CHAPITRE X GLUfuromàxr
Un chapitre court, un chapître entier sur Clemenceau, un chapitre où je m'efforcerai d'être aussi juste vis-à-vig de lui qu'il ?ut injuste vis-à-vis de moi, un chapitre où je m'attacherai moins à son portrait qu'au récit de sa course désordonnée, échevelée, à travers l'existence.
La Bruyère a écrit d'un de ses personnages « qu'il n'était pas permis de rêver comme celui-là avait vécu »• Précipité des sommets qu'il était en train d'escalader, jeté dans une geôle où il devait finir ses jours, celui que l'auteur des Caractères figure réussit à sortir de Vin pace^ à reprendre sa course interrompue, à gravir la cime.
Tel Clemenceau I
Des fragments d'histoire qui sombreraient dans l'oubli s'il ne leur était fait place, des lambeaux de chronique inconnue de la plupart des contemporains s'enroulent autour de cette vie de tumulte. Quitte à essouffler mes lecteurs en les faisant bondir à ma suite d'épisode en épisode à travers les années, je retiendrai les incidents, les faits, de nature à éclairer la mentalité, les attitudes de l'homme, de nature aussi à illummer ce qui l'environne, à faire office de ces éclairs qui, déchirant l'air dans les soirs d'été, découvrant tout un paysage, trouent les clairs-obscurs, accusent les reliefs, font saillir les arrière-plans.
Issu d^une vieille famille d'excellente bourgeoisie vendéenne, fils d^un médecin traqué à raison de ses opinions républicaines lors du coup d*État napoléonien, Geoi^es Clemenceau est élevé au lycée de Nantes. Il vient à Paris en 1861 poursuivre ses études de médecine. Il a vingt ans. Compromis dans je ne sais quelle écbauffourée de la jeunesse républicaine, il laisse ses compagnons poursuivre seuls la lutte qu'ils mènent courageusement contre le régime impérial. Lui part pour PAmérique. Jl y passe plusieurs années. Il n'en revient qu'en 1869, quelques mois avant la guerre de 70. Il néglige de s'engager quand le.conflit.iclatd — il a vingt-neuf ans cependant. — Il pvéfère occuper un^jioste administratif. M. Arago, membre du ^ouvecnemient ade ia Défense nationale, Im Attribue la mairie du.XVXIi«.anrondissement de Paris. Le voilà, toutjeun^, ,maltrexl!unTéduit dont son tempérament de jchét de clan, qui va .poindre, tentera de faire une citadalle.
■Les circonstances le favorisent. Une centaine de ^uuionB de l'armée de. Paris n'ont^ils pas été bissés sur la butte de Montmartre où Clemenceau commande? Pour quelle raison? Sous le prétexte de ne pas laisser les «ngins tomber aux mains de l'ennemi. Qui a imaginé cette saugreniiîté? Coup de folie collective I Résultat de ia fièvre obsidionale, sans doute l.Les pouvoirs publics entendent, fort sagement, reprendre un armement qui peut être employé à^des fins de guerre jcivile.îP.endant dix-huit jours le sous-chef d'état* major de la garde natiomale réclame vainement la remise des pièces au maice de Montmartre à qui les ^bataillons cantonnés sur la butte ont promis de les rendre, t II nous ajournait toiijours, » a écriit l'ofiicier. Le gouvernement de IL Tbiers «e lasse. JOrdre «st donné au^néml Lecomtd de ramener les canonB. fîaiblem^it épaulé il monte rà Montmartre le 18 mars 1871. Il y est presque aussitôt eemé par
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use foule inorlante, «mpoigné par des gardes ««tionaux auxquels on a dit, crié sur tous les toa», que ce «erait acte de trahison de livrer les engins à $un gouvernement et à des officiers de félonie.,.
Pris au collet par la populace, il va être massacré ainsi q«e le général Clément Thomas qm la tourbe a salai tandis qu'il se promenait tranquillement les mains dans les poches, s«r le bo^evard RocàecbouarL L'iun et Tautre ne sont pas tout de suite exécutés. Le fén^d du Barail a écrit dans ses Sojwenirs qu'à Passy où il était le 18 mars, il «ooiuiut, a heure par heure, les événemenits dont Montmartre était le théâtre* « « Nous sûmei« dit-il, rassassônat des ;générauK Leoomte et Clémest Thomas â p&x. pris une heure et demie avant Vinstant précis où il fut perpétré. C*est très bizarre n'est-ee pas? Et pourtant icela 6'*expliqueu II a mjM aux porteurs de nouvelles de savaîr en quelles oqmrs les deux victimes étaient tomJDiées pour pouvoir prédire qu'elles allaient «être immolées, m
£b bien I ^ le maire de Montmartre, qui n'est pas à Passy comme le général du Barail, que fait-il? Il reste enfermé dans sa mairie dont il ne bouge qu'à la fin de la journée. « Je tiens à oonstater, » a écrit le vicomte Beugnot officier de T-état-major du général Le FIô, ministre de la Guerre qui, ««appréhendé lui aussi par les émeutiers, falHit subir le m>ême sort que ses €hcfs, « que M. Clemenoean n'a patru mi milieu de ces scènes honteuses et sanglantes qu'on aurait peut-être pu empêcher, qu'à six heures du soir, ajMès l'assassinat de deux généraux. »
Clemenceau fut violemment pris à partie, accusé >deepmplicité ^vec les massacreurs, k bien des rciprises. Il se défendit toujours avec passion affirmant que, s'il avait été prévenu en temps utile, il eût pris rang aux cAtés das victimes. Je n'en doute pas un instant. Seulement voilà ! U
ne fut pap informé... Comment cela a-t-il pu 8e faire?
