CHAPITRE PREMIER
Ma pamillb. — Mes PABEifTs. — 1870. — Mon pèrb bnirb à
L'ASSBMBLÉB KATI0N4LB. — QUBLQUBS YIBUZ FAPIBBS. —
M. Thiebs au gouvebnbmbnt*
« La fausse gloire, et la faussf^ modestie sont les deux écueils que la plupart de ceux qui ont écrit leur propre vie n'ont pu éviter, » a dit le cardinal de Retz. Je n'éprouve pas pour le rival du cardinal de Mazarin la même admiration que Mirabeau qui, dans une lettre à Sophie Monnier, le déclara un grand homme d'État et un grand honnête homme. Je n'en ai pas moins lu à tête reposée, je n'en relis pas moins périodiquement les étonnants Mémoires. Il m'arrivera d'y glaner. Je commence. J'y cueille la formule que je viens de citer et que je ne manquerai pas de retenir.
J'entends cependant moins « écrire ma propre vie » dans le sens littéral des mots que conter ce que j'ai su, ce que j'ai vu, les événements auxquels j'ai été mêlé. Mon souci est d'informer — je n'ose dire d'instruire — la postérité en exposant des faits, en produisant des documents, en commentant, en discutant des doctrines. Mais, mon existence s'enroule autour des faits que je rapporterai. Elle sera le pivot de mon ouvrage. Elle fera corps avec mes récits qui, quel que soit mon souci d'objectivité, me refléteront. Il me faut donc avoir constamment en vue les deux écueils judicieusement signalés.
Conduit à dire en débutant le milieu où j'ai grandi, qui m'a empreint, à donner des détails indispensables pour expliquer comment se forma mon esprit, sur mes origines dont je n'ai pas plus à me vanter qu'à rougir et qu'il y aurait de l'affectation à omettre, je sens que, en ces premières pages plus peut-être qu'en toutes autres, la fausse gloire et la fausse modestie me guetteront.
Je m'en défendrai en parlant tout uniment, en disant simplement, brièvement, ce que je sais, ce que je ne dois taire de mes ascendances, en reléguant dans des notes quelques indications sur mes lointains aïeux, en ne m'étendant que sur mon père, sur sa carrière, sur le rôle qu'il a joué, sur la mesure en laquelle ma mère et lui ont agi sur ma mentalité*
Mes ancêtres du côté paternel furent des Percherons ou des Beaucerons — Perche et Beauce se touchent* — Cultivateurs, ils devinrent entrepreneurs de construction au dix-septième siècle* Sous le règne de Louis XV ils s'élevèrent à la bourgeoisie en achetant des charges de petite judicature. Ils furent notaires, sénéchaux, prévôts au cours du dix-huitième siècle.
Mon arrière-grand-père, Caillaux l'aîné, comme il signait négligeant son prénom a Joseph » dévolu à tous les aînés de la famille, parfois à quelqu'un de leurs frères (1), était
(1) Los filles s'appelaient souvent Joséphine. Joséphine Taschcr de La Pagerie aurait été, d*aprôs ce que m'a conté mon pore, une de nos parentes. Quand elle devint impératrioe des Français, certains de nos cousins furent la solliciter. L*un d*eux obtint, par elle, une place de conseiller à la Cour des comptes que Napoléon venait dUnstituer. Avec cette bonne grâce facile qui ajoutait encore à son charme la souveraine aurait songé à étendre le cercle de ses bienfaits. Elle aurait pensé à ■ baroniser • le chef de la famille Caillaux. De là sans doute la légende qui eut cours parmi les adversaires politiques de mon père se complaisant entro iBlb et 1^80 à l'appeler t le .
notaire royal et prévôt à Sancheville quand la Révolution éclata. Ses offices furent supprimés* Il se fixa à Chartres.
Il amasse une fortune, notable pour l'époque, en faisant le commerce de la terre, en achetant et en revendant des biens nationaux. Il préserve en môme temps le patrimoine de quelques-uns des clients nobles de son ancienne étude qui avaient émigré et qui la tourmente passée, lui témoignèrent une médiocre gratitude. Je ne crois pas que ceux dont il sauva la tête lui furent beaucoup plus reconnaissants. Républicain, très lié avec Petion d'origine chartraine, surtout avec Brissot qui avait été son camarade de collège, il arracha quelques suspects à l'échafaud dont il s'en faut de peu qu'il ne monte lui-même les degrés après que ses amis de la Gironde ont croulé. Dénoncé pour ses relations politiques et privées, aussi pour sa fortune, il se défend tant bien que mal. Il échappe. Après Thermidor, il est investi de fonctions municipales pendant plusieurs années. L'Empire proclamé, il reste fidèle à ses principes. Il s'éloigne de la politique et de l'administration. Il vit dans la retraite, tantôt à Chartres, dans sa maison de la rue Saint-Pierre — une ancienne commanderie de Templiers aujourd'hui transformée en école — tantôt à Luisant dans une propriété qu'il a acquise. Il meurt en 1820.
Ses nornbreux fils — il eut dix enfants — suivent des voies diverses. Ils sont magistrats, avocats, officiers, notaires, médecins.
