;

ses motifs étaient plutôt d'ordre moral que d'ordre intellectuel. Il ne pouvait croire qu'un monde si plein déniai fût l'œuvre d'un auteur qui réunît à la fois la puissance infinie, la parfaite bonté et la souveraine justice. Son intelligence méprisait les subtilités avec lesquelles on cherche à fermer les yeux sur cette contradiction patente. Il n'aurait pas été aussi sévère pour la doctrine du sabéisme ou du manichéisme qui supposent l'existence de deux principes, celui du bien et celui du mal, luttant l'un contre l'autre pour la domination de l'Univers; et je l'ai entendu exprimer son étonnement que personne ne la renouvelât de notre temps. 11 l'eût considérée comme une pure hypothèse, mais il n'y eût trouvé aucune influence démoralisante. L'aversion qu'il éprouvait pour la religion telle qu'on la comprend ordinairement, était du même genre que celle de Lucrèce : il la regardait avec les sentiments que mérite non pas une simple tromperie, mais un grand mal moral. Il la considérait comme le pire ennemi de la moralité, d'abord parce qu'elle crée des mérites fictifs, notamment l'adhésion à des formules de foi, la profession de sentiments de dévotion et la participation à des cérémonies, qui ne se rattachent les unes et les autres par aucun lien avec le bonheur du genre humain ; ensuite parce qu'elle les fait accepter comme tenant lieu de vertus véritables ; mais par-dessus tout parce qu'elle corrompt essentiellement le critérium de la morale, en le faisant consister dans l'accomplissement de la volonté d'un être auquel elle prodigue tous les termes d'adulation, en même temps qu'elle en fait la peinture la plus odieuse. Je lui ai cent fois entendu dire

que, dans tous les siècles et chez toutes les nations, on avait représenté les dieux comme des êtres méchants, un siècle renchérissant sur l'autre par une progression constamment croissante; que les hommes n'avaient jamais cessé d'ajouter de nouveaux traits à l'image de leurs dieux, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la conception la plus parfaite de la méchanceté que l'esprit humain puisse imaginer, conception qu'ils ont appelée le bien et qu'ils ont adorée. Ce nec plus ultra de la méchanceté s'incarnait selon lui dans la doctrine que l'on nous présente habituellement sous le nom de foi chrétienne. « Songez donc, avait-il coutume de dire, que cet Être a fait l'Enfer ; qu'il a créé l'espèce humaine avec la prescience infaillible, et par conséquent avec l'intention, que la grande majorité des hommes fussent voués pour l'éternité à d'horribles tourments. » Le temps s'approche, je crois, oh cette épouvantable façon de concevoir le dieu qu'on adore ne se confondra plus avec le Christianisme, et que tous les gens capables de sentir le bien et le mal la Tegarderont avec autant d'horreur que mon père le faisait. 11 savait aussi bien que personne que les chrétiens ne subissent pas tous d'une façon aussi funeste qu'on aurait pu s'y attendre, les conséquences démoralisantes qui paraissent inhérentes à cette croyance. La paresse de la pensée, la soumission de la raison à des craintes, à* des désirs, à des affections qui rendent les hommes capables d'accepter une doctrine dont les termes impliquent contradiction, les empêche aussi d'apercevoir les conséquences logiques qui en découlent. Il leur est si facile de croire en même temps des choses incompatibles,

et il y en a si peu d'assez^fbrts pour tirer des croyances qu'ils admettent d'autres conséquences que celles que leurs propres sentiments leur suggèrent : quoi d'étonnant que des multitudes de gens aient tenu pour indubitable la croyance à un Dieu créateur de l'enfer, sans hésiter pour cela à 1$ confondre en une seule personne avec le Dieu qui réalisait pour eux l'idéal de la souveraine bonté. Ce n'était, sans doute, pas à ce démon produit de leur imagination, qu'ils adressaient leur culte, mais à leur idéal de perfection. Toutefois le vice d'une telle croyance c'est qu'elle tient l'idéal à un niveau déplorablement inférieur, et oppose la résistance la plus obstinée à toute pen- 1 sée qui vise à l'élever. Les croyants s'écartent avec horreur de toute spéculation qui tendrait à mettre dans l'esprit une conception claire et un idéal élevé de perfection, parce qu'ils sentent, alors même qu'ils né le voient pas distinctement, que cet idéal serait en contradiction flagrante avec les lois de la nature et avec les dogmes qu'ils regardent comme essentiels à la foi chrétienne. Il ■; en résulte que la moralité reste une affaire de tradition aveugle, qui ne repose sur aucun principe ferme, et qui n'a pas même pour la guider aucun sentiment ferme.