Comment expliquer l'étrange ignorance en laquelle il fut tenu? Comment se peut-il que les porteurs de nouvelles alarmantes se soient tous dirigés du côté de Passy où était le gênerai du Barad et qu'aucun d'eux n'ait pris le chemin de la mairie, toute proche, du XVllI® anondissement? Est-il d'autre part croyable que les gardes nationaux, qui avaient confiance en Clemenceau, qui avaient promis de lui rendre les canons, de ne les rendre qu'à lui, ne l'aient pas averti des périls graves que couraient les officiers saisis? Que de singularités en tout cela I Une hypothèse — satisfaisante pour l'esprit. Clemenceau entend à coup sûr garder les canons de sa forteresse sans trop savoir de quel côté il les braquera. Entre les Versaillais et les Parisiens, chef de clan en herbe, il hésite. Quand il apprend que le gouvernement, faisant preuve d'une inconcevable imprudence, a mis en mouvement une poignée d'hommes pour reprendre les pièces, il devine que l'opération échouera. Il présume que les envoyés de M. Thiers seront vigoureusement houspillés, qu'ils devront battre en retraite. Avec cette légèreté que j'ai notée, que nous verrons éclater à chacune des phases de sa vie, il se persuade que tout se passera dans un calme relatif. Quelques horions sur les épaules des galonnés., peut-être... Petite affaire. Bonne affaire plutôt. Les canons seront conservés. Donc, laisser aller, rester tapi dans un bureau, décourager à l'avance quiconque aurait l'idée de solliciter son intervention en déclarant que le maire, tenu à l'écart par les pouvoirs publics, ne veut ni ne peut se mêler de quoi que ce soit. Et puis, les scènes sanglantes surviennent. On n'ose alerter l'officier municipal qu'à la dernière extrémité. Trop tard 1
Explication hypothétique, je l'accorde. Quelle autre?
D^^hnta fâcheux en tout cas dans t l'administration ».
Premiers pas dans la politique en ce même mois étrange* ment malencontreux.
Le 4 mars, M. Oemenceau dépose sur le bureau de l'Assemblée nationale dont il fait partie (il a été nommé député) une pétition du Club républicain positiviste de Paris demandant que la Corse cesse de faire partie du « territoire de la République » (sic) c'est-à-dire soit rendue à l'Italie (voir Journal Officiel du 8 mars 1871). Ah I vraiment I il faut que la patrie amputée la veille de l'Alsace-Lorraine subisse une nouvelle mutilation. Que n'écrirais -je pas sur ce sujet si je ne me refusais à prendre au sérieux un spasme de légèreté suraiguë I La Corse est la patrie des Bonaparte. Ils ont infligé à la France Brumaire et Décembre, Waterloo et Sedan. Des disciples d'Auguste Comte — étranges disciples I — proposent de rattacher l'île néfaste à l'Italie. Excellente idée, se dit Clemenceau. Saisissons le Parlement !
On hausse les épaules plus qu'on ne s'indigne à Versailles devant cette grotesquerie. Celui qui l'a commise et qui cesse très vite de faire partie de l'Assemblée nationale dont il démissionne n'en sera pas moins forcé de se tenir longtemps coi. Il lui faudra faire oublier l'inqualifiable aberration, surtout... surtout... le drame sanglant.
Les années passent. Clemenceau se démène dans les coulisses de la politique sans monter sur l'estrade. Le jour où la prescription lui paraît acquise à ses fautes (1) — à ses imprudences diront les indulgents — il bondit au premier plan. Il prend le commandement de l'extrême gauche. Programme de façade I Un seul but : renverser les gouvernements.
Pas difFicile! Les Chambres, entre 1877 et 1890, ren-
(1) A la séance de PAssemblée nationale du 22 mars 1871» Clemenceau a Taudace de parler des fautes du gouvernement, c Et les vôtres/ » interrompt graTement M. Thiers. Pas de réplique.
284 MES HÉMOIRES
ferment une imposante minorité de royalistes et de bonapartistes. La majorité gouvernementale est d'autant plus réduite que Téquipe clemenciste compte. Un déplacement de 40, de 50 voix et c'est fait d'un ministère. II su£Qt d'attendre que des rangs de la majorité soient disposés à se détacher un nombre égal de députés pour des raisons qui jamais — disons presque jamais — ne sont de noblesse... Quand Clemenceau, qui possède au plus haut degré le sens de l'ambiance parlementaire, juge le moment propice, il fait signe à ses complices de la droite, à M. de Cassagnac notamment, le chef des bonapartistes, avec lequel il a les meilleures relations de couloirs. Échange de coups d'œil, inclinations de tête de part et d'autre I On est d'accord. Le leader de l'extrême gauche monte à la tribime. Il tut, m'a-t-on dit, un orateur. Cela m'a toujours surpris. Quand je l'ai entendu — longtemps après il est vrai, mais est-ce que les dons oratoires s'émoussent avec les années? — je l'ai trouvé bien médiocre. Un débit pressé, une parole haletante. Les idées s'enjambent, se heurtent. Pas un développement de grand style. Pas une envolée. En revanche, je le concède, une singulière habileté, une réelle connaissance de l'auditoire. Il excelle dans la fausse logique. Et puis, qu'importe la qualité de ses discours 1 Ils n'ont d'autre objet que de fournir des arguments à ceux qui, projetant d'abandonner un gouvernement, sont e^ quête de prétextes pour justifier leur défection.
L'opération a réussi. Un ministère est à terre. C'est aujourd'hui Gambette qui mord la poussière, ce sera demain Jules Ferry, après-demain Freycinet. Pendant des années les cabinets tomberont les uns sur les autres comme capucins de cartes.
Dans quel dessem? Au profit de qui? De quoi?
Quand plus tard on interrogera Clemenceau, il répondra
en pirouettant : « Bah! j'ai toujours renTersé le même ministère. »
— Mais, c'est précisément ce qui condamne vos petites opérations, cher Monsieur, auraient pu lui répliquer ceux, dont je ne fus pas, auxquels il tint ce propos. Qui pratique noblement le régime parlementaire ne doit s'attaquer à un gouvernement qu'autant que, derrière sa personne à lui, derrière son programme à lui, se masse une imposante minorité qui d'im moment à l'autre peut devenir majorité. Quelles troupes entraîniez-vous, monsieur Clemenceau ? Les royalistes, les bonapartistes, l'extrême gauche. Ce n'est pas avec les coalisés d'une heure — coalisés pour démolir — que vous auriez pu construire quoi que ce soit. Et au fait, que songiez- vous à réaliser? Quel était votre programme? Voyons 1 Trois articles : la séparation des Églises et de l'État, mais vous vouliez la séparation tout de suite — vous n'envisagiez aucune des mesures dont le vote préalable conditionnait cette grande réforme. Que dis-je? vous renversiez le ministère Gambetta qui présen*tait un projet de loi sur les Associations. — Pas sérieux, c'est tout ce qu'on peut dire. Pas sérieux davantage le désir que vous manifestiez de l'impôt sur le revenu. Ni vous, ni aucim des vôtres n'aviez pris la peine ou n'aviez été à màne de tracer en une proposition de loi les linéaments — rien que les linéaments — d'une refonte fiscale. Vous réclamiez enfin la révision de la Constitution. Pourquoi? pour réussir un tas de belles choses, avançaient vos amis? Pour détraquer, pour abtmer, pour mettre le régime en péril, pensaient tous les hommes tant soit peu avisés.
