APRES LE VERDICT. EN ANGLETERRE
La maison de santé où j'avais été conduite était celle des docteurs Raflegeau et Mignon. Ma jeune sœur, autrefois, avait été soignée dans cette maison.
Personne ne put me dire où était ma fille.
— Votre beau-frère, M. Seyrig, me dit le docteur Raffegeau, m'a télégraphié pour me prier de vous réserver une chambre ici, car vous avez besoin de repos, de soins... Et vous serez ici à l'abri des journalistes. Je vais vous installer dans un joli pavillon, au bout du parc de cet établissement. Ma femme et Mme Mignon vous tiendront compagnie...
— Mais Marthe ?
— Elle sera sans doute bientôt ici...
Je passai ce dimanche assise à une fenêtre, surveillant la route et attendant mon enfant. Qui la retenait loin de moi ? Comme ielle devait souffrir, et comme je souffrais !... Le bruit de chaque automobile qui passait faisait battre mon cœur plus vite et plus douloureusement... Mais Marthe ne venait pas...
Une automobile s'arrêta près de la maison... Ma jeune sœur et mon frère entrèrent.
— Ma fille ?
— Elle viendra... Mais nous ne pouvons pas la trouver ; nous ne savons pas où elle est... Elle n'est
pas à l'impasse Ronsin et Chabrier non plus ; la maison est vide...
— C'est bien. Je la trouverai, moi ! Je pars à sa recherche, à l'instant 1 m'écriai-je.
— C'est de la folie. Tu es trop faible... on te suivra... il t'arrivera quelque chose... tu ne sais pas ce qui se passe...
Je devinai ce qu'ils voulaient dire. Malgré mon acquittement, on me détestait encore, on me croyait encore coupable ! La foule énorme qui grouillait autour du Palais de Justice la nuit du verdict, en apprenant que j'étais acquittée, avait crié : « A mort !» et « A la guillotine ! » pendant qu'à la Cour d'assises, ceux qui avaient suivi les débats, qui avaient appris à me connaître, qui s'étaient rendu compte de mon innocence, applaudissaient le verdict et criaient leur joie parce que justice avait été faite...
'Mais les autres... hélas ! Je compris, à certaines paroles ou plutôt à certaines hésitations, que l'absence de ma fille à la scène finale de mon procès était interprétée, par bien des gens, comme un signe de ma culpabilité !... Que de fois j'ai entendu, moimême, des gens dire, ne sachant pas qui j'étais : « Si Mme Steinheil avait été vraiment innocente, sa fille se serait précipitée dans ses bras. Au lieu de cela, elle a évité sa mère... La conclusion est claire ! »
Je suppliai mon frère et ma sœur de chercher, de trouver Marthe. « Le photographe » aussi promit de m'aider...
Des journalistes découvrirent où j'étais, et le soir même de mon arrivée à la maison de santé, le docteur Raffegeau me fit déménager et me conduisit, par cent détours, à la maison de M. et de Mme Mignon, où je fus reçue et choyée par trois enfants charmants qui se mirent à m'appeler « Tante Meg » et dont les caresses et l'affection spontanée me réchauffèrent un peu le cœur...
Le lendemain, Me Antony Aubin vint me voir, et je pus enfin le remercier et le féliciter... Il avait
apporté une énorme liasse de télégrammes et de lettres pour moi...
Le docteur Raffegeau et le docteur Mignon me soignèrent avec un zèle constant. Mme Seyrig vint me dire qu'il était impossible de trouver ma fille, qu'elle était sans doute à la campagne... Tout à coup, j'eus l'idée qu'elle était à Nogent, près de Troyes, chez les Bwd, de vieux amis du père de Marthe, et ma sœur promit d'aller à Nogent.
M* Antony Aubin venait fréquemment, toujours porteur de centaines de lettres et de télégrammes de tous les coins du monde.
