CHAPITRE III
Fin de mon éducation par mon père et commencement de mon
éducation par moi-même.
Après mon voyage en France* je continuai encore un an ou deux mes anciennes études, auxquelles j'en ajoutai de nouvelles. Quand je rentrai en Angleterre, mon père venait de finir ses Éléments d'Économie politique ; il me donna à faire sur son manuscrit un travail que M. Bentham faisait sur tous ses écrits : c'était ce qu'il appelait des sommaires marginaux, c'est-à-dire une sorte d'extrait de chaque paragraphe qui permet à l'auteur d'embrasser plus facilement et de perfectionner l'ordre des idées ainsi que le mouvement de l'exposition.* Peu après mon père me mit entre les mains le traité des Sensations de Condillac et les volumes de logique et de métaphysique de son cours d'études. Malgré la ressemblance superficielle qui rapproche le système de Condillac des idées de mon père, c'était autant pour me prémunir que pour me le donner en exemple, qu'il me faisait lire le premier ouvrage. Je ne me rappelle pas bien
si ce fut cet hiver-là ou le suivant que je lus YHistoire de la Révolution française. J'appris, non sans étonnement, que les principes démocratiques qui semblaient alors n'avoir en Europe que l'appui d'une minorité insignifiante et aucun avenir, avaient tout balayé en France trente ans auparavant, et y étaient devenus la foi de la nation . On voit d'après cela que je n'avais encore eu qu'une idée très-vague de ce grand ébranlement Je savais seulement que les Français avaient renversé la monarchie absolue de Louis XIV et de Louis XV, mis à mort le roi et la reine, guillotiné beaucoup de gens, entre autres Lavoisier, et qu'enfin ils étaient tombés sous le despotisme de Bonaparte. Depuis ce moment la Révolution française , comme c'était naturel, devint maîtresse de mon esprit. Elle donna sa couleur à toutes mes juvéniles aspirations. Je ne voyais pas pourquoi des événements si récents ne se renouvelaient pas, et la gloire suprême à laquelle j'aspirais, c'était de jouer, heureux ou malheureux, le rôle de girondin dans une Convention anglaise. Durant l'hiver de 1821 à 1822, M. John Austin, avec lequel pendant mon voyage en France mon père venait de faire connaissance, voulut bien me permettre de lire avec lui le Droit Romain. Mon père, malgré l'horreur que lui inspiraient le chaos et la barbarie de la législation anglaise, songeait à me faire entrer au barreau ; il y voyait en somme pour moi la profession la moins inacceptable. M. Austin s'était assimilé ce qu'il y avait de mieux dans les doctrines de Bentham ; il y ajoutait beaucoup d'idées qu'il puisait à d'autres sources, ou qu'il tirait de son propre fonds; aussi les lectures que je fis avec lui ne
furent pas seulement pour moi une introduction excellente à l'étude du droit, mais une partie importante de mon éducation générale. Je lus avec M. Austin les Éléments d'après les Institutes d'Heineccius, ses Antiquités Romaines, et une partie de son exposition des Pandectes; à tout cela nous ajoutâmes encore une grande partie de Blakstone. Ce fut au moment où je commençais ces études que mon père me donna aussi à étudier comme accessoire indispensable, le Traité de Législation de Dumont, de Genève, ouvrage qui faisait connaître les principales doctrines de Bentham au continent et même au monde entier. La lecture de ce livre fit époque dans ma vie; ce fut une des crises de l'histoire de mon esprit. Mon éducation avait bien été jusque-là, en un certain sens, un cours de benthamisme, on m'avait toujours enseigné à appliquer le critérium de Bentham « la notion du plus grand bonheur »; je connaissais même très-bien une discussion abstraite de ces idées, qui formait un épisode d'un dialogue inédit sur le gouvernement, écrit par mon père sur le modèle des dialogues de Platon ; et pourtant, dès les premières pages de Bentham, ces doctrines me frappèrent avec toute la force de la nouveauté. Ce qui me saisissait, c'était le chapitre où Bentham portait un jugement sur les modes de raisonnements communément usités en morale et en législation, et déduits d'expressions telles que « Les lois de la nature » , «La droite raison », « Le sens moral », «La rectitude naturelle », etc.; il y montrait que ces raisonnements ne sont autre chose qu'un dogmatisme déguisé, avec lequel on impose ses sentiments à autrui en ayant l'air de sonder des for-