L'alné, mon aïeul, est substitut du procureur impérial à Chartres de 1810 à 1814. A la Restauration il démissionne. Il achète une charge d'avoué à Orléans qu'il occupe jusqu'en 1830. Il revient alors à Chartres appelé par un de
baron Caillaux *. La réserve hautaine en laquelle mon arrière-grand^pért 8*enferma depuis la chute do la République découragea, me (ut-il encore dit, les velléités impériales.
ses frères, Constant Caillaux, brillant avocat, que le gouvernement de Louis-Philippe investit des fonctions de procureur du roi dans sa ville natale où, chef des libéraux, a a mené le combat contre Charles X et les Ultras. Constant Caillaux meurt en 1831. Son frère aîné, qui a pris son cabinet, le laisse péricliter.- Il l'abandonne au bout de quelques années. Mon grand-père a du goût pour le changement, peu de goût pour le travail. Ayant fait ce qu'on appelle un beau mariage, il jouit de quelque aisance. Il ne songe pas à l'accroître. Une jolie fortune ne doit-elle pas lui advenir? Mais sa belle-mère, mon arrière-grand'mère, qui la détient, a la vie dure. Elle enterre ses filles, son gendre. Elle meurt à quatre-vingt-douze ans. « Quand on attend les souliers d'un mort pour marcher, on risque d'aller longtemps pieds nus, » répète malicieusement la vieille dame qui, dans son appartement de Paris, regarde paisiblement le sablier. A ses petits-enfants seulement elle laisse de beaux débris, rien que des débris de l'opulence que son père, M. Declerck, grand fonctionnaire du premier Empire, un instant ministre du Trésor de Napoléon I*''(l), a constituée,
(1) M. Declprck, mon auteur commun a^ec Ic^ de la Motte, les de Jou?euel, était armateur à Dunkerque en 1769. 11 vient à Paris. li connaît où? comment! Bonaparte. Ti approvisionne de fonds, qui lui sont prêtés par des banrHiiers holland'iis, les grands bailleurs d'argent de répoqu<^ avec laquels il fi.t en rapports, le jeune g^^néral s*embarquant pour l'Egypte. Le premier consul reconnaît le .service en confiant à M. Declerck, après brumaire, le poste le plus important du ministère du Tr<^sor : la direction de la Comptabilité et de la Dette Arriérée. L'Empereur songe à Télever plus haut. Momentanément brouillé avec le comte Mollien, son ministre du Trésor, il fait appel au concours de c^'lui qui Ta toujours aidé. Mais une malheureuse surdité s*est abattue sur mon trisaïeul. Mandé aux Tuileries, il fait répéter à >iapoléon sa première phrase. N'entendant pas encore il sollicite Tautorisation de se ser\ir de son cornet acoustique. Il est démissionné d'office, t Quelle compensation voulezvous? ■ interroge TEmpcreur. « La r<?cette générale de Bordeaux pour mon fils et pour mon gendre qui s'associeront, i répond mon aïeul. — Il avait entendu... cette fois.
A la Restauration M. Declerck fils est révoqué. Il obtient cependant d'être réintégré à Dijon par l'entremise de la duchesse de Berry, à la condition,
que son mari M. Thîrion, secrétaire du chevalier de Boufflers, ensuite fonctionnaire au Contrôle général des Finances, payeur, payeur généra), associé du receveur général de Bordeaux, a accrue, mais que, pris de panique en 1815, réalisant fiévreusement ses biens à vil prix, il a éparpillée de ses propres mains à la veille de sa disparition (1).
me fiit-il dit, qu'une part du produit de la recette générale de la Côte-d^Or (40 000 francs Tan) sera versée à la princesse... pour ses charités sau» doute.
(1) M. Thirioa accompagne le chevalier de Boufllors au SAnégal quand le gouvernement de la colonie récupérée sur les Anglais est octroyé, par le roi Louis XVI, au gentilhomme désargenté, désireux de redorer quoique peu son blason. Mon arriére-grand-père, auquel à son ret4>ur en >''rance, le chevalier ménage un accès dans les services du contrôle général entro si avant dans l'intimité de son ancien chef que cnliii ci, partant pour l'émigration, lui remet en dépôt la célèbre correspondance avec Mme de Sabran, parvenue de la aorte, grâoe à Tun dns mien», à la pos tenté.
Des relations étroites pefoisient entr» le délicat poète, revenu à Paris, y vivant dan» la médiocrité et daos l'oubli — U appartient au passé, — • et sort ancien subordonné grarissant les échelons de la nouvelle niérarchie financière.
landis que j'écris, j'ai somi les yeux d'antres lettres, extraites de mes arrhives familiales, en peUt nombre malheureusement — combien se sont égHrées t ^ adressées à mon arndrc-grand-pére par Boufllers ou par sa bclleftl'f Mme de Custines née Sabran, la veuve du général qui monta sur Técha* faud, l'amif» de Chateaubriand.