Quelques lettres contenaient des menaces et des insultes — encore ! — et quelques-unes étaient des offres d'engagement faites par des directeurs de théâtres et de music-halls de France, de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre, des deux Amériques... Des auteurs m'écrivaient qu'ils avaient en mains une pièce et me demandaient de jouer le rôle de l'héroïne (une femme accusée d'assassinat, naturellement), et un imprésario étranger m'offrait une somme fantastique si je voulais me montrer pendant dix minutes, chaque soir, sur la scène de son théâtre. On me demandait de chanter ; des entreprises de cinématographes et de phonographes me faisaient toutes sortes de propositions. Plusieurs écrivains me demandèrent de signer leurs livres... les livres se vendraient et une partie des bénéfices me serait remise...
Et il y avait des douzaines de demandes en mariage ! L'inévitable Péruvien, possesseur de mines fabuleuses, le prince slave, l'Espagnol pauvre, mais de si vieille noblesse, le riche Américain, et le jeune homme romanesque — de tous les pays — qui jurait de trouver les assassins...
Il y avait des lettres de propriétaires d'hôtels, dans divers pays, qui m'assuraient qu'un séjour dans leur établissement me rendrait la santé ; des catalogues et des prospectus de marchands de vins, de fabricants de pastilles et d'agences de voyage qui m'affirmaient que leurs vins, leurs pastilles ou un
voyage me sauveraient !... Il y avait des demandes d'autographe, et des lettres où l'on me demandait la permission de donner mon nom à un nouveau produit ou une petite invention : un parfum, un vernis, un savon, un instrument à éplucher les légumes, un corset... Et il y avait deux lettres en vers latins et une lettre en iambes grecs !
Mais l'immense majorité de ces lettres et de ces télégrammes venaient de personnes qui avaient suivies mon douloureux calvaire et qui avaient tenu à m'exprimer leur sympathie. Elles étaient écrites en une douzaine de langues, mais la plupart en français, en anglais ou en allemand. J'en ai gardé une centaine de ces lettres. Il y a là de chaleureuses félicitations signées par des groupes d'officiers d'un même régiment ou d'un même vaisseau de guerre, par une série d'avocats, par les employés d'une banque, d'une manufacture, d'une administration, par des groupes d'étudiants, de fonctionnaires même. Il y a là des lettres de pasteurs et de clergymen qui citent la Bible, et de prêtres qui citent l'Imitation ou 'Lacordaire ; des lettres de vieillards, de femmes, d'enfants même... Il y a la lettre d'une petite fille qui écrit de Manchester : « Mes parents ne savent pas que je vous écris, mais quand je serai grande, dans six ans, j'irai vous voir et vous consoler ; et je jouerai du piano pour vous, car je sais que vous aimez la musique... » D'Alger, une « maman qui a souffert » crie son amitié. De Kansas City (Etats- Unis d'Amérique), vient un message de sympathie signé par une centaine d'ouvriers ; un message semblable est daté de Moscou, un autre de Rome... Plusieurs télégrammes viennent de la région de Beaucourt et de Belfort et sont signés par des gens qui ont connu ma mère, mon père ; et il y a beaucoup de lettres comme celle-ci, simple et touchante :
« 14 Novembre 1909.
« C'est dans une brasserie de la rue des Halles que, en famille, nous lisons votre liberté. Que vous
dire, Madame, sinon que nous sommes heureux. On vous a fait, enfin, justice. Notre salut très profond, Madame, pour votre magnifique énergie, pour votre longue souffrance. Et notre vivat ému et profondément joyeux pour votre beau et mérité triomphe.
« (Signé) : Toute une famille de braves gens. »
Je les remercie, tons ces braves gens, de France et d'ailleurs. Leurs messages de sympathie m'ont aidé à porter ma croix.
Avec Me Antony Aubin, j'écrivis une lettre d'excuses à M. Burlingham. Et puis nous causions de ce qui était déjà, et enfin, «le Passé».
« Le photographe », qui avait promis de trouver ma fille, me dit qu'il était sur ses traces et qu'il la ferait venir au Vésinet... Mais il ajouta qu'une photographie de moi, où je serais représentée, assise, près d'une fenêtre, attendant Marthe, ferait une agréable surprise pour celle-ci...