Mon père se fût mis complètement en contradiction avec ses idées sur le devoir, s'il m'eût laissé acquérir des impressions contraires à ses convictions et à ses sentiments sur la religion : dès le début, il imprima dans mon esprit l'idée que la façon dont le monde avait commencé, était un problème sur lequel on ne savait rien,, A la question : Qui m'a fait? disait-il, on ne peut répondre, parce qu'on n'a aucune expérience, aucune in-

formation authentique, d'où on puisse partir pour formuler une réponse. Quelque réponse qu'on présente, ajoutait-il, ojj.ne fait que reculer la difficulté, puisqu'on rencontre immédiatement une question nouvelle : Qui a fait Dieu? Il prit soin, à la même époque de me faire apprendre ce que le genre humain avait pensé sur ces impénétrables problèmes. J'étais bien jeune encore, comme je l'ai déjà dit, quand il me fit lire l'histoire ecclésiastique; il m'enseigna à prendre un grand intérêt à la Réforme, et à considérer ce grand débat comme la lutte suprême entre la tyrannie sacerdotale et la liberté de penser.

Je suis donc une des rares personnes d'Angleterre, dont on peut dire, non pas quelles ont rejeté la croyance de la religion, mais qu'elles ne l'ont jamais eue. A cet égard, j'ai grandi dans un état négatif. Je considérais la religion des temps modernes du même œil que celles de l'antiquité, c'est-à-dire comme une affaire qui ne me regardait en rien. Je ne trouvais pas plus étrange de reni. . contrer chez les Anglais des croyances que je ne partageais pas, que si je les eusse rencontrées chez les peuples dont parle Hérodote. L'histoire m'avait appris qu'il règne parmi les hommes des opinions très-diverses, et, dans ma situation à l'égard de mes compatriotes, je ne voyais qu'un exemple de plus de cette différence. Cependant ce fait eût pu avoir sur mon éducation première une fâcheuse conséquence que je dois mentionner. En même temps que mon père me donnait une opinion contraire à celle du monde, il crut nécessaire de me faire savoir qu'il n'était pas prudent d'en faire profession devant le monde. J'étais encore enfant, et le conseil de garder

mes pensées pour moi, pouvait entraîner des conséquences morales fâcheuses. Toutefois, comme j'avais peu de relations avec des étrangers, surtout avec ceux qui auraient pu me parler de religion, je ne me trouvais pas dans l'alternative de faire l'aveu de mon opinion ou de recourir à l'hypocrisie. Je me souviens qu'en deux occasions, durant mon enfance, je me trouvai dans cette alternative ; et chaque fois, j'avouai mon irréligion et je la soutins. Mes adversaires étaient des garçons bien plus âgés que moi ; l'un d'eux fut certainement ébranlé à la première rencontre, mais nous n'y revînmes plus; l'autre, fut surpris et quelque peu scandalisé; il fit de son mieux pour me convaincre pendant quelque temps, mais sans succès.

Le grand progrès de la liberté de discussion qui distingue plus que tout autre chose le temps présent de celui de mon enfance, a changé considérablement les conditions morales de la situation où me plaçait mon | irréligion. Je crois qu'aujourd'hui parmi les hommief doués de la même intelligence que mon père, possédant comme lui l'amour du bien public, et soutenant avec une conviction aussi ferme des opinions impopulaires sur la religion ou sur l'un des grands problèmes de la philosophie, bien peu pratiqueraient ou conseilleraient une conduite consistant aies cacher au monde, excepté dans les cas, qui deviennent de plus en plus rares chaque jour, où la sincérité en ces matières les exposerait à perdre leurs moyens d'existence, ou à se voir exclus d'une carrière convenant à leurs aptitudes. Pour la religion en particulier, le temps me semble venu, où le devoir de