mules qui ne rendent pas raison du sentiment moral, mais qui n'ont pas d'autre raison que ce sentiment, le n'avais pas encore été frappé de ridée que le principe de Bentham mettait un à toute cette morale. Je sentis que tous les moralistes passés étaient détrônés et qu'âne ère nouvelle venait de commencer. Cette impression était d'autant plus forte que Bentham mettait sous forme scientifique l'application du principe du bonheur à la moralité des actions, par son analyse des diverses classes et des désordres des conséquences qui en découlent. Mais ce qui me frappa à cette époque plus que tout le reste, ce fut la classification des délits, bien plus claire, plus concise et plus saisissante dans la rédaction de Dumont, de Genève, que dans l'ouvrage original de Bentbam où Dumont l'avait prise. La logique et la dialectique de Platon qui avaient joué un si grand rôle dans l'éducation de mon esprit, m'avaient donné un goût prononcé pour les classifications exactes. Ce goût s'était fortifié et éclairé par l'étude de la botanique que j'avais apprise avec beaucoup d'ardeur, d'après les principes de la méthode naturelle, pendant mon séjour en France, bien que je n'en fisse qu'une distraction. Quand je vis Bentham introduire
la classification scientifique dans la législation, et l'appliquer à la question la plus grande comme aussi la plus compliquée, celle des actes punissables, sous la direction du principe éthique de la considération des conséquences agréables ou pénibles, et la pousser jusque dans les détails, je me sentis ravi à une hauteur d'où j'embrassais l'immense domaine de la pensée, où je voyais s'étendre au loin, comme des rameaux d'un même tronc, des con-
séquences philosophiques d'une portée incalculable. A mesure que j'avançais dans cette étude, je sentais s'ajouter au mérite de la clarté des idées, les perspectives les plus fécondes d'améliorations pratiques dans les affaires humaines. Les idées générales de Bentham sur l'édification d'un système de législation ne m'étaient pas tout à fait étrangères ; j'en avais lu avec attention un admirable résumé dans l'article de mon père sur la Jurisprudence; toutefois j'avais fait cette lecture avec peu de profit et presque sans intérêt, sans doute à cause de sa forme arbitraire et générale, et peut-être aussi parce qu'il s'occupait plutôt de la forme que de la substance du Corpus juris, de la logique plutôt que de l'éthique de la législation. Bentham s'attachait à la législation, dont la jurisprudence n'est que la partie formelle; à chaque page il me semblait voir s'ouvrir des horizons plus lumineux et plus vastes, où j'apercevais le but auquel devaient tendre les opinions et les institutions humaines, comme aussi la façon de les y amener et la distance qui les en sépare actuellement. Quand j'eus fermé le dernier volume du Traité, j'étais transformé. Le principe de l'utilité, compris comme Bentham le comprenait, et appliqué comme il l'appliquait dans ses trois volumes, vint prendre dans mon esprit la place qui lui appartenait; il y devint la clef de voûte qui fit tenir en un seul corps tous les éléments détachés, qui avaient composé jusqu'alors, comme autant de fragments isolés, mes connaissances et mes croyances. 11 donna l'unité à mes conceptions des choses. Dès lors j'eus des opinions, une croyance, une doctrine, une philosophie, et dans l'un des meilleurs sens
du mot, une religion, de la démonstration et de la propagation de laquelle je pourrais faire le principal objecti de ma vie. J'avais devant moi une conception grandiose des changements à effectuer dans les conditions de l'hu manité, par le moyen de cette doctrine. Le traité de' lé gislation m' apparaissait 'comme le tableau le plus saisis sant de ce que deviendrait la vie humaine si l'on appli quait les lois recommandées par le Traité. Les effet prévus des améliorations praticables y étaient présenté avec une modération calculée; bien des idées même étaient repoussées et découragées comme des rêverie d'un enthousiasme vague, qui paraîtront quelque jou tellement naturelles aux hommes que ceux qui les on traitées de chimères pourraient bien à leur tour être vie times de l'injustice. Mais, dans l'état où se trouvait alor mon esprit, cette apparence de supériorité des doctrine de Bentham sur les produits de l'illusion ajoutait encore à l'effet que produisait sur moi la puissance de soi esprit; et d'ailleurs la perspective d'amélioration qu'elle ouvrait devant mes yeux était assez large et assez brillante pour donner un guide à mes actions aussi bien qu'une forme définie à mes aspirations.
