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CONCLUSION

J'ai terminé mes Mémoires.

J'ai essayé de n'être ni amère, ni vindicative.

J'aurais pu écraser bien des ennemis, montrer sous leur vrai jour bien des gens qui m'ont traînée dans la boue ou qui m'ont fait souffrir ; je n'ai voulu compromettre personne ; j'ai évité les « noms » le plus possible, et le lecteur conviendra sans doute que je n'ai cité certains noms que lorsque c'était née-efcsaire, lorsqu'il était impossible de ne pas le faire, pour justifier ou expliquer ma conduite, pour faire toute la lumière sur certains faits.

J'ai dit la vérité sur ma vie et sur ce qui a été appelé F «Affaire de l'impasse Ronsin ».

On m'a demandé bien souvent quelle était ma théorie du crime. J'ai agité, tourné et retourné ce problème dans mon esprit presque chaque jour depuis le 31 mai 1908, au point d'en perdre la raison parfois... Et je n'ai pas de « version », je n'ai pas de théorie.

MES MÉMOIRES 4Uo

Parfois il me semble que le double assassinat fut commis par des modèles de mon mari ; parfois que les assassins — l'un d'eux, tout au moins — furent des gens qui nous touchaient de plus près, mon mari et moi, ou l'un de nous deux. Parfois, je me suis figurée que le crime avait été commis ou instigué par quelqu'un qui m'aimait et voulait se débarrasser de mon mari. Parfois, j'ai pensé que les malfaiteurs furent des gens qui s'étaient mis en tête d'obtenir les papiers politiques dont il a été question dans ce livre, et qui, surpris, allèrent jusqu'au crime. Parfois, enfin, j'ai pensé que le drame s'était passé de cette façon :

Un homme, un déclassé quelconque, adroit et dangereux, découvre que je possède des papiers importants. Peut-être connaît-il mon mari ; peut-être me connaît-il, moi, plus ou moins. Mon mari est faible, se laisse facilement aller aux confidences. Ce déclassé va trouver un fonctionnaire quelconque — je dis fonctionnaire à défaut d'un terme plus approprié — et lui annonce qu'il peut se procurer certains documents très importants, lesquels, s'ils étaient divulgués, pourraient gravement compromettre certains personnages... Il demande de l'argent ; il exige peut-être un document qui fixe le marché... Etant un malfaiteur de profession, le déclassé décide de voler non seulement les papiers, mais d'autres choses... Il sait que je possède des bijoux ; il sait que je possède des perles de grande valeur... Il connaît peut-être cet étranger qui, depuis la mort de Félix Faure, a capté la confiance de mon mari après l'avoir terrorisé... Cet étranger, qui est Juif, va peut-être au théâtre Hébreu quand il est de passage à Paris où il fait Dieu sait quel métier, et a remarqué, un jour qu'il passait près de ce théâtre» qu'on dépose les paniers de costumes dans un couloir que personne ne surveille...

Etant malfaiteur de profession, le déclassé est lâche, et comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, il décide de ne pas « travailler » seul... Lui et ses

amis — à qui, je suppose, il n'a parlé que de bijoux et d'argent à voler, car les documents, il se les réserve — viennent examiner la maison. Des voisins les ont vus, à plusieurs reprises, surveiller la maison de l'impasse. Ils se sont procurés des cartes d'invitation à l'exposition de M. Steinheil. (L'un d'eux devait perdre sa carte dans le Métropolitain, le lendemain du crime). Ils ont profité de cette exposition pour se glisser dans la foule, pour visiter la maison, se rendre compte... D'ailleurs, un, peut-être deux des hommes de la bande connaissent l'atelier, les chambres du premier étage...

Ils préparent leurs plans. Nous voilà au mois de mai. Ils ont appris que les Steinheil sont presque constamment à Bellevue, et toujours du vendredi ou du samedi au lundi, à cette époque de l'année. Voilà qui va simplifier les choses.