« Pas de majorité républicaine — il va de soi — pour ces billevesées, si bien qu'une attaque bien conduite par vous n'aboutissait qu'à entamer un instant l'armée gouvernementale. La secousse passée, elle se reformait avec*
d'autres hommes à sa tête, auxquels vous ne commandies * pas, dont vous n'étiez pas, à voire grand dépit.
«i Car, parlons franc, cher Monsieur, vous ne poursuiviez que des buts personnels quand vous preniez successivemen» à la gorge tous les serviteurs de la République. Le programme? Vétille ! Vous ne vouliez qu'une chose : les places^ la place. Le plus fidèle de vos lieutenants, Pichon, a conté maintes fois à l'auteur de ces lignes les confidences que, dans la salle de rédaction de votre journal la Justice, il recueillait de vous après chaque crise ministérielle. « Cette « fois, voyez-vous Pichon, M. Grévy ne pourra pas ne pas « me faire appeler. » Vous n'étiez pas appelé cependant. Alors vous recommenciez, espérant toujours fléchir la résolution du Jurassien au solide bon sens qui était à la tète de l'État. Vous n'y arriviez pas. Comme son successeur M. Loubet il s'était juré de ne jamais vous confier le gouvernement. Il tint parole. Enrageant de vous voir constamment à l'écart, vous avez alors sauté sur ime occasion qui se présentait, sur une occasion de dictature. Un de vos grands amis, Cornélius Herz, le célèbre Cornélius, a découvert et imposé comme ministre de la Guerre — car c'est lui qui l'a imposé — le général Boulanger. Un instrument à votre disposition. Vous vous en êtes tout de. suite emparé. Vous avez bondi sur le fameux cheval i^. t. En croupe vous avez pris la bride de la monture. Vous l'avez tenu, quelques mois, en main. Quand vous eûtes orienté le coursier à votre gré, vous en êtes descendu et, comme M. Loyal qui, en ces temps lointains, présentait écuyers et écuyères en renom au public parisien massé sur les gradins du cirque, vous êtes apparu sur le devant de l'hippodrome symbolique où la France attend et regarde. Une main au mors de la bote, peinturlurée en noir par des saltimbanques, fut-il aflBrmé, l'autre main levée pour annoncer et lancer le
boniment : « Oyez peuples de France et de Navarre. Voici € le général qui a donné à ses soldats l'ordre de partager M leurs gamelles avec les mineurs en grève. Voici le général c qui a chassé les princes de Parmée. Voici le général- « revanche. » Et la foule des badauds d'acclamer le politicien qui tartine démagogie et patriotardisme, surtout le bel officier dont elle s'éprend.
« Grisé par son succès, le militaire à cervelle d'oiseau perd la tête. Il s'émancipe. Il se sépare de vous, son Barnum. Quelques mois d'apothéose et puis la chute.
« Vous vous flattez de n'être pas entraîné dans la débâcle. Vous vous trompez. Il eût vraiment fallu que les républicains fussent frappés d'amnésie pour ne pas retenir que le péril, le grand péril qu'ils avaient couru, c'est vous qui l'aviez causé puisque c'est vous qui aviez inventé, véhiculé celui que Jules Ferry qualifia « Saint-Arnaud de <5afé-concert ».
« On vous en veut terriblement. Les mauvais jours approchent. Le scandale du Panama éclate. Vous y êtes mêlé. Vous vous en tirez péniblement. Tout d'un coup, im nom sur l'écran, le nom de votre ami, le nom de Cornélius Herz, du docteur Herz comme vous l'appelez. Et voilà qu'il s'avère qno ce Juif bavarois, naturalisé Américain, que cet étraf^ '^^octeur, que ce financier interlope (financier? cela prête 'â rire) n'est qu'un escroc, n'est qu'un maître chanteur. Les fonds dont il vous a approvisionné (pour votre journal et pour vous, pour votre vie fastueuse de Parisien fêtard) ne peuvent dériver que de ses nobles trafics, — de la filouterie et du chantage, — à moms qu'ils n'aient été fournis par unf> grande puissance qui emploie Tolontiers sa « cavalerie » à cet usage (1).
<1) Pour de plus complets détails, liri^^ péritabU OUmeneeau, d'Ernest
c C'est cette version que Déroulède fait sienne quand, en des apostrophes enflammées, il vous accuse du haut de la tribune d'être k la solde de Tétranger. L'opinion ne suit pas Texalté, le fou, qui, sur de simples présomptions, sans preuves, vous impute le plus grave des forfaits. Elle n'en est pas moins troublée par l'évocation de toutes les crises ministérielles dont vous fût^s l'auteur et qui ont nui au développement de la politique française. Elle vous en veut surtout de l'abandon de l'Egypte auquel vous vous êtes obstiné.
c Et quand, succombant sous le poids des attaques qui surgissent de toutes parts, vous êtes, en 1893, exclu du Parlement, les animosités se transforment en haine, les loupçons se muent en certitudes — en prétendues certitudes, — vous vous effondrez. Chacim de vous déclarer fini, rayé à tout jamais de la vie publique.
c Pendant plus de vingt ans vous vous êtes agité, vous -tvez démoli, à tort et à travers, vous avez renversé t toujours le même ministère » dites-vous, dans l'unique dessrâi de vous emparer du pouvoir. Vous avez complètement échoué. N'est-on pas fondé à présumer que vous allez disparaître en ne laissant derrière vous que la renom d'un médiocre et suspect intrigant? »
Ceux qui prophétisaient ainsi en 1893 et qui étaient le plus grand nombre se trompaient du tout au tout. Us lie savaient pas le ressort prodigieux de Thomme.
Clemenceau a cinquante^deux ans. Il a manqué sa vie. Il va s atteler à la rude tâche de la refaire. Il réussira. Il aura, enfin, le pouvoir si ardemment convoité. Mais, ter-
JvDiT, auisi Leurs Figures de Maurice Babbès. Quelque parU pris — pas trop — dans le premier de ces deux ouvrages.