tous ceux qui possèdent les connaissances requises, et se sont convaincus après mûre réflexion, que les opinions régnantes ne sont pas seulement fausses, mais dangereuses, de faire connaître qu'ils ne les professent point, au moins s'ils sont dans une situation et s'ils jouissent d'une réputation qui donne à leur opinion quelque chance d'éveiller l'attention. Une telle manifestation mettrait fin d'un seul coup, et pour jamais, au préjugé vulgaire qui donne à ce qu'on appelle improprement l'incrédulité tous les vices de l'esprit et du cœur pour cortège. Le monde serait étonné, s'il savait combien parmi les hommes qui forment son plus brillant ornement, parmi ceux même qui sont le plus haut placés dans l'opinion publique par leur sagesse et leur vertu, il y en a qui sont complètement sceptiques en religion. Il en est beaucoup qui s'abstiennent de professer hautement leur irréligion, moins pour des considérations personnelles, que parce qu'ils craignent sincèrement, et bien à tort, selon moi, à l'époque où nous sommes, de faire plus de mal que de bien, en faisant très-haut une profession qui pourrait affaiblir les croyances acceptées , et par suite relâcher les obligations qu'ils considèrent comme des freins.

Il y a des incrédules, puisque c'est le mot consacré, ainsi que des croyants de tous les genres. On y trouve toutes les variétés du caractère moral. Mais les meilleurs, et personne, parmi ceux qui ont pu les bien connaître, n'hésitera à l'affirmer, sont bien plus religieux, dans l'acception la plus vraie du mot de religion, que ceux qui s'en arrogent exclusivement le titre. Grâce à

l'esprit libéral de notre époque, ou si Ton aime mieux à l'affaiblissement du préjugé invétéré qui empêche les hommes de voir les choses qui crèvent les yeux, Lorsqu'elles sont contraires à leurs désirs, on ne fait plus de difficulté d'admettre aujourd'hui qu'un déiste puisse être vraiment religieux. Mais si la religion consiste dans certaines qualités du caractère et non dans certains dogmes, on peut aussi appeler religieux ceux dont les croyances ne vont pas jusqu'au déisme. Ils ne regardent pas, il est vrai, comme bien prouvé que l'univers soit construit d'après un plan, et ils n'admettent pas que l'univers ail été créé et soit gouverné par un être d'une puissance absolue et d'une bonté parfaite; mais ils possèdent ce qui fait la valeur principale de toute religion : une conception idéale d'un Être parfait sur lequel ils ont coutume de lever les yeux comme sur le guide de leur conscience. Cet idéal du bien est d'ordinaire beaucoup plus près de la perfection que le Dieu objectif qu'adorent ceux qui se croient obligés de reconnaître la bonté absolue dans l'auteur d'un monde aussi rempli de souffrance et aussi déshonoré par l'injustice que le nôtre.

Les convictions morales de mon père, sans aucun lien avec la religion, ressemblaient beaucoup à celles des philosophes grecs; il les exprimait avec la force et la netteté qu'il donnait à tous ses actes. Même à l'âge tendre où je lisais avec lui les Entretiens mémorables dt Socrate, dans Xénophon, je contractai dans cette lecture, et d'après les commentaires que mon père y ajoutait, un profond respect du caractère de Socrate, qui resta dans mon esprit comme un idéal de perfection. Je me

rappelle fort bien comment mon père, à cette époque, m'imprima dans l'esprit la leçon qui découle du Choix d'Hercule. Un peu plus tard, le glorieux modèle de moralité qui se révèle dans les écrits de Platon, agit sur mon esprit avec une grande force. Les leçons morales de mon père portaient toujours en général comme celles des Socratici viri, sur la justice, la tempérance, à laquelle il donnait une application extrêmement étendue, la véracité, la persévérance, la résignation à la douleur et surtout au travail, l'intérêt pour le bien public, l'estime des personnes d'après leurs mérites et des choses d'après leur utilité intrinsèque, une vie d'efforts comme contraste d'une vie abandonnée à la mollesse et à l'indolence. Ces leçons et d'autres encore, il les mettait en sentences brèves d'exhortation sérieuse ou de réprobation et de mépris énergique, qu'il formulait quand l'occasion s'en présentait.

Si les leçons de morale que l'on nous donne directement font beaucoup, celles que nous recevons indirectement font encore davantage. Mon caractère ne reçut pas seulement l'empreinte de ce que mon père disait ou faisait directement en vue de mon éducation morale, mais il se forma aussi et plus encore au spectacle de ce qu'il était lui-même.