J'en reproduis une dont Je respecte scrupuleusement l'orthographe t
Vve Martel f i Poissonnière N« 9
t Ce 27 Oal. an I.
c Je me fis assez à votre ancienne amitié Mon cher Thlrion pour vous recommander un ami particulier de ma belle-fille et en même temps le mien comme je me recommanda rais moi-même si le sort m'avait réduit au degré d'infortune ou vous le verres.
c En attendant que vous le connaissies faites lui passer à mon compte les secours nécessaires pour se rendre de Toulon ou il est maintenant jeté comme par un nauffrage a Toulouse ou vous poarres lui donner do Touvrage puisqu'il a une très beiie main et une grande exactitude dans toute espèce d** travail, et particulièrement daos tout ce qui tient aux tableaux de compta* bilité.
« Enfin mon cher ami faites le vivre de votre mieux avec nous oa ailleurs.
< Mandes moi a qui je pourrai remettre vos avences jusqu'à la concurrence
Mon grand-père ne s'émeut guère de cet accident. Il mène à Orléans d'abord, à Chartres ensuite, une existence paisible. Tout ce qui me fut dit de lui me permet, je crois, de révoquer. Il me parait que je le vois parcourant les rues de Chartres où il aime à longuement déambuler, engoncé dans son hausse-col, la gravité autoritaire écrite dans chaque pli de son visage. Il est en effet, à son foyer, un autocrate devant lequel ses enfants tremblent. Père de famille d'ancien régime il ne permet pas à ses fils devenus hommes, sortis de TÉcole polytechnique, ingénieurs des Mines ou des Ponts et Chaussées, de répondre à une observation qu'il formule. Le séjour de sa maison serait intolérable si ma grand'mère, la douceur incarnée, ne le modérait et si chez lui-même un fonds de grande bonté ne tempérait son despotisme.
Répugnant — je l'ai dit — à toute occupation régulière, il n'pn est pas moins un homme de grand savoir. Il a une forte lecture, désordonnée s'il faut en croire un contemporain. « Une admirable bibliothèque M. Caillaux 1 Quel dommage qu'elle soit renversée I » — L'appréciation rentre peut-être dans la catégorie de ces jugements sommaires auxquels, soucieux de se venger de la culture qui offusque, le voisin est prompt. En tous cas, je possède des Cicéron
de 250 ot encore une fois croyés que vous aufés fait pour moi ce que vous «urcs tHit pour lui.
« BOUFFLRRS. »
c I^ citoyen Cahumière dont vous parle mon pore Monsieur, a ete de TeipAdition de Oanth<»aiime pour l'^ffyple qui vient d*» rentrer dans le port de Toulon, si vous pouviez lui prieur* r quelque moyen d>.%istence vous me rendriez le plus gr^nd service f Son cœur, ses tnientSj^on infortune lui donne de» dmits à votr? intérêt, tiros-le, je vous en conjure, de son terrible embarras, et comptei à jamais sur ma vivo reconnaissance.
c Sdbran Vve Ccstlmr. »
Les autres lettres qui sont en ma possession sont de tout point semblables à eelle-CL Ce sont billets de recommandation.
soigneusement annotés par mon grand-père et, quand j'ouvre un de ces volumes, il me semble que j'aperçois mon aïeul quittant sa petite ville qu'il est las d'arpenter, s'arrétant dans la campagne au coin d'un bois ou au bord d'un ruisseau pour méditer le De Senectute ou le De Amicitia qu'il tire de sa poche ou bien, abandonnant les Latins, pour relire un des Encyclopédistes qu'il affectionne- Car il est voltairien. Il ne va pas à la messe, sauf les jours de grande fête pour complaire à ma grand'mère, et encore ne manque-t-il de faire valoir le prix de la concession. Un érudit, « juste milieu » en politique, libre penseur déférent, voilà, je crois, comment se figure le fils aîné de l'ami de Petion et de Brissot que, beaucoup plus que mon père, ma tante, qui vécut jusqu'en 1908, m'a souvent représenté*
Quatre enfants, trois fils, une fille, naissent de son union avec Mlle Thirion.
La fille, Mme Blin, ma tante dont je viens de parler, n'est mariée que quelques années. Elle voue son existence à un fils qui la déçoit. Elle végète tristement.
L'aîné des fils, Alfred Caillaux, est reçu à l'École polytechnique, mais sa turbulaite jeunesse le fait exclure des postes de l'État. Il devient ingénieur civil des Mines. II meurt inspecteur des Chemins de Fer.
Le plus jeune de mes oncles est tué durant la guerre de Crimée, en montant à l'assaut de la tour de Malakoff.
Le second fils de Joseph-Lubin Caillaux, né en 1822, fut mon père : Eugène Caillaux.
Entré, lui aussi, à l'École polytechnique, il en sort dans un rang brillant : le onzième. Il a accès dans le corps des Ponts et Chaussées. Après avoir fait ses débuts à Orthez où il reste peu de temps, il est nommé ingénieur &a. second à Laval.
On construit alors le chemin de fer de Paris à Brest. Mon père a charge d'édifier le viaduc qui doit traverser la ville.