Après le Traité de Législation, je lus de temps à autre les plus importants des autres ouvrages de Bentham qu eussent encore vu le jour, soit qu'il les eût publié lui-même, soit qu'ils eussent été édités par Dumont. C'é tait ma lecture particulière; les lectures que je faisai sous la direction de mon père portaient sur les région élevées de la psychologie analytique. Je lus à cette époque les Essais de Locke , et j'en écrivis un compte
rendu consistant en un extrait complet de chaque chapitre avec les remarques qui se présentaient à mon esprit. Mon père les lisait, ou, je crois, je les lui lisais moi-même, et nous les discutions à fond. Je fis le même travail sur le Traité de V Esprit d'Helvétius, que je lus de mon propre mouvement. La rédaction de ces extraits soumise à la censure de mon père, me rendit un grand service; ce travail m'obligea à concevoir et à exprimer avec précision des doctrines psychologiques, soit que je les acceptasse comme des vérités, soit que je les regardasse seulement comme des opinions cT autrui. Après Helvétius, mon père me fit étudier un livre qu'il jugeait le chef-d'œuvre de la philosophie de l'esprit , les Observations sur VHomme, de Hartley. Bien que ce livre ne donnât pas, comme le Traité de Législation, un nouveau tour à mon existence, il me lit une impression du même genre par rapport à son propre sujet. L'explication, tout incomplète qu'elle est en plusieurs points, que Hartley essaye de donner des phénomènes mentais les plus complexes à l'aide de la loi d'association, me plaisait à la fois comme une analyse réelle, et parce qu'elle me faisait sentir par un contraste saisissant l'insuffisance des généralisations purement verbales de Condillac et même des tâtonnements et des sentiments si instructifs de Locke au sujet des explications psychologiques. Ce fut à cette époque même que mon père commença à écrire son Analyse de V Esprit qui porta si loin et si profondément la méthode d'Hartley. Il ne pouvait compter sur la concentration d'esprit nécessaire à la composition de cet ouvrage que pendant le temps de loisir complet que
lai procurait son congé annuel d'un mois ou de six se maines. Il le commença dans l'été de 1822, pendant 1< congé qu'il passa à Dorking, où il demeura six moi< chaque année, à l'exception de deux ans, depuis cetfe époque jusqu'à la fin de sa vie, autant que ses fonction* le lui permettaient. Il travailla à Y Analyse pendant plusieurs congés consécutifs jusqu'à l'année 1829, époque de la publication de cet ouvrage. Il me permettait de lire le manuscrit, fragment par fragment, à mesure qu'il en avançait la composition. Je lus selon que j'y étais attiré les autres principaux philosophes anglais, particulièrement Berkeley, les Essais de Hume, Reid, Dugald Stewart, le traité, intitulé Cause et Effet, de Brown. Je ne lus les Leçons de ce philosophe que deux ou trois ans après, et à cette époque, mon père lui-même ne ïes avait point encore lues.
Parmi les livres que je lus dans le courant de cette année et qui contribuèrent beaucoup à mon développement, je dois mentionner un ouvrage écrit d'après certains manuscrits de Bentham, et publié sous le pseudonyme de Philip Beauchamp et le titre d'Analyse de V influence de la religion naturelle sur le bonheur temporel de l'humanité. C'était un examen non de la vérité, mais de Tutilité des croyances religieuses dans le sens le plus général, abstraction faite des particularités de toute révélation spéciale, c'est-à-dire delà question qui joue de notre temps, le plus grand rôle dans les discussions dont la religion fait l'objet. Aujourd'hui en effet, on ne prête guère à une doctrine religieuse qu'une croyance faible et précaire, mais on croit à peu près universellement qu'une
religion est nécessaire à la morale et à l'ordre social. On voit les gens qui rejettent la révélation se réfugier d'ordinaire dans un déisme optimiste et se composer avec une croyance à l'ordre de la nature et à un prétendu gouvernement de la Providence, une religion tout aussi remplie de contradictions qu'aucune des formes du Christianisme, et qui ruinerait aussi certainement les sentiments moraux, si seulement elle venait à se réaliser complètement. Cependant les sceptiques n'avaient encore dirigé contre ce genre de croyances aucun écrit de quelque valeur philosophique. Le volume publié sous le nom de Philip Beauchamp se proposait cet objet Le manuscrit en fut communiqué à mon père ; il me le mit entre les mains et j'en fis l'analyse marginale, comme j'avais déjà fait pour les éléments d'économie politique. Après le Traité de Législation ce fut un des livres qui produisirent le plus grand effet sur moi par l'esprit investigateur de son analyse. En le relisant, il y a quelque temps, après tant d'années, j'y ai reconnu quelques-uns des défauts aussi bien que des qualités de la pensée de Bentham ; j'y ai rencontré, d'après mon opinion actuelle, bien des arguments faibles, défauts largement compensés d'ailleurs par des arguments excellents, et par une grande quantité de matériaux que l'on pourrait mettre en œuvre pour composer sur cette question un nouveau traité plus philosophique et plus concluant.