Le second est un odieux et magniOque pamphlet. U suinte la haine. Le fltl y dégoutte. Mais il est riche de précisions frappantes, il est lourd de détails •t 4e AtcumentssaisisssAts* C'est la seule œuvre forte de Maufîce Barrés.
fîble question 1 les stigmates de « raventurier » ne resterontils pas empreints dans la chair de Fhomme de gouvernement?
Aucun des politiques jeunes qui, ea 1906, prêtèrent leur concours à M. Qemenceau formant à soixante-cinq ans passés son premier ministère, ne mettait en doute que le nouveau président du Conseil ne fût entièrement dégagé de son passé. Les lourdes fautes d'antan, qui, aux uns comme aux autres, étaient insupportables à considérer, ils les mettaient au compte d'une turbulence et d'une légèreté juvéniles dont, légers eux-mêmes, ils se persuadaient que l'expérience, les années, les épreuves avaient corrigé celui qu'ils acceptaient pour chef.
Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour apercevoir que Clemenceau n'était guéri qu'en apparence que, dans la réalité, ses défauts subsistaient, atténués simplement.
Néanmoins, étayé par ses collaborateurs, il prend figure, durant sa première présidence, d'homme de gouvernement, presque d'homme d'État.
Mais, à peine est-il rentré dans le rang que vulgairement il retombe dans l'opposition. Opposition sourde au ministère Briand. Opposition déclarée à mon gouvernement du jour où, me refusant à entrer dans les voies de la guerre, je mets le cap sur un accord avec l'Allemagne. J'entends, ayant percé sa mentalité entre 1906 et 1909, qu'il est hostile à tout accommodement avec nos rivaux. Il a cependant subi l'agrément de 1909 avec l'Allemagne qui est la cause immédiate de la crise où je me débats. Il devrait faire compte des difficultés qui m'ont été léguées par mes prédécesseurs. S'il prétend s'en tenir à sa thèse sans en démordre, du moins pourrait-il la soutenir avec la mesure
que la tradition, le souci des intérêts du pays commandent aux parlementaires d'observer en matière de politique extérieure. Clemenceau n'a décidément pas appris la mesure au gouvernement. Il mène contre moi une agitation endiablée. Il descend à chercher dans tous les recoins des armes pour me nuire. D'où cet acharnement I II est — je le sais de reste — partisan résolu de Talliance anglaise. Mais, moi aussi... Traitant avec l'Allemagne, je suis en complet accord avec le gouvernement de la Grande-Bretagne, avec son premier ministre, avec mon ami, M. Asquith. Alors?... Ohl je sais que les libéraux qui gouvernent l'Angleterre ne sont pas maîtres absolus au Foreign Office. A côté d'eux^ les contenant, les surveillant, les contrecarrant à l'occasion, il y a ia féodalité des grands fonctionnaires, des ambassadeurs. Il y a aussi le redoutable Intelligence Service. Clemenceau serait-il lié à la puissante coierie? V Intelligence Service^ qui a ses chefs, son budget indépendant, presque son autonomie, aurait-il prise sur lui?
Je me pose ces questions en novembre 1911. Informezvous, me dit-o/i (1). Et on m'engage à interroger M. Cavard directeur de la Sûreté générale sous Waldeck- Rousseau. Je le mande à mon cabinet.
« Waldeck- Rousseau me dit l'ancien fonctionnaire, tenait M. Clemenceau en étroite suspicion. Quand, en 1901 ^ celui-ci se rendit en Angleterre, le président du Conseil voulut le faire suivre. Peut-être le fit-il suivre. » M. Cavard se réserve en donnant à sa phrase une forme dubitative qui ne trompe pas son auditeur. — Il poursuit : t Ces soupçons me parurent fondés à la suite d'incidents dont j'eus à connaître. J'appris qu'un M. de Saint-Aubanet, aujourd'hui décédé, fut pris comme agent de renseignements par
(1) Je ne veux mettre aucun nom derrière le pronom que ]e souligne»
Vambassade d'Angleterre sur la recommandation de M. Clemenceau. Le personnage essaya ensuite d'entrer en rapports avec mes services. II allégua quUI ne donnait à TAngleterre que des pièces d^amorçage. Mais nous sûmes qu'il mentait. Nous reconduisîmes. M. Qemenceau, bien que dûment nçerti^ n'en persista pas moins à soutenir et à pousser le Saint-Aubanet. Il chercha à l'attacher au service des renseignements du ministère de la Guerre. A cet effet, il s'adressa au colonel Rollin. En vain ! M. Clemenceau insista, protesta, s'emporta. Il y eut une vive altercation entre le soldat et l'homme politique. »
Au bas du papier où, le 18 novembre 1911, j'ai noté ces confidences, j'ai ajouté ceci : « J'ai eu confirmation sous quelques réserves de l'exactitude de ces dires par Moreau, chef de service à la Sûreté générale. » Aussitôt M. Cavard parti, j'avais fait appeler ce très vieil agent que l'ancien directeur m'avait engagé à feuilleter.
Penh I fis-je à part moi au sortir de ces brefs entretiens, tout cela ^rait très grave s'il fallait prendre au pied de la lettre les allégations des policiers. Mais, je m'en méfie diantrement. Je comprends sans doute maintenant les attitudes de Waldeck. J'entends qu'il soupçonnait gravement Clemenceau. Cependant, s'il était encore de ce monde, mon maître ne reconnaîtrait-il pas avec moi que l'histoire du Saint-Aubanet est suspecte? Était-il vraiment un espion, ce drôle? Si oui, il a très probablement trompé Clemenceau dont je sais qu'il avale, bouche bée, tout ce que lui racontent les gens qu'il a pris en goût. Par exemple, ce qui est extravagant, c'est cette intervention d'un haut personnage politique pour placer un mouchard auprès d'une ambassade étrangère, même auprès de la Sûreté générale. Légèreté, soit ! légèreté, qui, tout de même, dépasse les bornes I Cela retenu, le reste n'est-il pas ragots, rivalités de « flics »?