Il réussit un ouvrage d'art jugé le plus remarquable du temps. Il est proposé pour a Légion d'honneur. Cependant il n'a que trente-trois ans et son ingénieur en chef n'est pas décoré. C'est à celui-ci que la distinction va être conférée. On l'en informe. Mais le haut fonctionnaire a ce sentiment élevé de la justice qui subsiste encore, qui subsistera toujours — je l'espère — dans le grand corps de l'État auquel il appartient. Il se rend à Paris. Il proteste ; il déclare qu'il n'est pour rien dans la construction du viaduc, que tout le mérite en revient à son jeune subordonné. Il parle si haut qu'il est entendu. Il obtient la singulière satisfaction qu'il réclame. Mon père est décoré malgré l'opposition persistante de M. de Boureuille, secrétaire général du ministère des Travaux publics qui, quelque vingt ans plus tard, sera sous les ordres de M. Eugène Caillaux.
Il va de soi que le miuistre ne se souvint pas plus du passedroit dont il avait failli être l'objet qu'il ne retint un autre incident qui l'avait mis aux prises avec le même secrétaire général et que je m'arrêterai à conter parce qu'il illustre tout un côté de la mentalité de mon père.
D'une honnêteté violente, défendant avec férocité les deniers de l'État, mon père surveillait de très près les entrepreneurs de Travaux publics qui travaillaient aux premières voies ferrées dans les départements de l'Ouest. Quelque jour, il relève, sinon des malversations, du moins des gains illicites causant préjudice à la chose publique. Il prend immédiatement les sanctions qui sont en son pouvoir, rédige un rapport fulminant, malmène de très haut, avec trop de virulence — lui-même me l'a avoué — l'adjudicataire indélicat. Mais, celui-ci est un gros bonnet, ayant
2 cd
LE DUC DE BROGLrE
ses petites et ses grandes entrées dans les ministères, disposant d^appuis politiques. Mon père est blâmé. Il craint que sa carrière ne soit compromise. Il demande à être entendu. Il est reçu à Paris par M. de Boureuille. Il expose les faits. On maintient les reproches formulés. « Mais, enfin, j'ai fait mon devoir, » observe mon père. « Oui, monsieur, réplique le secrétaire général. Mais le talent est de faire son devoir sans attirer de difficultés au ministre sous lequel on est placé ou à V administration dont on dépend » (sic).
La phrase ne manque pas de saveur, ce n'est cependant que formule de laisser aller dont je dirais qu'elle porte la marque de fabrique du second Empire si je ne devais convenir qu'elle a certainement été prononcée sous des formes diverses... en bien d'autres temps. Le « pas de zèle » de M. de Talleyrand fait partie du vocabulaire de la haute bureaucratie française. Pas plus que mon père je ne m'accommode de ce scepticisme médiocre que je juge nuisible à l'intérêt général. A qui prendrait à son compte le mot de M. de Boureuille je riposterais que le talent, pour im chef, c'est de modérer les impétuosités des jeunes hommes en les admonestant doucement, sans les décourager par des paroles de glace.
Cependant mon père quitte Laval. Il est nommé à Caen. Entre temps il perd ses parents, sa grand'mère. Il dispose d'une petite fortune — confortable pour l'époque — pas davantage. 11 hésite à se marier comme j'ai hésité moimême quand je parvins à l'âge qu'il a atteint. Il ne se décide que du jour où il est présenté à Mme Girard, née Donnet.
Mme Girard appartient à une famille de bourgeoisie protestante que la Révocation do l'Édit de Nantes a jetée dans le commerce de l'argent. Elle est la fille d'un riche banquier, lui-même fils, petits- fils de banquiers. M. Donnet, son père, a été maire de Caen pendant toute la durée du gouverne- .
ment de Juillet. Pourchassé sous le second Empire il perdra tout son avoir. Ma mère et son unique frère en souffriront momentanément. Un frère de leur père, un cousin, banquiers eux aussi l'un à Paris, Tautre en Normandie, les dédommageront amplement en les inscrivant sur leurs testaments. Mlle Donnet, la plus riche héritière de Caen en Fan de grftce 1845 (1) a épousé cette même année son cousin Edouard Girard, jeune magistrat, qui meurt procureur impérial en 1855. M. Girard, protestant bien entendu — les deux familles Girard et Donnet sont emmêlées — est le dernier fils d'un grand ingénieur dont, en quelques mots, je résumerai la belle carrière, retracée par une de ses filles Mme Qievreux, qui l'a écrite pour son arrière-petit-fils Louis de Montebello en un livre tiré à cinquante exemplaires. Ingénieur des Ponts et Chaussées à vingt-quatre ans «a 1789, couronné par l'Académie des Sciences en 1792, Pierre-Simon Girard est désigné pour faire partie de la phalange scientifique qui accompagne le général Bonaparte en Egypte. Explorant la vallée du Nil, découvrant le fameux Nilomètre de l'Ile Éléphantine, il exprime ses multiples observations sur le régime des eaux, sur les irrigations, sur l'oasis du Fayoum en de nombreux volumes qui, aujourd'hui encore, font autorité. Revenu en France avec les débris du corps expéditionnaire, il est chargé par Napoléon, dont il a gagné la confiance, d'amener à Paris les eaux de l'Ourcq, de construire les deux canaux de Saint- Martin et de Saint'Denis. Tombé en disgrftce lors de la Restauration — on reproche à Girard les marques de haute bienveillance qu'il a reçues de l'Empereur (2), —
(1) Elle eut 200 000 francs de dotf 8a première toilette de bal a coûté 100 francs t Prodigalité généralement désapprouvée par la société caenn«iise t
(2) Napoléon a anobli son ingénieur préféré en lui donnant un blason signiflcatU : le sphinx sur champ de siaople. M. Girard, ni ses fils, ni son petit
• fils ne porteront le titre conféré par l'Empereur.