Je crois avoir cité tous les livres qui ont eu un effet considérable sur les premiers progrès de mon esprit. A partir de ce moment, je commençai à le perfectionner plus encore en écrivant qu'en lisant. Dans l'été de
1822 j'écrivis mon premier essai de discussion. Je m'en souviens fort peu ; je me rappelle seulement que c'était une attaque contre ce que j'appelais le préjugé aristocratique, que le riche est supérieur au pauvre, ou au moins censé l'être. Je ne faisais que discuter la question sans me permettre aucune des déclamations que le sujet comportait, et qu'il pouvait suggérer à un jeune écrivain. Sur ce point, je dois le dire, j'étais et je suis longtemps resté peu capable. Les arguments secs étaient les seuls que je pusse manier ou que je voulusse mettre en œuvre. Cependant j'étais très-susceptible de subir passivement l'effet d'une composition, soit poétique, soit oratoire, qui fit appel aux sentiments en s'appuyant sur la raison. Mon père ne connut cet essai que lorsqu'il fut fini, il en fut content, et même enchanté, à ce que j'ai appris par d'autres personnes ; mais, peut-être en vue de favoriser le développement d'autres facultés que celles de la logique pure, il m'engagea à composer dans le genre oratoire le premier exercice que j'entreprendrais. D'après ce conseil, et pour me servir de la connaissance que je possédais de l'histoire politique et des idées de la Grèce, ainsi que des orateurs athéniens, j'écrivis deux discours, l'un pour accuser Périclès, l'autre pour le défendre, à propos d'un procès qu'on lui aurait intenté pour son refus de marcher à la rencontre des Lacédemoniens pendant l'invasion de l'Attique. Après ce travail, je continuai d'écrire des articles sur des sujets qui souvent dépassaient ma capacité, mais j'en retirai beaucoup de fruit, tant de l'exercice lui-même que des discussions auxquelles il donnait lieu entre mon père et moi.
Je venais aussi de commencer à m' entretenir sur des questions générales avec des hommes instruits dont je faisais la connaissance, et les occasions d'en faire de nouvelles devenaient naturellement plus nombreuses. Les deux amis de mon père dont je tirais le plus et auxquels je m'attachai davantage furent M. Grote et M. Austin. La liaison de mon père avec eux était récente, mais elle avait rapidement tourné à l'intimité, M. Grote avait été présenté à mon père par M. Ricardo, en 1819, je crois; il était âgé de vingt-cinq ans, et recherchait assidûment la société et la conversation de mon père. Il possédait déjà une instruction supérieure, et pourtant , auprès de mon père, (fêtait un novice sur les grandes questions qui divisent l'opinion ; mais il ne tarda pas à s'assimiler les meilleures idées de mon père sur la politique. 11 se fit connaître dès 1820, par une brochure sur la défense de la Réforme radicale, en réponse à un article fameux de Sir JamesMacintosh qui venait de paraître dans la Revue d'Edimbourg. Le père de M. Grote était banquier et, je crois, tory décidé, et sa mère opiniâtrement évangélique ; il ne devait donc rien de ses opinions libérales aux influences de sa famille. A la différence de la plupart des personnes qui ont la perspective d'hériter d'une riche fortune, et bien qu'activement occupé d'affaires de banque, il consacrait une grande partie de son temps à des études philosophiques ; son intimité avec mon père fut pour beaucoup dans le tour nouveau que prit le développement de son esprit. Je lui rendais souvent visite, et mes conversations avec lui, sur la politique, la morale et la philosophie me procurèrent, outre des éléments
précieux d'instruction, tout le plaisir et l'avantage d'une entière communion d'idées avec un homme d'une élévation intellectuelle et morale, que sa vie et ses écrits ont depuis lors révélée.