Dans ses idées sur la conduite, mon père unissait les préceptes des Stoïciens, des Epicuriens et des Cyniques; mots qu'il faut entendre non au sens moderne mais au sens ancien. Dans ses qualités personnelles, la morale stoïcienne prédominait. 11 empruntait son critérium moral aux Epicuriens, puisqu'il était utilitaire, et qu'il con-

sidérait comme Tunique juge du bien et du mal la tendance des actions à produire du plaisir ou de la peine. Mais il y avait aussi en lui quelque chose de la morale des philosophes Cyniques ; il ne croyait guère au plaisir, au moins dans ses dernières années, les seules dont je puisse parler avec certitude. Non pas qu'il fût insensible aux plaisirs ; mais il les estimait au-dessous du prix qu'ils coûtent, du moins dans Vétat actuel de la société. La plupart des égarements de conduite étaient, selon lui, le résultat d'une évaluation excessive des plaisirs. En conséquence , la tempérance , comprise au sens large que lui donnaient les philosophes de la Grèce, s'arrêtant au point où la modération dégénère en indulgence pour toute chose, lui semblait, comme à eux-mêmes, le pivot des prescriptions de l'éducation. Les leçons de tempérance qu'il me donnait tiennent une large place dans mes souvenirs d'enfance. Il tenait la vie humaine pour une triste chose, quand une fois la fraîcheur de la jeunesse et celle de la curiosité se sont flétries. C'était un sujet sur lequel il ne parlait pas souvent, on peut le croire, surtout devant des personnes jeunes ; mais quand il le faisait, c'était avec un air de conviction ferme et profonde. Si la vie était, disait-il quelquefois, ce qu'elle pourrait être par l'effet d'une bonne éducation et d'une bonne direction, il vaudrait la peine de vivre; mais en parlant de cette possibilité, il ne se laissait jamais aller à l'enthousiasme. Il a toujours placé les plaisirs de l'esprit au-dessus de tous les autres, à ne les considérer même que comme des plaisirs, et sans tenir compte des avantages ultérieurs qu'ils procurent. Il plaçait très-haut les plaisirs auxquels

donnent naissance les affections bienveillantes; il avait coutume de dire qu'il n'avait jamais connu de vieillards heureux que ceux qui étaient capables de revivre dans les plaisirs des jeunes gens. Il professait le plus grand mépris pour les émotions passionnées de toute sorte, et pour tout ce qu'on a dit ou écrit à leur sujet. Il y voyait une forme de la folie. Le mot intense était pour lui l'expression habituelle de la désapprobation et du mépris. Il regardait comme une aberration de la moralité dans les temps modernes, et comme une infériorité à l'égard de celle des anciens, l'importance que l'on donnait au sentiment. Il ne voyait pas dans les sentiments pris en euxmêmes de vrais motifs de louange ou de blâme. Le bien et le mal, le bon et le mauvais, n'étaient pour lui que des qualités de la conduite, des actions ou des omissions ; par la raison qu'il n'y a pas de sentiment qui ne puisse conduire, et qui ne conduise en effet souvent, aussi bien à de bonnes qu'à de mauvaises actions, et que la conscience même, c'est-à-dire le désir d'agir bien, conduit fréquemment à agir mal. Conséquent avec la conduite qu'il soutenait, que la louange ou le blâme doivent tendre à décourager la mauvaise conduite et à encourager la bonne, il refusait de laisser influencer son éloge ou son blâme par la considération des motifs de l'agent. 11 blâmait aussi sévèrement une action qu'il jugeait mauvaise, bien qu'elle fût inspirée par un sentiment de devoir, que si l'agent avait cru sincèrement faire le mal. Il n'aurait jamais vu une circonstance atténuante en faveur des inquisiteurs dans la sincérité avec laquelle ils professaient la croyance que le devoir leur ordonnait de brûler les hérétiques.