îl n'en parvient pas moins à achever son œuvre. Les canaux de rOurcq, de Saint-Denis, de Saint-Martin terminés, il commence la construction du système d'égouts de la capitale. Conseiller municipal, conseiller général de la Seine après 1830, il expose à ses collègues l'état des travaux d'eaux dans la ville de Paris en un rapport dont je retiens quelques lignes parce qu'elles relient la mentalité de mon arrière-grand-oncle à celle de mon père, aussi parce qu'elles devraient être gravées en lettres d'or dans toutes les salles de délibérations de l'Hôtel de Ville : « Méfiez-vous de cet essaim de charlatans et de faiseurs d'affaires qui viennent et reviennent sans cesse bourdonner autour de la caisse municipale, comme alléchés par l'odeur de la curée. » En 1836 Kerre-Simon Girard s'éteint, à a veille de présenter à l'Institut dont il est membre depuis plus de vingt ans, im rapport ïïixt une nouvelle histoire scientifique et militaire de l'expédition d'Egypte.
Des nombreux enfants du grand ingénieur un seul descendant, portant le nom de Girard, est issu : Robert Girard, mon frère, commandant d'artiller e, mort en 1896, sans postérité*
Mariée à Edouard Girard, Cécile-Anna Donnet a deux enfants : un fils, Robert Girard, dont je viens de citer le nom — une fille, Marguerite Girard, qui fut successivement unie à M. Vavin, trésorier payeur général, et au commandant d'Huningue. Ma sœur disparut en 1914 quelques mois avant qu'éclatât la guerre mondiale.
Mme Girard, née Donnet, se trouve donc veuve en 1855. Quatre ans plus tard elle rencontre mon père qui s'éprend d'elle comme elle s'éprend de lui. La différence de religion met obstacle peiulant de ongs mois à la réalisation de leurs communes espérances.
Bien que ne pratiquant pas à l'époque, mon père ne veut
pas abjurer la religion dans laquelle il a été élevé. Ma mère, elle, est protestante convaincue. Ses parents frémissent encore à la pensée des persécutions dont leurs ancêtres ont été Tobjet, qui ont divisé leur famille en deux branches dont Tune est devenue anglaise (1). Ils consentent à grandepeine au mariage de leur fille avec un catholique. Mais, les enfants à naître, quelle sera leur religion? L'Église catholique, pour bénir Tunion, exige que les futurs conjoints promettent d'élever leur descendance dans le culte romain. Un accommodement intervient cependant. Il est entendu que les fils pratiqueront la religion du père, les filles celle de leur mère.
Le mariage est célébré en 1860.
Peu de temps après mon père entre au service de la Compagnie de l'Ouest. Il reçoit mission de construire le chemin de fer du Mans à Angers. Il se fixe au Mans où habitent déjà quelques-uns de ses parents, un de ses oncles, notamment, dont la vie a été parsemée d'aventures. Friand de la lame il s'est, sous la Restauration, aligné, ime douzaine de fois, aux côtés des « brigands de la Loire » en face des gentilshommes royalistes. Mes grands-oncles transportent d'ailleurs aisément leurs pénates de l'une dans l'autre des trois villes, Chartres, Orléans, Le Mans, qui sont les chefs-lieux naturels de la région dont notre famille est originaire.
(1) L'odieuse révocation de l'Ëdit de Nantes, qui a cctûtô si cher à la France, obligea les protestants qui ne voulaient pas sa voir enlever leurs enfants soit à émigrer, soit à envoyer leurs fils et leurs ÛUcs à l'étranger pendant leur minorité. Mes aïeux, normands, dirigèrent naturellement leurs enfants sur Jersey où qut^lques-uns se Axèrent.
Ainsi, j'ai une innombrable p&rent-é anglaise. Ainsi, le bailli (gouverneur) de !*tlo do Jersey, lord Vemon, étnit mon cousin. D'autres, auxquels la fortune n'a pas ég^l^ment souri, les Vincent, les Morris, los de Quetteville, vivent disperséf en Anglt^terre ou dans les Dominions.
Avec quelques-uns j'ai gardé des relations.
Je nais ainsi au Mans le 30 mars 1863, un undi saint. ] Ma gouvernante anglaise me dira souvent : You are a ! ?u>ly child. « Vous êtes un enfant saint. » La pauvre fille, qui vivait encore il y a quelques années et qui est, j ^imagine, plus confite que jamais en dévotion, juge sans doute que Tenfant qu'elle a élevé n'a pas pris à tâche de justifier toutes ses espérances.