M. Austin, qui avait quatre ou cinq ans de plus que M. Grote, était le fils aîné d'un meunier retiré, du Suffolk, qui avait gagné de l'argent dans les fournitures pendant la guerre et qui doit avoir été un homme remarquable, à en jugerpar ses fils qui tous étaient d'une capacité au-dessus de l'ordinaire, et tous extrêmement distingués. Celui dont nous nous occupons en ce moment, et que ses écrits sur la jurisprudence ont rendu célèbre, passa quelque temps à l'armée et servit en Sicile sous Lord William Bentinck. Après la paix, il vendit sa commission et étudia pour le barreau où il venait d'entrer quand mon père fit sa connaissance. Il n'était pas comme M. Grote, jusqu'à un certain point un élève de mon père, mais il était arrivé par la lecture et la réflexion à professer sur bien des questions les mêmes opinions, qu'il modifiait en leur imprimant le cachet de sa propre individualité. Il possédait une intelligence puissante qui se montrait dans son plus vif éclat dans la conversation par la vigueur et la richesse de langage avec lesquelles, dans le feu de la discussion, il avait l'habitude de soutenir telle ou telle idée sur les questions les plus générales, et par une volonté qui non-seulemefit paraissait forte, mais réfléchie et calme. On y sentait une pointe d'amertume provenant en partie de son tempérament et en partie du caractère général de ses sentiments et de ses réflexions. Le mécontentement de la vie
et du monde que ressent plus ou moins, dans l'état présent de la société, tout esprit pénétrant et vraiment consciencieux, donnait à son caractère une teinte de mélancolie très-naturelle aux hommes chez qui la sensibilité morale l'emporte sur la tendance à l'action. En effet, il faut le dire, la force de volonté, dont ses manières donnaient une si haute idée, s'y dépensait à peu près tout entière. Avec un grand zèle pour l'amélioration du sort des hommes, u/i sentiment profond du devoir, une capacité et des connaissances dont les écrits qu'il a laissés ont donné la mesure, c'est à peine s'il a terminé un seul ouvrage considérable. Il avait un idéal si élevé de ce qu'il fallait faire, et un sentiment si exagéré des défauts de son ouvrage; il avait tant de peine à se contenter de la somme de travail qui aurait suffi pour la circonstance et pour le but qu'il se proposait, que non-seulement, il gâtait une bonne partie de son œuvre, au point de vue de l'utilité pratique, en la travaillant à l'excès, mais qu'il dépensait tant de temps et d'effort à des études et à des méditations superflues, qu'au moment où sa tâche aurait dû être achevée, il tombait malade de fatigue sans en avoir même accompli la moitié. Par suite de cette infirmité d'esprit dont il n'est pas le seul exemple parmi les hommes distingués .et de talent que j'ai connus, et à laquelle venaient s'ajouter des accès fréquents de maladies qui, sans mettre sa vie en danger, l'empêchaient de travailler, il fit peu de chose en comparaison de ce dont il semblait capable. Toutefois, ce qu'il a produit est tenu en haute estime par les juges les plus compétents. Comme Coleridge, il aurait pu faire valoir que, par compensation,
ses entretiens furent pour beaucoup de personnes des sources où elles puisèrent non -seulement de l'instruction mais l'élévation du caractère. Son influence me fut très-salutaire; elle était morale au plus haut point. Il me témoignait un intérêt sincère et bienveillant, bien supérieur à celui qu'un adolescent aurait pu attendre d'un homme de cet âge, de cette situation et de manières qui semblaient dénoter un caractère âpre. Il y avait dans sa conversation et dans sa tenue un air de noblesse qui ne se montrait pas avec la même grandeur chez aucune des autres personnes que je fréquentais à cette époque, alors même qu'elles en possédaient au même degré la qualité. Ce qui rendit mes relations avec lui aussi profitables pour moi, c'était que son esprit ne ressemblait point à ceux de toutes les autres personnes que je voyais, et qu'il s'éleva nettement dès le début contre les préjugés et les idées étroites qu'on est presque toujours sûr de rencontrer chez un jeune homme formé par les idées d'une philosophie particulière ou d'un certain milieu social particulier.
Son frère cadet, Charles Austin, que je vis beaucoup à cette époque et encore pendant un ou deux ans, faisait aussi sur moi une grande impression, mais d'un genre tout différent. Il n'avait que quelques années de plus que moi, il venait de quitter l'Université, où il avait brillé d'un grand éclat par son intelligence et gagné la réputation d'un orateur et d'un causeur brillant. L'impression qu'il produisit sur ses camarades de Cambridge mérite d'être racontée comme un événement historique. C'est à lui en partie que revient l'honneur d'avoir fait naître la