Mais s'il ne permettait pas à l'honnêteté du but de mitiger la réprobation qu'il portait sur les actions, il lui accordait une influence sans réserve sur l'appréciation qu'il faisait des caractères. Personne n'estimait plus haut un esprit consciencieux et d'intentions droites. 11 n'aurait pas accordé son estime à une personne en qui il n'aurait pas reconnu ces qualités, à ne se point tromper. Mais il détestait les gens tout autant pour d'autres vices, dès qu'il pensait que ces vices les conduisaient tout aussi sûrement à faire le mal. Par exemple, il détestait les fanatiques partisans d'une mauvaise cause, autant et plus que ceux qui adoptaient la même cause par intérêt personnel, parce qu'il pensait que ces fanatiques seraient probablement particulièrement dangereux. L'aversion qu'il montrait pour un grand nombre d'erreurs de l'esprit et pour des opinions qu'il regardait comme telles, participaient en quelque sorte de la nature d'un sentiment moral. Ceci revient à dire qu'il faisait entrer ces sentiments dans ses opinions, à un point alors assez commun, mais aujour d'hui très-rare. 11 est d'ailleurs bien difficile de comprendre comment un homme qui sent vivement, et qui pense beaucoup, peut s'empêcher de tomber dans cet excès. Seuls, les gens qui ne tiennent pas à leurs opinions, confondront ce penchant avec l'intolérance. Celui qui a des opinions auxquelles il attribue une valeur immense, et qui considère les opinions contraires comme désastreuses, s'il s'intéresse vivement au bien de l'humanité, se sentira de l'éloignement, en général et d'une manière abstraite, pour ceux qui croient mauvais ce qu'il juge bon, et bon ce qu'il juge mauvais. Ce qui ne veut pas dire

qu'il soit, pas plus que ne Tétait mon père, insensible aux bonnes qualités de ses adversaires, ni qu'il se dirige, pour estimer les individus, d'après une présomption générale au lieu de tenir compte de tous les éléments de leur caractère. Je conviens qu'une personne sincère, qui n'est pas plus infaillible qu'une autre, soit exposée à ne pas aimer des gens à cause d'opinions qui ne méritent aucun témoignage de répugnance; mais tant qu'il ne leur fait aucun mal, et qu'il n'aide pas d'autres personnes à leur en faire, il n'est pas intolérant. La seule tolérance qu'on puisse recommander, la seule qui soit possible aux esprits d'une haute moralité, est celle qui résulte d'un sentiment sincère de l'importance qu'il y a pour l'humanité à laisser à tous la liberté de leurs opinions.

On ne sera pas surpris qu'un homme, avec les opinions et le caractère que je viens de faire connaître, ait pu produire une forte impression morale sur un esprit qu'il contribuait plus que personne à former, et que son enseignement moral ne dut pas s'égarer du côté de l'indulgence et du relâchement. L'élément qui manquait le plus dans les rapports moraux de mon père avec ses enfants, était celui de la tendresse. Je ne crois pas que ce défaut lui fut naturel. Je crois qu'il avait beaucoup plus de sensibilité qu'il n'en montrait d'ordinaire, et que les germes des sentiments qu'il portait dans son cœur étaient loin d'avoir été tous développés. Il ressemblait à la plupart des Anglais qui rougissent de laisser voir leurs sentiments, et qui les étouffent afin de les empêcher de se manifester. En outre, si nous considérons qu'il se trouvait lié par son rôle de professeur unique de ses enfants,

et que son tempérament était naturellement irritable, comment ne pas nous sentir saisis de pitié pour ce père qui a tant fait pour ses enfants, qui aurait estimé à un si haut prix leur affection, et qui pourtant devait sentir qu'il la desséchait à sa source même par la crainte qu'il leur inspirait. 11 n'en fut plus ainsi plus tard, et avec ses plus jeunes enfants. Ils l'aimaient tendrement, et si je n'en puis dire autant pour mon compte, je lui fus toujours loyalement dévoué. Pour ce qui regarde mon éducation, je n'ose décider et dire si j'ai plus perdu que gagné par sa sévérité. Assurément ce n'est pas la sévérité de mon père qui m'a empêché d'être heureux dans mon enfance. Je ne crois pas qu'on puisse uniquement, par la persuasion et la douceur des paroles, amener les enfants à s'appliquer avec énergie et, ce qui est plus difficile encore, avec persévérance. 11 y a beaucoup de choses que les enfants doivent faire et beaucoup qu'ils doivent apprendre, qu'ils ne font et n'apprennent que par la contrainte d'une discipline sévère et de la perspective des punitions. Sans doute, on fait de louables efforts dans l'enseignement moderne pour rendre autant qu'il est possible les études des enfants faciles et intéressantes. Mais si l'on voulait aller jusqu'à ne leur demander d'apprendre que ce qu'on peut rendre facile et intéressant, on sacrifierait l'un des principaux objets de l'éducation. Je vois avec plaisir tomber en désuétude la brutalité et la tyrannie de l'ancien système d'enseignement, qui pourtant réussissait à donner des habitudes d'application, mais le nouveau, à ce qu'il me semble, concourt à former une génération qui sera incapable de