292 HSS HÉMOIRES
J'attachai, j'attache une toute autre importance au récit que je ne provoquai pas, qui me fut fait spontanément par un personnage, considérable celui-là, renommé à juste titre pour la sûreté de son jugement, pour sa gravité pondérée^
Dans les premiers jours de janvier 1912, M. Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, est introduit dans le même cabinet, auprès du président du Conseil. Il est venu parler des affaires de TÉtat. Il sent, comme son int»locuteur, qu'une crise ministérielle est à l'horizon. Ayant pleinement agréé, d'accord avec son frère, ambassadeur de la République à Berlin, la solution donnée par le gouvernement de 1911 au différend franco-allemand, il déplore l'intrigue conduite au Sénat par MM. Qemenceau et Poincaré pour renverser le ministère Caillaux. Il juge que de ce fait la politique de conciliation européenne sera ébranlée. Négligemment, comme s'il voulait munir celui qui est encore son président du Conseil d'une arme utile sans avoir l'air de la lui mettre entre les mains, il laisse tomber les paroles suivantes : « Savez- vous, monsieur le purésident du Conseil, quelles conditions M. Clemenceau imposa à M. Picbon quand il lui confia, en 1906, le ministère des Affaires étrangères? » Signe négatif de celui auquel l'ambassadeur s'adresse, c Eh bien I M. Gemenceau disposa qu'il causerait seul avec le représentant de la Grande-Bretagne. Toute conversation politique avec l'ambassadeur d'Angleterre fut interdite au ministre responsable. » Une pause. « Jamais, reprend M. Carobon, je n'aurais consenti à payer d'im prix aussi singulier le portefeuille des Affaires étrangères. » Une nouvelle pause. La conclusion : c Voas ne pouvez imaginer^ monsieur le président du Conseil^ qudles histoires terribles cela nous attire. » (Phrase textuellement reproduite.)
Les paroles de M. Paul Cambon ne laissent place à aucvn
doute : M. Oemenceau a conduit une politique extérieure personnelle entre 1906 et 1909. Il ne s'est pas contenté de surveiller, d'épauler, comme cela était dans ses attributions, son collaborateur au Quai d'Orsay. Il ne s'est même pas borné à se substituer à lui, accidentellement, au cours d'une négociation pour en assurer le succès, comme on m'a reproché de- l'avoir fait — on a exagéré, — comme je l'ai fait en partie durant le débat franco-allemand de 1911. Le président du Conseil de 1906 a été beaucoup plus loin. Il a délibérément cloisonné, à son profit, les relations francoanglaises. Quelles raisons? on n'en voit qu'une : des projets complexes, donnant lieu à des conversations délicates, étaient probablement débattus entre le chef du gouvernement français et les fonctionnaires de Foreign Office. Le secret de ces entretiens importait à un si haut point que . Pichon en fut écarté. Clemenceau savait cependant sa fidélité docile. Sans doute était-il moins sûr de sa discrétion. Et puis, forcément le ministre des Affaires étrangères en aurait conféré avec ses collaborateurs, avec Georges Louis...
Rien de grave cependant n'est sorti de tout cela, objectera-t-on, sauf les « histoire terribles » qu'a mentionnées M. Paul Cambon et qui se sont arrangées puisqu'il n'y a eu d'éclat d'aucune sorte. Exact 1 Mais — je l'ai déjà noté — le ciel européen était clair à l'époque. Que fut-il advenu 8*il eût été chargé de nuages? Pourquoi, enfin, — j'en reviens à ce qui me hantait, à ce qui me hante encore l'esprit — cette institution de tête-à-tête obscurs entre le président du Conseil et le représentant, je ne diB pas du gouvernement anglais, — je dis : du Foreign Office, ne faudrait-il pas ajouter : de V Intelligence Serpice?
Sous l'empire de quels mobiles, de quelles contraintes, Clemenceau imagina-t-il ou subit-il cette organisation de
gouvernement en désaccord avec l'esprit, sinon avec la lettre de notre Constitution?
Me faut-il donc croire ce que Maurice Barrés insinue dans son livre Leurs Figures quand il avance que Cornélius Herz^ condamné par la justice française, réfugié à Bornemouth, n'a échappé à l'extradition menaçante que parce qu'il a livré à l'Angleterre des dossiers accablants pour des hommes politiques français, pour un homme politique (Clemenceau) (1) qui a, dès lors, appartenu à la Grande-Bretagne? Faut-il suivre l'ancien ministre des Affaires étrangères^ M. Flourens, lorsque, dans un livre intitulé la France conquise — livre de partisan, je m'empresse de le dire, — il met sur le même pied Clemenceau et le triste second du régent, ce stipendié britannique, qui eut nom le cardinal Dubois? Faut-il, pour parler à la fois en clarté et en mesure^ accepter, sans la retoucher par un commentaire, la formule que me livra Aristide Briand dans son cabinet de ministre des Affaires étrangères en 1928?
J'étais venu à cette date faire une visite d'amitié à mon collègue de la veille. L'entretien se prolongea. Nous évoquâmes le passé : Clemenceau, dont tous deux nous avions été jadis les collaborateurs. Depuis lors, depuis 1909, il était revenu au pouvoir. Ayant démoli par une critique
(1) Note ajoutée en 1930. — Ce qui me laisse à penser que Cornélius Hers était détenteur de pièces étrangement graves c'est ce que M. Doumer prési* dent du Sénat m*a conté le 8 juillet 1930. Je déjeunais ce jour-là au palais du Luxembourg. La conversation étant venue à tomber sur Gemenoeau, le président, à côté duquel je me trouvais, m'apprit que le premier cabinet dont il fit partie, It cabinet Léon Bourgeois (fin 1895-commencement 1896) avait été saisi par le garde des Sceaux de la très grosse atTaire suivante : certains papiers de Cornélius Herz — originaux ou photographies — étaient parvenus à la Justice; Clemenceau y était compromis de telle sorte que le ministre requérait des poursuites et, pour commencer, une arrestation.,,
Léon Bourgeois fit opposition. Il remarqua que rafTaire du Panama avait déjà fait tort aux institutions républicaines, que ce nouveau scandale serait lourd de conséquences redoutables.
Le Conseil des ministres suivit son président
impitoyable tous les gouvernements de la guerre, il était parvenu à se bisser à leur place. J'omets intentionnellement le campagne de calomnies dont il s'aida. J'en fus la victime. Je l'oublie. Briand, qui avait envisagé comme moi, de bien plus près que moi, les possibilités de paix en 1917, qui avait commis quelques imprudences auxquelles il sera fait allusion dans un autre chapitre et qu'on ne m'eût pas pardonnées à moi si je m'y étais abandonné, avait failli me rejoindre devant la Haute-Cour. Clemenceau l'en avait publiquement menacé à plusieurs reprises. Je n'en suis pas moins assuré que, comme moi, le ministre de 1928 dominait le ressentiment que l'homme eût été fondé à nourrir.