Le lendemain, j'étais alitée, par ordre du docteur Raffegeau, on vint me dire, vers quatre heures de l'après-midi, que Marthe était là 1
— J'aurais voulu que vou.s soyez seule avec votre fille... Mme Seyrig est avec elle, et aussi M. Chabrier, et celui-ci vient de nous dire, à moi et à ma femme, et d'un ton très blessant, que « Mlle Marthe ne verra sa mère qu'en ma présence... ou pas du tout».
Je répondis, stupéfaite, que dans de telles conditions je préférais ne pas voir mon enfant, et que M. Chabrier n'avait aucun droit sur elle... Je n'arrivais pas à comprendre ce qui se passait. Mon martyre
ne prendrait-il donc jamais fin !... Le docteur me supplia de laisser entrer M. Chabrier. L'essentiel, c'était la visite de ma fille...
J'entendis des pas lents, fatigués... Marthe était donc malade ? Elle entra, pâle, défaite, presque méconnaissable, la pauvre petite... Ma sœur la soutenait d'un côté, M. Chabrier de l'autre. On mena Marthe jusqu'à mon lit, et alors je vis sur son visage une expression que je n'y avais jamais vue... Je lui ouvris mes bras, elle m'embrassa, mais on la tira en arrière... Je sentis la vie m'abandonner. Je perdis tout courage, tout espoir...
— Qu'y a-t-il ?... Tu me reviens, Marthe ? Mon enfant essaya de parler.
— Elle n'est pas bien, dit Mme Seyrig. Elle est venue te dire... Dis-lui, Marthe, dis-lui toi-même... Essaye...
— Oui, c'est cela, dis-moi toi-même... tout... toute la vérité...
Marthe, les yeux gros de larmes, se tourna vers M. Chabrier qui était debout, près de mon lit, et qui lui faisait face, puis, d'une voix très faible, d'une voix mourante, elle me dit, comme si elle récitait une leçon: «Après ce qui s'est passé... tu comprends... Elle fit un grand effort et ajouta : Je suis venue te dire adieu, pour toujours... »
Pendant deux ans, j'ai entendu ces paroles, jour après jour, nuit après nuit... Mais au moment où elles furent prononcées, je ne les compris pas.
— Tu entres au couvent, Marthe ?
— Non...
— Où vas-tu alors...
— Je ne peux pas te le dire...
— i Mais c'est impossible, Marthe... Je ne te laisserai pas partir...
— Elle est libre de sa personne, dit une voix. Il faut qu'elle vous oublie comme vous devez l'oublier.
— Est-ce Pierre qui exige que nous nous séparions ? demandai-je.
Marthe saisit avidement ce prétexte. Cette scène
atroce lui était visiblement aussi pénible qu'à moimême :
— Oui... c'est à cause de Pierre...
— Alors, il t'épousera à condition que nous nous séparions, c'est cela ?... Je sanglotais maintenant... Je dis encore : « Si tu veux, Marthe, moi, j'entrerai au couvent ; je ne demande qu'une chose à la vie : ton bonheur ».
Elle me regarda. Je vis qu'elle voulait se jeter dans mes bras.
— Il faut nous en aller, Marthe, dit quelqu'un... Tout cela a assez duré.
Ma fille se pencha vers moi :
— Adieu, lui dis-je. Tu as toujours été tout pour moi ; il en sera toujours ainsi ; si un jour on t'abandonne, si tu es malade, si tu es malheureuse, rappelle-toi que ta maman t'ouvrira les bras, qu'elle sera toujours ta maman...
Tout se brouilla devant moi...
Quand je revins à moi, Mme Mignon et ses chers enfants m'entouraient... mais mon enfant était partie... Et, malgré mes lettres, malgré les supplications de ceux qui allèrent la voir en mon nom, Marthe, pendant près de deux ans, ne revint jamais...
Il y a quelques semaines, elle vint à moi, de son propre gré, plus tendre, plus aimante que jamais. Elle est près de moi, avec le jeune peintre italien qu'elle épousa, à Paris, en 1911, longtemps après sa rupture complète avec celui qui avait été son ami d'enfance et son fiancé... Nous avons longuement parlé du passé et je sais la vérité maintenant sur cette scène navrante, sur cette séparation qui faillit me coûter la vie et qui rendit ma fille infiniment malheureuse.