rien faire de ee qui lui sera désagréable. Je ne pense done pas qu'on puisse renoncer à se servir de la crainte comme d'un instrument d'éducation ; mais je sais bien qu'il ne faut pas lui accorder le rôle principal, et que lorsque la crainte domine au point d'empêcher les enfants de donner leur amour et leur confiance à ceux qui devraient plus tard rester pour eux des conseillers sûrs, et peut-être de détruire chez l'enfant le penchant spontané et ouvert qui le porte à communiquer ses impressions, elle devient un mal qui vient réduire de beaucoup les avantages moraux et intellectuels qui peuvent résulter des autres parties de l'éducation.

Pendant cette première période de ma vie, les personnes qui fréquentaient habituellement la maison de mon père, étaient très-peu nombreuses; la plupart étaient peu connues dans le monde, mais mon père se sentait porté à les rechercher à cause de leur valeur personnelle et d'une certaine communauté de sentiments, au moins en politique, ce qui n'avait pas lieu aussi souvent alors que plus tard. J'écoutais leurs conversations, j'y prenais intérêt, j'en tirais de l'instruction. Comme j'étais toujours dans le cabinet de mon père, je fis connaissance avec le plus cher de ses amis, David Ricardo. Son air de bonté et ses manières bienveillantes inspiraient beaucoup d'attachement aux jeunes gens. Plus tard, quand j'étudiai l'Économie politique, il m'invita à aller le voir , et à me promener avec lui, pour causer sur ce sujet.

J'allais voir davantage, depuis 481 7 ou 4818, M. Hume, originaire de la même partie de l'Ecosse que mon père,

et je crois aussi son condiseiple dans le même collège. M. Hume en revenant de l'Inde renouvela connaissance avec mon père, et subit, comme bien d'autres, la puissante influence de son intelligence et de son caractère énergique. C'est en partie pour obéir à cette influence qu'il entra dans le Parlement, et qu'il y adopta une ligne de conduite qui lui a valu une place honorable dans l'histoire de son pays. Mais c'était M. Bentham que je voyais le plus, grâce à l'intimité qui l'unissait à mon père. Je ne sais pas à quelle époque après l'arrivée de mon père en Angleterre commença leur liaison ; mais mon père fut le premier parmi les hommes éminents de l'Angleterre qui comprit parfaitement et adopta les idées générales de Bentham sur l'éthique, le gouvernement et la législation. Ce fut naturellement cette adhésion qui donna naissance à la sympathie qui les unissait et en fit des amis intimes, à une époque où Bentham recevait beaucoup moins de visiteurs qu'il n'en reçut plus tard. À cette époque M. Bentham passait une partie de l'année à Barrow Green House, dans une belle contrée des collines de Surrey, à quelques milles de Godstone; chaque été j'j faisais avec mon père une longue visite. En 1818, M. Bentham, mon père et moi, nous fîmes une excursion à Oxford, Bath, Bristol, Exeter, Plymouth et Portsmouth. Pendant le voyage, je vis bien des choses qui m'intéressèrent, et je commençais à goûter le spectacle de la nature sous la forme élémentaire du plaisir que donne un point de vue. L'hiver suivant nous emménageâmes dans une maison que M. Bentham loua à mon père, et qui était très-proche de la sienne, dans Queen-Square, à

Westminster. De 4844 jusqu'en 4847, M. Bentham passa la moitié de chaque année à Ford Abbey dans le Somersetshire (ou plutôt dans une partie du Devonshire enclavée dans le Somersetshire). J'eus l'avantage d'y rester aux mêmes époques. Le séjour que j'y fis fut une circonstance mémorable de mon éducation. Rien ne contribue plus à élever les sentiments des gens que le caractère large et libre de leurs habitations. L'architecture moyen-âge, la grande salle seigneuriale, les chambres spacieuses et hautes de cette vieille et belle demeure, contrastaient singulièrement avec les dehors mesquins et étriqués de la classe moyenne anglaise. J'en conçus le sentiment d'une existence plus large et plus libre, en même temps que des sentiments poétiques que favorisait aussi l'aspect du terrain sur lequel s'élevait l'Abbaye, solitude riante, ombragée et pleine. du bruit des chutes d'eau.