Nous parltmes donc de Clemenceau, de l'heureuse fortime qui lui advint en 1918 quand il eut la chance de voir l'Allemagne, déjà vaincue sur les bords de la Marne et à Verdun, plier enfin le genou tandis qu'il détenait le pouvoir. Nous parl&mes surtout des traités qu'il signa, de ces traités dont, a dit Anatole France, « l'Europe périra si la raison n'entre pas enfin dans ses conseils. » Nous nous entrettnmei des avantages singuliers réservés par ces actes diplomatiques à certaine puissance. Briand m'expliqua comment, de par la volonté de Clemenceau faisant litière d'avantages que l'Angleterre nous avait concédés en des accords formels librement signés, il s'en fallut de peu que nous ne fussions évincés de toute participation aux gisements pétrolifères de Mésopotamie. Comme je demandais à mon interlocuteur d'où, selon lui, dérivait cette méconnaissance des intérêts de la France : t Oh 1 je ne sais pas, me dit-il. Ce dont je suis convaincu c'est que Clemenceau n'était pat libre vis-à-vis de l'Angleterre. »
A plusieurs reprises Briand répéta : « Il n'était pas libre ▼is-à-vis de l'Angleterre. » Je cite textuellement.
Je ne prendrai pas les mots au pied de la lettre. J'inter-
prêterai, en accord, j^en suis sûr, avec Briand hd-mèma : Gemenceau fut le prisonnier — hors de tous liens d'argent ou de vilenie — d'une doctrine qu'il avait préconçue, d'un système de politique extérieure qu'il avait forgé et auquel le rivèrent quelques-unes de ces légèretés ou de ces imprudences dont on dirait qu'il prend plaisir à les accumuler. Qui verra le personnage comme je le vois, comme j'ai essayé de le faire apparaître, comme je vais m'efforcer de le schématiser partagera mon sentiment, j'allais dire notre sentiment commun à Briand et à moi.
Un « composé de dissonances », a écrit Shakespeare d'im de ses personnages. Le manteau, jeté par le grand écrivain sur Tépaule d'un suivant, habille Clemenceau de pied en cap. Chez lui les qualités et défauts s'entremêlent, se heurtent, dissonent.
A première vue Tintelligence parait remarquable, l'instruction étendue. Et l'on ne se trompe pas entièrement quand on formule ce jugement. On en revient pour partie quand on a exploré l'homme. On s'aperçoit que la culture est fragmentaire, le cerveau sans espace.
Il a des humanités. Il (X)nnait la Grèce antique — il dit la connaître (Jaurès affirmait qu'il ne la comprenait pas). — Il possède ses classiques, la littérature française, la littérature anglaise — il parie admirablement la langue de nos voisins. — Il sait l'Histoire de France, l'histoire des temps modernes. Il ignore totalement la sociologie, l'économie politique. Peut-être a-t-D parcouru Stuart Mill. Je jurerais qu'il n'a jamais lu ni Bastiat, ni Proudhon, ni Marx.
Sa superbe s'empresse dès lors à déclarer négligeables finances, économie. N'allez pas lui parler de la loi du matérialisme historique. N'allez pas lui dire que, part étant faite
an facteur idéologique, les mouyements des peuples sont conditionnés par les évolutions économiques. Il hausserait les épaules. Bornée par une paresse orgueilleuse, son intdligence se satisfait d^un rudiment politique. Épousant la formule enfantine de Michelet à savoir que la question économique n^est qu^une conséquence, qu'un approfondissement essentiel de la liberté, il a décrété dans son for intérieur que la liberté suffisait à tout. Presque libertaire, ai-je dit? Ouil non pas libertaire à la façon raisonnée d'un Herbert Spencer ou d'un Kropotkine, libertaire par irréflexion nonchalante, libertaire par penchant pour l'indépendance déréglée. Car celle-ci ne lui déplaît pas quand il la rencontre chez les citoyens et quand, bien entendu, il n'en pâtit pas. Car elle lui parait être la norme des relations de peuple à peuple. Il raille toutes les tentatives d'organisation internationale qu'il a tôt fait de taxer de chimériques. Les nations doivent se battre périodiquement, elles se battront in œternum^ juge-t-il. Rien d'autre à faire que de se préparer perpétuellement à la guerre.
Avant 1914, il n'avait pas compris, il n'a pas compris au cours du grand conflit, que la science avait aggravé, aggraverait de plus en plus les tueries dont elle avait déjà centuplé l'horreur, que demain elle livrerait aux hommes des secrets mille fois plus redoutables que ceux qu'elle leur avait déjà confiés et dont ils firent un si effroyable usage de 1914 à 1918, que, si l'on n'y prenait garde, non seulement la civilisation sombrerait sous les ruines mais que l'humanité disparaîtrait. Eût-il, même vaguement, pressenti ces choses, il n'eût pas couvé sous son aile les traités gros de cataclysmes. Mais, ces idées le dépassent. Son intelligence, alerte dans l'ordinaire, balbutie quand elle est en face des hautes questions. Il est au-dessous des grands problèmes qui se posent.
Il fut au-dessous de ceux, de moindre ampleur, qui se posèrent durant sa maturité, entre 1870 et 1914. Il resta constamment im homme de 70. Figé sur nos défaites accidentelles, il n'admit jamais, avec Gambetta, que les grandes réparations peuvent sortir du droit. Il se persuada que la violence internationale commise à notre préjudice ne pouvait en aucun cas, être annulée par d'autres voies que par les voies de la guerre. Imprudent et sommaire, il ne vit pas que, quoi qu'on pût penser à cet égardy il importait au plus haut point de détourner le peuple français, qui est de flamme, de tout projet, de toute idée, même vague, de collision nouvelle, qu'à ces fins il fallait donner un aliment hors du vieux continent au besoin d'activité qui dévore notre race. Maîtresse d'un vaste empire colonial, moralement fortifiée par l'esprit de conciliation auquel elle serait contrainte de se plier en suite de son expansion au delà des mers, la France devait se trouver en situation de tirer profit de tous les événements qui surgiraient, de recueillir, lors des dislocations européennes inévitables, dans la paix si elle pouvait être maintenue, hors de la paix si elle était impossible à conserver — sa réserve lui valant des alliés, — les légitimes restitutions.
Grande politique, toute de sagesse et de raison 1 L'évaltonné qu'il fut la combattit à outrance.