En 1864 j'ai un frère de seize mois plus jeune que moi. Joseph et Paul grandiront ensemble. Ils seront élevés en commun, ils ne se sépareront qu'à l'âge d'homme.
De ma tendre enfance je ne parlerai pas. J'ai dit la règle générale à laquelle je m'astreins. Eussé-je autrement décidé que je me garderais du ridicule qui s'attache à quiconque fait un sort aux minuties du premier âge 1
Que conterais- je au surplus? Nos promenades à mon frère et à moi, dans notre vieille cité mancelle, qui n'a guère changé depuis soixante ans, sous la conduite de nos bonnes, ensuite de notre institutrice anglaise? Nos séjours au bord de la mer? Nos passages à Paris où nos parents vont presque tous les ans et où il nous arrive d'apercevoir l'empereur Napoléon III et l'impératrice dans un carrosse de gala, entourés des cent gardes?
Petits riens qu'on aime à se remémorer, dont on savoure le parfum à mesure qu'on avance dans la vie 1 Premières fleurs écloses à l'orée du jardin secret que chacun d*entre nous aménage à son gré, dont les êtres de délicatesse écartent les profanes, où ils n'autorisent autrui à prendre vue que par échappées quand ils se trouvent contraints à faire entrevoir un coin du mystérieux enclos.
Cependant, le temps marche : voici 1870, voici le mariage de ma sœur — elle a dix-sept ans de plus que moi, elle
épouse le fils de l'ancien député de Paris M. Vavin — voici la guerre. Et puis, des paroles graves à mes petites oreilles : t Mon enfant, nos armées sont battues. L'empereur est prisonnier. La République est proclamée. » Des mois plus tard, en Bretagne où nous avions pris refuge, la nouvelle nous parvient que mon père, resté au Mans pour faire son devoir d'ingénieur et de représentant de la ville (il est conseiller municipal depuis un an), est élu membre de l'Assemblée Nationale.
Quelques semaines à Bordeaux 1 ensuite, pendant plusieurs années, nous habitons Versailles et Le Mans alternativement. A la fin de 1874 seulement nous nous fixons à Paris quand mon père est devenu ministre des Travaux publics.
Je ne note ces allées et venues que pour montrer mon père très attaché à sa femme et à ses enfants, associant les siens au mouvement de on existence. Logique avec luimême, il parle librement à la table de famille où il prend place le plus souvent qu'il peut. Ayant de la curiosité d'esprit, j'écoute avec passion. J'interroge mon père quand j'ose, ma mère à tout instant. L'un et l'autre me répondent. Je fais effort pour comprendre. Si je n'entends pas entièrement, je retiens. Des semaines, des mois plus tard, ma petite tête ayant travaillé, je pénètre ce que e n'ai pas saisi du premier coup. Et puis je grandis. Mon intelligence s'éveille, je commence à penser. Les choses, les hommes de la politique fixent mes premières réflexions.
J'ai fait ainsi provision de souvenirs que j'ai plus tard ajustés aux renseignements qui me sont parvenus, si bien que je me trouve à même d'apporter ma contribution, qui ne sera pas, je crois, dépourvue de toute utilité, à l'histoire des premières années de la République.
J'aurai cependant peu de choses à dire sur le gourer*
nement de M. Thiers — j'avais tout juste dix ans quand il croula, le 24 mai 1873 — je n'aurais rien à dire du tout sur le second Empire si de singuliers documents n'étaient tombés en ma possession.
J'ai trouvé dans les papiers de mon père, après son décès, une liasse de lettres et de notes dont je ne soupçonnais pas l'existence — il n'avait été fait devant moi que des allusions tellement discrètes à ces pièces que je ne pouvais entendre ce que cela signifiait — le dossier est infiniment curieux, trop curieux pour que je ne le fasse pas connaître.
Un fonctionnaire des Postes « chargé sous le second Empire de la correspondance politique » — délicieux euphémisme 1 — est remercié en 1872 ou en 1873 aussitôt que la République commence à s'installer définitivement. Il se plaint, il menace. Ah 1 on eniend se débarrasser de lui parce qu'il a dirigé le < cabinet noir ». Eh bien I on va voir. Il a gardé copie de plus de huit cents lettres écrites par de hauts personnages appartenant à tous les partis. Il en sortira une aujourd'hui, ime autre demain. Du chantage? Ehl oui, du chantage qui réussit ou qui parait réussir. M. Léon Renault, préfet de police, cède, fait semblant de céder. Il promet à M. S... de le recommander, comme celui-ci en exprime le désir, au ministre des Finances pour l'obtention d'une recette particulière ou d'une perception, à une condition, à la condition que toutes les copies qui ont été prises seront livrées et que l'ancien chef de service des Postes s'engagera à ne rien conserver, pas même des résumés sténographiques. Le marché est conclu. Des lettres sont échangées (singulière imprudence de la part d'un préfet de police I) Ces lettres j'en détiens les originaux ou r les copies. Mais je détiens aussi la nomenclature de la cor- ^
'respondance violée et des exemplaires de quelques-unes des lettres interceptées (1).