Une autre heureuse circonstance dont mon éducation a profité, et dont je suis redevable au frère de M. Bentham, le général Sir Samuel Bentham, c'est un séjour d'un an que je fis en France. J'avais vu Sir Samuel Bentham et sa famille chez eux près de Gosport, à l'époque de l'excursion dont j'ai déjà parlé (il était surintendant de l'arsenal de Portsmouth), et pendant un séjour de quelques jours qu'ils firent à Ford Abbey, peu après la paix, avant d'aller vivre sur le continent. En 4820, ils m'invitèrent à passer six mois avec eux dans le midi de la France, et en définitive, ils eurent l'obligeance de me garder près de douze mois. Sir Samuel Bentham n'était pas un penseur comme son illustre frère, mais il possé-

dait des connaissances étendues et une grande bravoure, et même un véritable talent pour la mécanique. Sa femme, fille du célèbre chimiste Ford y ce, avait de la force dans la volonté et de la décision dans le caractère, des connaissances générales et un bon sens pratique à la façon de miss Edgeworth. Elle était l'esprit directeur de la maison, et méritait d'en exercer la charge, comme elle en possédait toutes les qualités. Leur famille se composait d'un fils (l'éminent botaniste) et de trois filles, dont la plus jeune avait deux ans de plus que moi. Je leur dois beaucoup pour mon instruction et pour l'intérêt qu'ils prenaient à mon bien-être, comme si j'eusse été de leur famille. Quand j'arrivai auprès d'eux, au mois de mai 1820, ils habitaient le château de Pompignan, qui appartenait encore à un descendant de l'ennemi de Voltaire, et se trouve situé sur les hauteurs qui dominent la plaine de la Garonne, entre Montauban et Toulouse. Je les accompagnai dans une excursion aux Pyrénées, y compris un séjour de quelque durée à Bagnère de Bigorre, dans un voyage â Pau, Bayonne et Bagnère de Luchon, et dans une ascension au Pic du Midi de Bigorre.

C'était la première fois que je me trouvais en présence des spectacles grandioses des pays de montagne ; j'en reçus une impression profonde dont mes goûts ont gardé la trace toute ma vie. En octobre, nous parcourûmes la belle route de montagne qui va de Castres à Saint-Pons, en nous rendant de Toulouse à Montpellier. Sir Samuel Bentham venait d'acheter dans le voisinage de cette ville le château de Restinclière, non loin du pied de la mon-

tagne d'une forme si bizarre qu'on appelle le Pic Saint- Loup. Pendant mon séjour en France, je me familiarisai avec la langue et la littérature françaises. Je pris des leçons de divers exercices de corps, mais je n'y fis aucun progrès. Je suivis à Montpellier pendant l'hiver les excellents cours de la Faculté des Sciences, celui de chimie de M. Anglada, celui de zoologie de M. Provençal, et celui qu'un représentant accompli de la philosophie du dix-huitième siècle, M. Gergonne, nous faisait sur la Logique, sous le nom de Philosophie des Sciences. Je pris aussi des leçons particulières de M. Lenthéric, professeur au collège de Montpellier. Mais le plus précieux peut-être de tous les avantages que j'ai retirés de cet épisode de mon éducation, c'est d'avoir respiré pendant toute une année l'atmosphère libre et douce de la vie qu'on mène sur le continent. Cet avantage ne laissait pas d'être très-réel, bien que je ne fusse pas encore capable de l'apprécier, ni même d'en avoir conscience. Je connaissais trop peu la vie anglaise. Les quelques personnes que je connaissais s'occupaient des affaires publiques : elles avaient le cœur ouvert et désintéressé. Je ne savais rien du ton moral qui règne en Angleterre dans ce qu'on appelle la société; j'ignorais qu'on y avait l'habitude de professer, je ne dirai pas des lèvres, mais avec la plus profonde conviction, que la conduite a toujours pour règle de tendre, comme en suivant une pente naturelle, vers des objets bas et mesquins. Je ne me doutais pas de ce dénûment de sentiments élevés qui se révèle par un dénigrement moqueur avec lequel on les accueille chaque fois qu'ils se manifestent, et que l'on reconnaît à ce signe