D'abord, qu'est-ce que c'était que ça les colonies? Est-ce que ça présentait le moindre intérêt ces mondes nouveaux dont on lui rebattait les oreilles? L'Europe seule comptait. A courir ainsi après ces établissements en Afrique ou en Asie qui coûteraient gros et ne rapporteraient rien, on n'obtenait qu'un résultat : on mécontentait l'Angleterre. Et, sa politique à lui qu'il opposait, sans oser le crier tout haut, à celle des Gambetta et des Ferry, avait pour clé de voûte non pas l'alliance d'égal à égal avec l'Angleterie
mais la subordination de notre pays vis-à-vis de la Grande- Bretagne dans toutes les questions extra-européennes. Heureusement pour nous, Clemenceau ne fut pas suivi sauf un seul jour, le jour néfaste où, docile à sa voix, le Parlement renonça à l'Egypte. Si sa thèse eût prévalu sur toute la ligne, elle eût abouti au recroquevillement de la France. Nous eussions laissé à d'autres l'empire du monde sans être assurés — loin de là — de l'alliance anglaise. Nos voisins, avec raison, n'estiment que les forts, ils font peu de cas des nations qui fléchissent devant eux.
L'homme cependant persistait, s'agitait, correspondait avec ses admirateurs de l'autre côté de la Manche — il n'en manquait naturellement pas. — Nul besoin d'évoquer les papiers ou les guinées de Cornélius Herz pour expliquer que Clemenceau ait par parcelles aliéné sa liberté politique. Une conception étroitement passionnée, à laquelle l'imprudence fît sans aucun doute cortège, le verrouilla.
Cependant, cet étourneau malfaisant — ainsi le qualifiait Gambetta (1), ce destructeur comme l'appelaient tous les politiques, presque sans exception, entre 1875 et 1900, s'est saisi à deux reprises des leviers de commande. S'il a détruit, saccagé plutôt, en 1919, il a connu à la même époque le grand triomphe, presque l'apothéose. Il a, un instant, symbolisé la victoire de la justice et du droit à laquelle je ne nie pas que son extraordinaire virilité n'ait concouru. — La vague de popularité qui l'avait enveloppé l'a ensuite laissé sur le rivage. Mais le silence dans lequel sa vieillesse s'est drapée lui a valu l'étonnement admi-
(1) Dans un déjeuner au Palais-Bourbon, Oambetta, président do la CSiambre, a en face de lui Auréiien Scholl, le chroniqueur célèbre. Infiniment d'esprit Sclioli mais souvent maladroit I Le yoilà qui se lance dans un éJoge éperdu de Clemenceau. Oambetta s'impatiente, s'agite, frémil, ûnil par couper court au dithyrambe. « Écoute bien, Auréiien, ton Clemenceau, quand mémo il vivrait cent ans, ne sera jamais qu'un étourneau maUaisant. »
ratif de tous ceux qui prisent les grands recueillements.
Quelles qualités font donc chez cet homme étrange contrepoids à ses immenses faiblesses?
Il a le caractère. Je décompose : il a la volonté acharnée, rinfatigable ténacité, le courage indomptable. Et j'omets les dons secondaires, précieux pour un politique : la souplesse, rhabileté, la ruse.
« On ne fait rien avec son esprit, peu de chose avec son intelligence, tout avec son caractère, » a écrit Chamfort. Que n'eût fait Clemenceau qui avait le caractère, si celui-ci n'eût été marqué d'une double tare : orgueil, dureté? Les dissonances de Shakespeare 1
Encore l'orgueil, cet orgueil fou qui rendait insupportable, presque odieux, à Qemenceau un collaborateur tel que moi du moment où il sentait que son gouvernement ne vivait que sous le pavillon de la réforme fiscale, cet orgueil ne va pas toujours sans grandeur... Lucifer capte les ftmes... Anatole France m'a conté comment aux débuts de l'affaire Dreyfus, Clemenceau s'empara de lui. L'homme politique était bas alors. Il avait été lâchement abandonné par presque tous ses amis en 1893 après ses échecs (i). N'ayant pas le matelas d'un avoir personnel qm permit à d'autres d'attendre dans la sérénité silencieuse le retour à meilleure fortune, il dut se mettre au travail. Quel travail? Écrire? Ses intimes l'en disaient incapable. Jusque-là^ il n'avait fait que causer les éditoriaux de son journal ou bien dicter, en des phrases essoufflées comme celles qu'il laissait tomb^ du haut de la tribune, des articles à ses
(1) domenceau en était réduit à irae telle détresse qu'il suppliait Râbier» on des rares partisana qui lui fussent restés, alors député, mou collègue tu Sénat aujourd'hui, de faire passer dans un grand journal un papier qu'il avait rédigé et dont la publication pouvait lui assurer une modeste rémunération. Pas de signature au Imis de rarticle, était-il le premier à admettre. Aucune feuiUe à tirage n'eût supporté le nom de CSemencean.
collaborateurs. Mais il avait le sens de la langue française. Ses premiers papiers sont lourds, pâteux. II émonde, il allège sa prose. A force de travail il devient un des premiers journalistes du temps. Il n^en est pas encore là lorsque, en 1897, il dine côte à côte avec Anatole France dans je ne sais plus quelle maison. Les deux hommes sortent ensemble. Ils cheminent à travers les rues désertes de Paris endormi. Clemenceau se met à parler de l'affaire Dreyfus. I demande le concours du grand écrivain : « Nous serons seuls, dit-il« Nous aurons tout le monde contre nous, » et il énumère complaisamment les multiples forces politiques et sociales qui feront obstacle. « Nous serons seuls, répète-t-il. Mais nous vaincrons. » Et il redit, sans se lasser, la formule : € Nous serons seuls, mais nous l'emporterons. » La phrase hallucinante communique à celui qui la recueille la passion de la lutte, la volonté de s'ériger au-dessus de la foule. « Comb en d'intellectuels, me disait Anatole France, n'a-t*il pas conquis en leur insufQant pour un instant sa frénésie de courage et d'orgueil? »
La dureté lui est moins salutaire. Juste de dire qu'il n'en a pas la frénésie. Il n'est ni cruel, ni méchant de parti pris. Il n'aura pas le sadisme du mal. Mais, qu'on ne se trouve pas sur son chemin 1 II brise, s'il est le plus fort bien entendu, les êtres qui s'opposent à lui, qui le gênent ou dont il pense simplement qu'il a intérêt à se débarrasser. Il apporte à ces i xécutions la férocité que symbolise le surnom dont il se réjouit. Il est « le Tigre ». Seul le souci de sa stature peut fléchir son insensibilité. L'intuition dont il n'est pas dépourvu lui suggère, d'aventure, que, pour prendre posture avantageuse devant la postérité, il lui faut feindre quelques sentiments d'humanité. L'orgueil lui dicte alors la compassion. Mais il lui arrive aussi que ce même orgueil lui interdise la pitié.