Le 30 mai, vers six ou sept heures, l'un d'eux vole les robes noires au théâtre Hébreu. Ils comptent se déguiser ; ils pourraient être vus. S'ils devaient quitter la maison précipitamment, sans avoir le temps d'enlever leurs robes noires, on les prendra, dans la nuit, pour des imprimeurs... Il y a une grande imprimerie au bout de l'impasse Ronsin, à quelques mètres de la villa Steinheil et les imprimeurs portent des blouses noires — ils travaillent fort avant dans la nuit. Vers minuit, ou onze heures, les trois hommes portant des sacs qui contiennent leurs déguisements (les robes noires et peut-être des fausses-barbes) pénètrent dans le jardin, au n° 6 bis. On les a vus passer, tenant ces sacs. Peut-être sont-ils quatre hommes. Je n'ai pas vu le quatrième ; il faisait sans doute le guet, en bas. Il y a aussi une femme rousse avec eux, sans doute la maîtresse d'un des malfaiteurs qui a tenu à accompagner son « homme » parce qu'il y a des bijoux à voler, à partager...

Ils entrent. La grille du jardin n'est pas verrouillée. Rien de plus facile. Ils placent une échelle contre une fenêtre restée ouverte. Mais, «'apercevant que la porte de l'office n'est pas fermée, ils l'ou-

vrent. Ils allument leurs lanternes. Une armoire est là, ouverte. Il y a de la cordelette là, qui pend, qu'on voit. Ils en prennent. Elle pourra servir à ficeler les paquets, le butin... D'ailleurs, ils en ont apporté, déjà... Ils endossent leurs robes et montent doucement l'escalier. Ils croient la maison vide, mais je suppose qu'ils savent que le valet de chambre est dans la maison ; il dort, tout là-haut, au troisième, près du grenier. Il n'entendra rien de ce qui se passe au premier. Ils ne vont pas à l'atelier qui est trop près de la chambre du domestique. Ils ne cambriolent pas au rez-de-chaussée, parce que, d'habitude, ce n'est pas dans une salle à manger, un salon, un vestibule, un jardin d'hiver ou une cuisine que les gens mettent leurs valeurs.

Ils vont tout droit au premier étage, où sont les chambres à coucher. La première chambre devant eux, au haut de l'escalier, c'est celle où je suis couchée... Ils me voient. Ils me prennent pour ma fille, dans la chambre de qui je dors... Voilà de l'inattendu. Que faire ?... Je vais peut-être me réveiller, crier au secours... Il vaut mieux me faire peur. Je ne reconnaîtrai personne, même en admettant que j'aie déjà vu un ou plusieurs des malfaiteurs. Je me réveille en sursaut, et l'on me me menace d'un revolver... Où est l'argent de tes parents... Ils sont venus voler, pas tuer...

A moitié morte de peur, j'indique le petit salon, dont la porte est ouverte. Ils trouvent l'argent dans le bureau et reviennent pour me demander où sont les bijoux... Dans l'armoire à glace de l'autre chambre. Ils y vont. Celui qui me connaît, du moins, je le suppose, demande où sont « les papiers » ...Il s'agit, évidemment, des documents politiques, des papiers du Président Faure... La femme rousse reste auprès de moi, terrible, le revolver au poing... Pendant que les autres fouillent dans la chambre où ma mère est couchée, le chef de la bande découvre les papiers dans le tiroir secret du bureau... ou du moins ce qu'il croit être les véritables pa-