tendance vers le libéralisme en général et en particulier vers le genre de libéralisme représenté par les idées de Bentham et l'Economie politique, tendance qui se révéla dans la partie la plus active de la jeunesse des classes supérieures depuis 1830. V Union debating society, à cette époque au faîte de sa réputation, était un champ clos où les opinions alors considérées comme extrêmes en politique et en philosophie, venaient chaque semaine affronter les idées opposées en présence d'un auditoire composé de l'élite de la jeunesse de Cambridge. Quoique plusieurs personnes qui se sont plus tard plus ou moins illustrées, parmi lesquelles Macaulay est le plus célèbre, aient conquis leurs premières couronnes oratoires dans ces débats, celui dont l'esprit dominait réellement de son influence tous ces gladiateurs de l'intelligence était Charles Austin, 11 continua, après avoir quitté l'Université, déjouer, par sa conversation et son ascendant personnel, le rôle d'un leader parmi les jeunes gens qui avaient été ses condisciples à Cambridge; et il m'attacha avec les autres à son char. C'est par lui que je fis la connaissance de Macaulay, de Hyde, de Charles Villiers, de Strutt, aujourd'hui lord Belper, de Romilly, aujourd'hui lord Rorailly et Maître des Rôles , et divers autres jeunes gens qui se sont fait une place dans la littérature ou la politique. Dans leur compagnie j'entendis discuter bien des questions qui étaient encore jusqu'à un certain point nouvelles pour moi. L'influence que Charles Austin exerça sur moi différait de celle des personnes dont j'ai déjà parlé; ce n'élait pas celle d'un homme sur un jeune garçon, mais celle d'un camarade plus âgé. C'est par lui
que je me suis senti pour la première fois, non pUs un élève devant un maître, mais un homme parmi des hommes. Il fut la première personne de talent avec laquelle j'entretins des relations sur le pied d'égalité, bien que je lui fusse encore très-inférieur. Il n'a jamais manqué de faire une forte impression sur ceux avec lesquels il se rencontrait, alors même que leurs opinions étaient le contraire des siennes. L'impression qu'il laissait était celle d'une force sans limite, unie à un talent qui, servi par une telle énergie de volonté et de caractère, semblait capable de dominer le monde. Ceux qui l'ont connu, qu'ils fussent ses amis ou non, ne manquaient pas de prédire qu'il jouerait un rôle éminent dans la vie publique. Il est rare que des hommes produisent un effets grand et si immédiat par la parole, s'ils ne s'y consacrent pas ; il le faisait avec un soin rare. Il aimait à frapper vivement et même à faire bondir. Il savait que la décision est le principal facteur de l'effet, aussi émettait-il ses opinions avec toute la décision qu'il pouvait y mettre; il n'était jamais si content que lorsqu'il avait étourdi qjelqu'un par son audace. Très -différent en cela de son frère qui combattait l'étroitesse des interprétations et des applications des principes qu'ils professaient en commun, Charles Àustin présentait les doctrines de Benthain sous la forme la plus saisissante qu'elles pussent recevoir, exagérant tout ce qui dans ces idées tendait à des conséquences choquantes pour les sentiments préconçus des gens. Dans toutes les causes qu'il défendait avec cette vigueur et cette vivacité, et d'une façon si agréable et si énergique, il sortait toujours vainqueur de la lutte,
ou il partageait les honneurs du tournoi. Je suis persuadé que l'opinion qu'on avait dans le public des doctrines et des sentiments connus sous le nom de Benthamistes ou d'Utilitaires, venait des paradoxes lancés par Charles Austin. Il faut dire aussi que son exemple était suivi haud passibus œquis par de jeunes prosélytes; outrer tout ce que Ton considérait comme choquant dans les doctrines et les maximes du benthamisme fut pendant quelque temps la marque d'une petite société de jeunes gens. Tous ceux qui sortaient de la médiocrité, et moimême avec d'autres, nous nous dégoûtâmes de cet enfantillage, les autres s'ennuyèrent de n'être pas de l'avis de tout le monde et abandonnèrent à la fois ce qu'il y avait de bon et de mauvais dans les opinions hétérodoxes qu'ils avaient pendant quelque temps professées.
Ce fut dans l'hiver de 1822 à 1823 que je formai le plan d'une petite société, qui devait être composée de jeunes gens d'accord sur les principes fondamentaux, reconnaissant l'utilité pour critérium de l'éthique et de la politique, et un certain nombre des principaux corollaires qu'on peut en déduire dans la philosophie à laquelle j'adhérais; nous devions nous réunir une fois tous les quinze jours pour lire un travail et discuter des questions conformément aux principes que nous acceptions tous. Il ne vaudrait pas la peine de parler de la société dont j'avais conçu le plan, n'était une circonstance. Je lui avais donné le nom de Société utilitaire. C'était la première fois qu'il arrivait à quelqu'un de prendre ce titre. Sorti de cette humble origine, ce mot fit son chemin et prit rang dans la langue. Je ne l'avais