Comment cela? Ûhisloire est simple.
M. S ... n^obtient pas une satisfaction aussi complète que celle qu'il recherche. Quand, en 1877, mon père devient ministre des Finances, M. S ... s'adresse à lui et non seulement il lui remet, pour c expliquer » la besogne qu'il a accepté de faire, la liste des ordres qu'il a reçus de directeurs généraux des Postes du second Empire lui enjoignant de décacheter telles et telles correspondances — le moyen de défense est licite — mais il lui adresse des copies qu'il a conservées malgré le serment fait. Le triste sire se vante même d'avoir caché au préfet de police les lettres échangées entre le comte de Chambord et ses fidèles. Il s'est gardé^ allègue-t-il, de livrer, lui, monarchiste, de semblables éléments d'information à un homme politique républicain. Il les communique à un ministre des Finances qu'il honore de sa confiance parce que celui-ci fait partie du cabinet du Seize Mai et parce qu' « il sort de notre grande École ».
Mon père éconduit l'individu qiii se lamente en une dernière lettre datée du 9 septembre 1877. Il cherche cependant à appâter encore en révélant qu'il dispose d'une gentille petite réserve et que, si le ministre le désire, « il pourra, avec le temps, lui donner en grande partie le double de ce qu'il a remis à M. Léon Renault. » Nulle réponse ne lui parvient. Aucun envoi nouveau n'a lieu.
La publication des lettres cambriolées que mon père
a conservées dans son coffre-fort sans les en laisser jamais
sortir n'aurait aucun inconvénient aujourd'hui — il y aura
bientôt soixante-dix ans que les dernières d'entre elles ont
j été écrites. — Je n'extrairai cependant du dossier volu-
(1) On trouvert t<mt lo dossier dans mes archives.
mineux que quelques pièces. Le temps a fané les autres.
Il est fort peu intéressant de savoir les difficultés que M. de Laboulaye rencontrait dans sa campagne électorale à Strasbourg en 1866 et dont il entretenait son fils et ses amis parmi lesquels Emile Ollivier. Il n^est pas beaucoup plus intéressant de connaître les méthodes dont usaient les partisans de M. Thiers en 1868 pour préparer sa candidature dans tel ou tel département.
La correspondance du comte de Chambord et de ses amis retient davantage Tattention. A travers les lambeaux que je possède il n^est pas difficile de discerner les préoccupations dominantes du prince et de ses conseillers.
Écrivant en 1866, 68, 69 et 70 ils sont inattentifs aux dangers que court la France. Ils ne pensent qu'au prétendu péril révolutionnaire dont ils ont la hantise.
Un instant cependant, au lendemain de Sadowa, ils voient clair. Après avoir cru à la victoire facile de l'armée autrichienne, après avoir gémi sur sa débâcle, ils déplorent que Napoléon III n'ait pas eu la perspi3acité qui leur a manqué. Le comte de Blacas écrit le 18 juillet à sa bellefille :
« En attendant, ce grand politique — je parle de l'empereur Napoléon — voit déjà le beau succès et les heureux avantages que procure à la France son habile politique.
« Voilà la France flanquée de deux puissants voisins qui s'entendent comme larrons en foire et qui se fichent parfaitement de toutes les sommations et menaces françaises. Gela est très rassurant pour l'avenir... »
Mais, ces messieurs oublient vite. Ils en reviennent à leur première marotte. « La Révolution est à nos portes. L'empereur est hors d'état de la maîtriser, » voilà le thème
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habituel de leurs lettres. On sent que, plus conservateurs que royalistes, ils subiraient le régime étouiïant sans trop se plaindre s'ils y trouvaient des garanties contre le progrès des idées qu'ils redoutent. « L'Empire est fini, » ajoutentils en 1869, jugeant exactement, a Mais où allons-nous? Seul le retour au principe de l'hérédité monarchique avec tout ce qu'il implique peut « sauver la France ».
Ces considérations se rencontrent, emmêlées d'appréciations qui ne sont pas toujours dépourvues de justesse sur les hommes politiques du présent et du passé, dans une lettre écrite en 1869 par le duc d'Ayen au comte de la Ferté, Elle me parait assez curieuse pour que je a donne en entier :
Le duc (TAyen au comte de la Ferté à Nice.
Champlâtreux, 15 décembre 1869.
Tu vois dans quelle incertitude ou plutôt dans quel gâchis nous vivons. Le ministère et les Chambres battent l'eau à qui mieux mieux. Quant à l'homme, malgré ses grandes phrases, il reste dans son inertie, ne sachant pas prendre franchement un parti quelconque, ayant toujours une grande tendance à garder le pouvoir qui lui échappe, et cependant se laissant manger peu à peu et, par conséquent, user en pure perte. — Tout cela est pitoyable. Il n'y a pas un homme.
Cette Chambre, dont la très grande majorité est conservatrice et qui, en crainte de la révolution, est toute disposée à conserver l'Empire — bien qu'elle ne l'aime pas, — va, si elle continue, en arriver à une situation telle, vis-à-vis du pays, qu'une dissolution sera forcée. Dans ce cas, nous aurons légalement la révolution, car il est bien certain que, avec les dispositions actuelles des masses, le suffrage universel nous donnera une Chambre complètement révolutionnaire.