que presque tout le monde, à l'exception de quelques bigots parmi les plus rigides, s'abstient de professer aucun principe élevé d'action, si ce n'est dans quelques cas déterminés d'avance, où cette profession fait partie de l'habit et des formalités en usage dans la circonstance. Je ne pouvais alors apprécier la différence de ces manières et de celles des Français , dont les défauts, s'ils sont tout aussi réels, sont en tous cas d'un autre genre. Leurs sentiments, que Von peut par comparaison appeler élevés, marquent de leur cachet toutes les relations humaines, aussi bien dans les livres que dans la vie. Souvent, il est vrai, ils s'évaporent en s'exprimant, mais ils s'entretiennent dans toute la nation par un exercice constant, et s'excitent par la sympathie, de telle sorte qu'ils jouent un rôle actif dans la vie d'un grand nombre de personnes, et que tous les reconnaissent et les comprennent. Je ne pouvais pas alors sentir le prix de la culture générale de l'intelligence qui résulte de l'exercice habituel des sentiments, et qui descend par ce canal dans les classes les moins instruites de plusieurs nations du continent, à un point qui n'a pas d'égal en Angleterre, même parmi les classes instruites, et qui ne se rencontre que chez les personnes d'une conscience extrêmement délicate, qui s'attachent à appliquer habituellement leur intelligence aux questions du bien et du mal. Je ne savais pas de quelle façon chez l'Anglais le manque d'intérêt pour les choses qui ne le touchent pas personnellement, à moins que ce ne soit par hasard et à propos d'une question toute spéciale, et ensuite l'habitude de ne pas laisser paraître l'intérêt qu'il prend réellement aux choses, et Souvent même de

ne pas se l'avouer à lui-même, sont eauses que ses sentiments et même ses facultés intellectuelles restent sans développement, ou se développent dans une direction unique et très-bornée, et le réduisent en tant qu'être spirituel à une espèce d'existence négative. Je ne compris tout cela que bien plus tard. Mais je sentis bien alors, quoique sans m'en rendre compte parfaitement, le contraste entre la sociabilité franche et le charme des relations que l'on a avec les Français, et la manière de vivre des Anglais, qui agissent tous comme si le monde, à peu ou point d'exceptions près, se composait d'ennemis ou de fâcheux. En France, il est vrai, le bon et le mauvais côté du caractère tant individuel que national apparaît plus à la surface et se montre plus hardiment dans les relations ordinaires de la vie qu'en Angleterre. C'est une habitude générale en France , de témoigner à tout le monde des sentiments bienveillants, aussi bien que d'en attendre le témoignage, en toute occasion où rien ne commande une conduite opposée. En Angleterre, on ne peut en dire autant que des classes supérieures ou des premiers rangs de la classe moyenne.

En passant par Paris, soit en allant, soit en revenant, je demeurai quelque temps chez M. Say, l'éminent économiste, ami et correspondant de mon père avec qui il s'était lié pendant une visite qu'il fit en Angleterre, un an ou deux après la paix. Il appartenait à la dernière génération des hommes de la révolution française ; c'était un beau type du vrai républicain français; il n'avait pas fléchi devant Bonaparte, malgré les séductions dont il avait été l'objet; il était intègre, noble, éclairé. Il menait

une vie tranquille et studieuse, au bonheur de laquelle contribuaient de chaleureuses amitiés privées et l'estime publique. M. Say était lié avec la plupart des chefs du parti libéral , et pendant le séjour que je fis chez lui, j'eus l'occasion de voir plusieurs personnages marquants, parmi lesquels je me rappelle avec plaisir Saint- Simon, qui n'était pas encore devenu le fondateur d'une philosophie, ni d'une religion, et qu'on regardait seulement comme un original de moyens. Dans la société que je vis alors je m'attachai par des liens solides et durables avec les libéraux du continent, et depuis je n'ai cessé de me tenir au courant de leurs efforts autant que de la politique anglaise , chose peu commune à cette époque parmi les Anglais et qui exerça une influence salutaire sur mon développement, en ce qu'elle me délivra de cette erreur toujours régnante en Angleterre , dont mon père lui-même, si supérieur aux préjugés, n'était pas exempt, et qui consiste à juger les questions générales d'après un type exclusivement anglais. Après quelques semaines passées à Caen, chez un vieil ami de mon père, je revins en Angleterre, en juillet 1821, et mon éducation reprit son cours ordinaire.

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