pas inventé, je l'avais trouvé dans une des nouvelles de Galt, les Annales de la Paroisse, où un ecclésiastique écossais, dont le livre était supposé l'autobiographie, exhortait ses paroissiens à ne pas abandonner l'Évangile pour se faire utilitaires. Avec l'amour des enfants pour un nom et un drapeau, je m'emparai du mot, et pendant quelques années je le gardai pour moi et le donnai à d'autres comme un nom de secte ; il arriva que des personnes étrangères qui soutenaient les opinions que je voulais désigner s'en servirent. A mesure que ces opinions furent plus connues, le mot fut répété par des étrangers et des adversaires, et il entra dans la langue usuelle environ à l'époque où ceux qui l'avaient pris les premiers l'abandonnaient avec tout ce qui pouvait les j faire prendre pour des sectaires. La société qui reçut ce nom ne se composait d'abord que de trois membres, dont l'un était le secrétaire de Bentham, qui obtint poml nous la permission de tenir nos réunions chez lui. Le nombre des membres ne s'éleva jamais à dix, et la société se sépara en 1826. Elle avait duré trois ans et demi. Le principal profit que j'en retirai fut surtout de ne former à la discussion orale, et ensuite de me mettre es rapport avec divers jeunes gens alors moins avancés que moi, parmi ceux qui professaient les mêmes opiniogs. Je fus quelque temps une manière de leader, et j'eus une influence considérable sur leurs progrès intellectuels. Tous les jeunes gens instruits que je rencontrais et Aoi\ les opinions n'étaient pas incompatibles avec celles de bl société, je tâchais de les y enrôler. Il en est d'autres quel je n'aurais probablement jamais connus s'ils n'en avaient
pas fait partie. Parmi les membres de cette société qui devinrent mes amis intimes, dont aucun n'était en quoi que ce fût un disciple, mais qui tous pensaient par euxmêmes, je citerai William Eyton Tooke, fils de réminent économiste, jeune homme d'une valeur remarquable par l'esprit et par le cœur, qu'une mort prématurée a enlevé au monde ; son ami William Ellis, penseur original en économie politique, connu aujourd'hui par son zèle apostolique pour améliorer l'éducation; Georges Graham, devenu plus tard Juge-commissaire près la Cour des Banqueroutes, pensait avec force et originalité sur presque tous les sujets abstraits ; enfin un homme, qui depuis l'époque où il vint pour la première fois en Angleterre, afin d'étudier pour le barreau en!824 ou 1825, a fait plus de bruit dans le monde qu'aucun de ceux que j'ai nommés, John Arthur Roebuck.
En mai 1813, mes occupations professionnelles et ma carrière pendant les trente-cinq années de ma vie qui suivirent furent décidées par une nomination que mon père obtint pour moi à un emploi dans la Compagnie des Indes Orientales. Je fus attaché aux bureaux de Y Examiner de la correspondance de l'Inde, sous les ordres immédiats de mon père. J'étais nommé à la manière ordinaire ; mon nom figurait au bas d'une liste de commis, qui devaient avancer, au moins la première fois, par ancienneté; mais il était entendu que je serais employé dès le début à la rédaction des projets de dépêches, et que je me formerais par ce travail à devenir un sujet capable de succéder à ceux qui remplissaient alors les emplois les plus élevés des bureaux. Mes projets
eurent naturellement besoin pendant quelque temps d'être revus par mes supérieurs immédiats, mais je me mis bientôt au courant des affaires; les instructions de mon père aussi bien que mes propres progrès me mirent en peu d'années en état de diriger la correspondance avec l'Inde dans un des principaux départements, cehii des gouvernements indigènes; et en réalité j'en exerçais la direction. Telle fut ma fonction officielle jusqu'au moment où je fus nommé Examiner, deux ans seulement avant que l'abolition de la Compagnie des Indes comme corps politique, décidât ma retraite. Je ne sache pas d'occupation où l'on puisse gagner sa vie, qui contienne mieux que celle-là à un homme qui ne possède pas Vmdépendance, et qui veut consacrer une partie de ses vingt- quatre heures à des études particulières. Les hommes qui se sentent propres à faire quelque chose dans les hautes régions de la littérature et de la philosophie, ne trouvent pas dans la presse des ressources permanentes, non-seulement à cause de l'incertitude des moyens d'existence qu'elle procure, surtout si l'écrivain a assez de conscience et de fermeté pour ne pas servir d'autres opinions que les siennes, mais aussi parce que les écrits qui font vivre ne sont pas ceux qui survivent, et ne sont jamais ceux où l'auteur fait tout ce qu'il peut. Pour composer des livres destinés à former la pensée de l'avenir il faut trop de temps, et quand ils sont écrits, ils arrivent à la renommée trop lentement pour que Fauteur puisse compter sur leur succès pour vivre. Gehii qui attend de sa plume des moyens d'existence est obligé de s'attacher à quelque grosse besogne de librairie ou