piers... Il lit les mots écrits sur le paquet, il est satisfait ; il ne va pas se mettre à les lire maintenant !... Il rejoint ses compagnons. Le bruit réveille ma mère. Elle m'appelle : « Meg, Meg... », vite, on prend de l'ouate — les malfaiteurs en ont là, sous la main — et l'on étouffe avec un tampon les cris de ma pauvre mère, qui a essayé de bondir hors du lit. Elle étouffe et retombe en arrière... Mon mari, réveillé par le bruit, quitte sa chambre, mais les hommes l'ont entendu et se sont élancés. Au moment où il va franchir le seuil de la salle de bain, on l'étrangle. Il est vieux, faible... Il ne peut résister... On serre une corde autour du cou de ma mère. Peut-être l'avait-on tuée avant... Mais les gens sont venus pour voler, pas pour tuer, et voilà deux assassinats... Vite, ils passent par le petit salon... L'un d'eux renverse l'encrier du bureau ; le bas de sa robe de prêtre israélite traîne dans l'encre et des gouttes tombent sur le tapis. Vite, vite, on me ligote, on me bâillonne... La femme voudrait qu'on m'achève. On me donne un coup sur la tête... Je m'évanouis... Les trois hommes et la femme rousse disparaissent en toute hâte, après avoir arrêté ou retardé la pendule...

Le lendemain, le meurtre est découvert ; on trouve la carte de mon mari dans le Métropolitain ; au théâtre Hébreu, on s'aperçoit que trois robes noires et un manteau ont été volés...

Quelqu'un, à qui je racontais cette théorie, ajouta : La vérité est peut-être là, et avec un peu d'imagination, on peut aussi se figurer ceci : celui qui avait organisé le vol des papiers — et du reste — va trouver, après le crime, le fonctionnaire... Celui-ci apprend ce qui se passe, est atterré... Mais l'homme lui dit : « Si l'on m'arrête, j'ai de quoi prouver que. j'ai été chargé de vous procurer certains papiers, et le monde croira à un crime politique ». La police fait des recherches, dans la mauvaise direction, et l'affaire est classée. Par malheur... pour vous, vous la reprenez ; vous refusez, cela se

conçoit, d'être accusée du crime par le public qui flaire quelque chose de louche, et puis, vous perdez la tête peu à peu. Vous accusez à tort et à travers ; vous voyez des assassins partout ; on vous arrête, on vous accuse ; on vous acquitte. Vous quittez la France... Le tour est joué.

Tout cela est évidemment du roman, de la pure fantaisie. Que le lecteur fasse la part, dans toutes ces versions, de ce qui est insensé et absurde, la part de ce qui est possible et la part de ce qui est probable...

Qu'il me soit permis maintenant de tirer quelques conclusions des épreuves tragiques que j'ai dû traverser. Je ne doute pas que mon innocence est absolument et pleinement établie maintenant aux yeux du lecteur ; j'ose même espérer que j'ai acquis un peu -de sa sympathie.

Mais ma complète réhabilitation, la justification — jusqu'à un certain point — de certains de mes actes, n'étaient pas mes seuls buts.

D'autres ont souffert et souffrent comme j'ai souffert, dans le pays où je suis née et que j'aime passionnément ; et d'autres souffriront ainsi tant que certaines prisons françaises resteront ce qu'elles sont, tant que des juges d'instruction pourront traiter les prisonniers comme je fus traitée, moi ; tant que certains points de la procédure, dans les procès criminels, ne seront pas changés ; tant qu'une loi ne sera passée, rendant impossible aux journaux de juger et de condamner les accusés, de faire l'instruction au lieu d'information et de se servir de procédés d'intimidation et de chantage comme ceux dont j'ai tant eu à souffrir.

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J'ai décrit Saint-Lazare : plus tôt disparaîtra cette vieille prison délabrée, malsaine moralement et physiquement, où les règles les plus élémentaires de l'hygiène sont impossibles à cultiver — mieux cela vaudra.

J'ai décrit mon instruction : plus tôt les instructions auront lieu en public, et plus tôt il sera interdit aux juges d'instruction d'avoir des idées préconçues sur les inculpés qu'ils sont chargés d'interroger, et plus tôt il leur sera interdit de les menacer, de les intimider, de les maltraiter, de les torturer pour atteindre leur but, qui est de trouver ces inculpés coupables coûte que coûte, et non de faire la lumière et de faire acte de justice, mieux cela vaudra.