Un exemple : une lamentable histoire !
Quand il eut perdu « le docteur Herz », Clemenceau se mit à la recherche d'autres bailleurs de fonds pour sa politique et ses journaux. Après avoir frappé avec plus ou moins de bonheur à diverses portes, il découvrit et s'attacha Alphonse Lenoir. Un courtier de publicité brutal et grossier, pas mauvais homme, ayant — il va de soi — la moralité particulière à son métier, propre tout de même dans l'ensemble ou à peu près, infiniment supérieur en tous cas à ce misérable Cornélius 1 Lenoir commandita Clemenceau, le fit commanditer. J'entends qu'il lui procura l'arçent nécessaire pour faire vivre ses journaux, VHomme Libre notamment, dont le directeur, c'est-à-dire Clemenceau, était appointé convenablement, laidement si l'on veut, sans exagération cependant. Le rabatteur de l'homme politique que celui-ci ne rémunérait qu'en le promouvant dans la Légion d'honneur (1) ou en lui facilitant des affaires, mourut en 1915. Il laissait un fils Pierre Lenoir, qui ne valait pas cher. Un amoral, un de ces coureurs et de ces faibles qui sont capables de toutes les folies pour la première femme qui passe et qu'ils ont momentanément dans la peau. Il était jeune, à vrai dire. Se serait-il amendé? Nul ne le peut savoir puisqu'il disparut tragiquement en 1919. Épris d'une
(1) Quand, en 1906, je redevins ministre des Finances, Poincaré, n'indiquant les croix disponibles, m'apprit que M. Etienne, ministre do îa Guerre dans le cabinet Sarrien, ami intime de Gemenceau, avait cédé aux Finances une croix d'cfTicier pour M. Lenoir Je me récriai, t Vous ferez ce que vous voudrez, me dit Poincaré, mais je vous avertis que vous aurez quelques difficultés avec votre président du Conseil si vous refusez une croix qui, après tout, ne vous coûtera rien puisqu'elle est prise sur le contingent de la ( 'Uerre. • Je me résignai. Lenoir que je ne connaissais pas vint me remercier- Il me servit depuis. li aida des journaux auxquels je m'intéressais pour des raisons politiques, sans que, moi, j*y recueillisse jamais le moindre avantage pécuniaire, .le me trouvai ainsi tout k fait libre de répondre à Lenoir par l'intermédiaire de mon chof de secrétariat particulier auquel il avait manifesté, en fin 1913, son désir d*être commandeur de la Légion d'hoooeur, que » Je n'aimais pas les plaisanteries de mauvais goût ».
fille aux dents longues, tenaillé par le besoin d'argent, il succomba à une odieuse tentation. Mis en mouvement par quelques coquins il accepta eu pleine guerre de l'argent allemand pour acquérir le Journal. L'affaire avorta. Qu'importait à Lenoir ! Ce qui l'intéressait c'était la commission qu'il avait touchée : cinq cents billets de mille francs qui lui passèrent tout juste entre les mains. Il les jeta, aussitôt reçus, sur le lit de la drôlesse.
Les faits viennent cependant à être connus... incomplètement. Conseil de guerre 1 Pierre Lenoir est mal défendu. Les instigateurs du coup sont laissés de côté ou légèrement frappés. Pour lui, la mort ! Les membres du tribunal militaire aperçoivent cependant que le ministère public, un valet de bourreau, un magistrat à la Laffemas, un sieur Momet a requis, les a entraînés trop loin. Ils sont unanimes à signer un recours en grâce. Pas de doute ! Pierre Lenoir va être gracié, c'est-à-dire envoyé à Cayenne. La différence de traitement entre lui et lei misérables qui furent les motours de l'entreprise est trop choquante. Au surplus, la guerre est finie. Encore quelques semaines, la paix déjà signée, sera définitive, la Cour de cassation arrêtera que les sentences de mort prononcées à raison de faits politiques — la trahison est un fait politique — ne peuvent pas recevoir exécution. Tout le monde s'attend donc à un acte de clémence. Il suffit, pour qu'il intervienne, que le ministre de la Guerre — Clemenceau — le recommande au chef de l'État.
L'orgueilleux s'y refuse. Il n'en est plus à compter les services qu'Alphonse Lenoir lui a rendus. S'il a pu poursuivre son action dans la presse, s'il a pu donner à sa carrière politique le développement qu'elle a reçu, s'il a pu çwre confortablement pendant des années, c'est grâce au courtier dont il fut le commensal. Son intimité dans la mai-
son fut si grande qu*il consentit à figurer comme premier témoin au mariage du fils, au mariage de ce Pierre Lenoir qu^une sentence, jugée excessive par ceux-là mêmes qui Tout rendue, vient d'atteindre. Le président du Conseil n'a qu'un geste à faire pour arracher à la mort le malheureux, le pâle comparse de gredins qui ont passé, eux, à travers les mailles de la justice. Ce geste, Clemenceau ne le fera pas. Il ne veut pas qu'on dise qu'il a sauvé le fils parce qu'il doit beaucoup au père. Dans les fossés de Vincennes, Pierre Lenoir, que la peur affale sur une civière, sera fusillé...
Des années auparavant, en 1907 ou en 1908, comme nous causions, le président du Conseil d'alors et moi, dans le cabinet du ministre de l'Intérieur, la conversation tomba sur Waldeck-Rousseau, sur l'action prodigieuse qu'il avait exercée, sur son incomparable puissance de rayonnement. Qemenceau s'étonnait. « Je ne comprends pas... je ne comprends pas, » me disait-il, me répétait-il, de sa voix aiguë que j'entends encore.
a — Tu ne comprends pas, Clemenceau? Souviens-toi de la parole du Dante, de l'avis donné au damné virgilien : Il faut (tre juste et ne point mépriser les dieux. Les dieux, — nos dieux — c'est la Bonté, la Générosité, la Pitié, l'Humanité. Tu fis mine de les vénérer. Tu ne cessas de les renier aux soufOes de la passion ou de ton intérêt. Waldeck- Rousseau les servit. /{ fut un juste. »