au moins à écrire pour la foule, il ne peut plus consacrer à ses études de prédilection que le temps qu'il parvient à épargner sur ses occupations forcées et ce temps est généralement bien moindre que les loisirs que laissent les emplois de bureau. D'ailleurs l'effet que le travail des bureaux exerce sur l'esprit e6t bien moins énervant et bien moins fatigant. Pour moi, j'ai pendant toute ma vie trouvé dans ce travail un véritable délassement des autres occupations auxquelles je me livrais en même temps. Il me fournissait une occupation intellectuelle assez élevée qui ne dégénérait jamais en une besogne écœurante, mais qui pourtant ne tendait pas jusqu'à l'effort un esprit habitué à méditer sur des sujets abstraits ou à travailler à des compositions littéraires soignées. Les inconvénients de cette carrière — toute carrière aies siens — ne laissaient pourtant pas de se faire sentir. Je ne me préoccupais guère de perdre les chances de fortune et d'honneurs qui sont le lot de certaines professions, surtout de celle du barreau, à laquelle, je l'ai dit, mon père avait songé pour moi ; mais je ne prenais pas si bien mon parti de me trouver exclu du Parlement et de la vie publique, et je sentis très-vivement le désagrément plus immédiat d'être condamné à vivre à Londres . La Compagnie n'avait pas l'habitude d'accorder chaque année plus d'un mois de congé, j'avais beaucoup de goût pour la vie à la campagne, et mon séjour en France m'avait laissé un ardent désir de voyager. Quoique je ne pusse pas satisfaire librement mes goûts, je n'en fis jamais entièrement le sacrifice. Je passais toute l'année la plupart des dimanches à la campagne, faisant de longues prome-
nades dans les champs, même quand je demeurais à Londres. Je passai pendant quelques années mon mois de congé à la campagne chez mon père ; plus tard j'employai une partie de ce temps de vacance en excursions que je faisais le plus souvent à pied, en compagnie d'ui ou de plusieurs jeunes gens, mes camarades de prédilection; et plus tard je consacrai mes congés à des voyages! plus longs que je faisais seul ou avec des amis. Il m'ébA facile de faire pendant mes congés annuels une excor-l sion en France, en Belgique, sur les bords du Rhitl Deux absences plus longues, l'une de trois, l'autre il six mois, que je fis, d'après les conseils des médecins,! ajoutèrent à la liste de mes voyages la Suisse, k| Tyrol, et l'Italie. Heureusement que je fis ces vo] de bonne heure, en sorte qu'une grande partie de vie est restée sous le charme du souvenir que j'en gardé.
Je reconnais volontiers la justesse de la suppositifll qu'on a faite quand on a dit que l'avantage que je devai à mes fonctions d'avoir appris par moi-même les conditions nécessaires de la direction des affaires publiques,! avait eu une grande influence sur mes projets de réforme! des opinions et des institutions de mon temps. Non ptf que les affaires publiques que je traitais sur le papier, ri dont les effets ne se produisaient que dans un autre hémisphère, fussent bien propres â donner beaucoup de connaissances pratiques, mais elles m'habituaient à apercevoir et à combattre des difficultés de toute nature,* prendre pour les surmonter des mesures arrêtées et discutées résolument en vue de l'exécution. J'y trouvai des
occasions de reconnaître, quand les mesures de gouvernement et d'autres faits politiques ne produisaient pas les effets qu'on en attendait, à quelles causes il fallait l'attribuer; par-dessus tout cette occupation me fut extrêmement utile en faisant de moi, dans cette partie de mes travaux, un simple rouage d'une machine dont l'ensemble devait marcher en harmonie. Comme philosophe, je n'aurais eu personne à consulter que moi, et je n'aurais eu à aborder dans mes spéculations aucun des obstacles qui auraient surgi plus tard quand on en serait venu à la pratique. Mais comme chef d'administration, à la tête d'une correspondance politique, je ne pouvais envoyer un ordre ni exprimer une opinion sans avoir à persuader diverses personnes, qui ne me ressemblaient point. J'étais donc dans une bonne position pour découvrir par la pratique la façou d'émettre une idée de manière à la faire entrer dans des esprits que l'habitude n'avait pas préparés à la recevoir. En même temps que j'acquérais la connaissance des difficultés du mouvement des corps formés par les groupes humains, je comprenais la nécessité des compromis, et j'apprenais l'art de sacrifier aux parties essentielles d'un système celles qui ne le sont pas. J'apprenais à obtenir le plus possible quand je ne pouvais pas tout gagner, au lieu de m'indigner ou de me décourager par ce que je ne pouvais pas avoir entièrement mes coudées franches, à me contenter et à reprendre courage quand j'obtenais quelque petite chose, et même quand je ne pouvais rien obtenir du tout, à supporter avec une égalité parfaite d'humeur une défaite complète. J'ai
trouvé pendant toute ma vie que ces connaissances sont
de la plus haute importance pour le bonheur de Vi dividu ; elles sont aussi une. condition nécessaire, sa laquelle personne, théoricien ou praticien, ne peut réa ser tout le bien qu'il pourrait faire dans les circonstanc où il se trouve placé.