Un homme, un vrai chef, arrêterait tout cela et, avec les éléments actuels, pourrait encore faire marcher la machine. Mais remarque que, depuis 89, le niveau n'a fait que baisser. La
France a eu à cette époque (que cependant, je n'aime pas) l'assemblée, il faut en convenir, la plus remarquable — pleine de volontés de premier ordre. Tous manquaient d'expérience — c'est ce qui nous a perdus — mais il y avait là une quantité d'hommes hors ligne. L'Empire est venu qui a tout fait disparaître, autant qu'il a pu, puisqu'il a voulu être seul : 1815 a produit encore une Chambre remarquable ; 1830 a eu un seul homme : Casimir Périer; 1848 a commencé la série des incapables et des bavards comme Lamartine. Et le second Empire n'a eu que des avocats comme Billault, Rouher, etc.. plaidant le pour et le contre à volonté — mais d'hommes point. Nous descendons chaque jour les degrés de l'échelle et j'ai bien peur que le mouvement ne s'accélère suivant la loi de la chute des corps. — Tu vois que je suis un peu comme Cassandre ; c'est que la partie la meilleure du pays, celle qui voudrait l'ordre dans son propre intérêt, est tellement inerte, tellement habituée à être gouvernée, réglementée, en tout et pour tout, qu'elle ne fait rien et qu'elle ne fera rien pour se sauver.
J'ai été, en effet, préoccupé ces temps derniers, plus peut-être que de coutume, parce qu'il y a eu un moment où le gouvernement a cru fermement à un mouvement populaire à Paris. — Puis, enfin, tu as vu comment la suite de tout cela a tourné en eau de boudin. Une fois cette émotion calmée, on pouvait s'attendre à des violences au commencement de la session et on s'y attendait en effet — mais tu vois ce que sont ces braillards de la gauche, Gambetta, Bancel, Raspail, Rochefort — tout cela de pâles copies des révolutionnaires d'autrefois — tout cela dégénéré comme le reste. Notre pays, il faut le dire, donne le plus triste et le plus pitoyable spectacle à l'Europe.
Monseigneur a écrit une lettre que nous n'avons pas donnée aux journaux, afin qu'on ne lui prête pas le caractère d'un manifeste. 11 ne pense pas que le temps soit venu d'en faire un. Mais cette lettre est l'expression d'une pensée constante, le témoignage d'une soUicitude qui ne s'est jamais démentie, qui a toujours eu et qui aura toujours en vue le bonheur et les véritables intérêts du pays. En présence de la situation la plus
précaire dans laquelle il se soit trouvé depuis longtemps, Monseigneur a besoin de prouver une fois de plus à ses amis avec quelle constante vigilance ses regards sont fixés sur nos destinées. Je pense que toutes les paroles de cette lettre te paraîtront, comme à moi, Texpression de la vérité. Seulement, j'avoue que je crains fort, de toi à moi, que le pays ne soit pas aujourd'hui disposé de façon à ce qu'elle puisse avoir action sur lui. Mais je ne puis m'empêcher de penser qu'il arrivera un moment où il se fera une réaction dans les masses.
Ayen.
Le prince est aussi incertain que son second sur « le moment où il se fera une réaction dans les masses. » Le 7 janvier 1870 il écrit de Frohsdorf au comte Villaret de Joyeuse les lignes désenchantées qui suivent :
<K Que nous amènera 1870, qui ne commence pas, pour l'Europe, sous d'heureux auspices?
« L'état des esprits en France et à l'étranger, les progrès des idées révolutionnaires et subversives de tout ordre social, les faiblesses des gouvernements que l'on peut encore appeler conservateurs^ tout cela ne semble pr sagerrien de bon... »
Que nous amènera 1870? Il semble bien, à lire les quelques lettres de Gambetta que j'ai trouvées au dossier, que, pas plus que les royalistes, les républicains ne pressentent le drame imminent. Je n'ai, il est vrai, que trois lettres du grand tr bun datées de 1869. Deux sont adressées à A. Lavertujon. L'une a trait à un procès. Elle est négligeable» La seconde se réfère à un incident de la politique courante. Je la laisserais de côté si je ne voulais en retenir une vue politique singulièrement perçante. On lira en note le fragment qui l'inclut (1). La troisième lettre, envoyée à Clément
(1 ) Lettre de L. Gambetta à A. Lavertujon.
Montreux (Suisse), t 2 octobre 1869.
f J*al dû changer mes résolutions au sujet de Tincident Keratry. Tu sais
Laurier, est, au contraire, d'un grand intérêt. Écrivant à peu près à la même date que le duc d'Ayen, le chef des gauches formule, sur deux points : la fragilité du gouvernement impérial, l'impréparation du parti républicain, des opinions se rapprochant de celles exprimées par le conseiller d'Henri V. Il esquisse, en plus, dans le même document, de main de maître, une large politique. Je reproduis textuellement :