J'ai décrit mes 363 jours en prison : iplus tôt la justice, en France, comprendra qu'elle n'a pas le droit de garder en prison, pendant des mois entiers, en attendant son procès, un être humain qu'elle soupçonne ou accuse d'avoir commis un crime, mieux cela vaudra.

J'ai décrit les onze audiences de mon douloureux procès ; ces onze jours d'agonie — car après une année passée en prison, un être humain n'est plus qu'une loque humaine, une masse de nerfs qui souffrent : plus tôt la procédure à ces procès criminels sera changée, plus tôt le long interrogatoire du juge, forcément partial, plus ou moins, sera supprimé et remplacé par des interrogatoires alternés de l'accusation et de la défense, et plus tôt le jury sera mis dans l'impossibilité de communiquer avec le dehors, mieux cela vaudra.

J'ai décrit le rôle inouï de la presse — ou plutôt d'une certaine presse — dans l'affaire de l'impasse

Ronsin, comment certains journaux soulevèrent l'opinion contre moi, se servirent des pires procédés de contrainte et d'intimidation, comment ils firent de ma vie et de celle de ma fille de véritables martyres : plus tôt une loi empêchera la presse d'assumer le rôle de la Justice, de publier des articles arbitraires, imaginaires et nuisibles contre des êtres simplement accusés ou soupçonnés, et cela non seulement avant, mais pendant le procès de ces êtres, mieux cela vaudra.

Que le lecteur veuille bien peser, un moment, les faits suivants, par exemple : Pendant mon procès, certains journaux publièrent de longs articles dans lesquels on donnait clairement à comprendre que j'étais coupable, des articles où l'on me traitait de femme dangereuse, fatale, de « Veuve Tragique », et de... Panthère noire ! dans lesquels, en quelque sorte, on dictait leur devoir aux jurés !

Et chaque soir, les douze hommes qui devaient décider de mon sort, rentraient chez eux après l'audience : ils discutaient le procès, mon attitude, les dires des témoins, les questions qui m'avaient été posées et mes réponses... avec leurs femmes et leurs enfants ; ils allaient à leur café où ils causaient, où, en tous cas, ils écoutaient ; ils lisaient les journaux, peut-être même les articles de M. Rochefort — l'apôtre de la justice, du bon droit, le redresseur de torts — et, chaque matin, avant de se rendre au Palais de Justice, ils causaient et écoutaient encore, lisaient les journaux et étaient de nouveau exposés aux influences du dehors.

Je ne crois pas un instant que les jurés français laissent influencer leur conscience, quand il s'agit de vie ou de mort, j'en ai eu moi-même la preuve la plus éclatante, mais est-ce aller trop loin que de dire que, sur les douze membres d'un jury, l'un d'eux peut, fut-ce inconsciemment, se laisser influencer par ce qu'il entend ou ce qu'il lit, et, à son tour, influencer ses collègues à l'heure suprême, à

l'heure poignante où tous sont réunis dans une chambre pour décider du sort d'un être humain ?

Je voudrais que ce livre fût utile, ouvrît certains yeux, éveillât certaines consciencs, changeât certains états de choses.

Tandis que j'écris, ma fille repose auprès de moi sur un divan. Elle dort et son jeune mari peint, debout près de la fenêtre. Il règne une paix, une sérénité idéales dans cette chambre qui donne sur un immense pré, si frais, si vert... Gela semble incroyable après les années de tourmente et de douleur que j'ai traversées...

Marthe sera maman dans quelques mois... Son enfant lira ces Mémoires un jour... Puisse-t-il alors comprendre ma vie, pardonner à mes faiblesses et aimer la mère de sa mère, une femme qui, comme toutes les autres créatures humaines, a commis des fautes, mais qui, Dieu le sait, les a payées bien cher...

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