Je cite l'explication que me donna ma fille dans une des lettres qu'elle m'envoya pendant l'été de 1911, à une époque où, hélas, j'avais renoncé à l'espoir de jamais la revoir !
« ...Vers la fin d'octobre, quand nous avions décidé que je n'irais plus te voir à Saint-Lazare,
j'allai à la campagne, chez les Bw. On me gardait à la maison, on ne me permettait jamais de sortir, à cause des journalistes, et on ne me permettait pas de lire les journaux. Je ne savais rien de ton procès, et pourtant, Dieu sait si j'avais soif de savoir ce qui se passait. On «ie disait sans cesse des choses horribles sur ton compte et Ton m'assurait que je serais perdue si je t» revoyais. J'étais souffrante — nous avions traversé tant d'épreuves, toutes les deux — et tout ce qu'on me disait m'influençait. Le dimanche 14 novembre, M. L..., mon amie, accourut me dire que tu étais acquittée. Toutes les deux nous avons pleuré de joie. Dans l'escalier, comme j'allais descendre, j'entendis quelqu'un, tu devines qui, s'écrier: « C'est honteux. On a acquitté cette misérable. On aurait dû la guillotiner I » Je retournai dans ma chambre et pleurai. Vers minuit, on carillonna à la porte. Je m'habillai vite. L'omnibus de la gare était là. C'était Edouard (M. Chabrier). Il nous dit qu'il avait vu Me Antony Aubin, le matin, et aussi la famille (les oncles, les tantes du côté Steinheil). Puis, à moi, il me dit : « Ta mère est une misérable ; il « paraît qu'elle menace de tuer tout le monde si on « ne te mène pas à elle »... Moi, j'étais ravie, car je ne demandais qu'à être ramenée auprès de toi. Il y eut une longue discussion, et finalement il fut décidé qu'on me permettrait d'aller te voir, une fois, quelques instants, pour te calmer. Edouard sortit un papier de sa poche et me dit : « Copie ceci, tel quel, « signe et mets la date. » C'était une lettre au Procureur, dans laquelle je demandais d'être protégée. Elle avait été rédigée par la famille, à Paris. On me força de la copier. Nous étions tous perdus si je n'écrivais pas cette lettre. J'obéis, mais j'étais si bouleversée que je datai la lettre septembre au lieu de novembre. Edouard empocha la lettre et dit qu'il la remettrait à l'oncle L... (un magistrat, beau-frère de M. Steinheil) qui la donnerait au Procureur. Et j'allai me coucher. Il était trois heures du matin. J'ai su, plus tard, que ia lettre ne fut pas remise au Procu-
reur, peut-être à cause de la date, peut-être parce qu'on ne me l'avait fait écrire que pour m'effrayer et me faire croire que vraiment tu étais folle, et que tu menaçais de tuer !... Tu devines mon état. Je me mis à croire une partie de ce qu'on me disait. Je pensais, que tu étais devenue folle de chagrin et que tu voulais vraiment nous faire du mal, même à moi. Pardonne-moi, maman.
« Le lendemain, Edouard retourna à Paris. Le soir, M. Bw. arriva à l'improviste et dit : « Tante « Mimi (Mme Seyrig) est venue me voir, à Paris, et « a exigé de savoir où tu étais. Je lui ai dit que tu « étais ici et j'ai dû promettre de te laisser aller voir « ta mère. »
« On me conduisit à Paris, et là j'allai chez les L..., où eut lieu une sorte de conseil de famille. Tout le monde était là, les oncles, les tantes, leurs enfants. De nouveau, on me terrorisa, on te décrivit sous un jour affreux, tellement que je demandai à ne pas aller te voir, du tout, tant j'avais peur. Et, rappelletoi, maman, j'étais malade. On me fît jurer qu'après cette courte visite au Vésinet, je ne te reverrais jamais. « Si elle insiste, dis que tu es libre, que tu es « émancipée. Tu ne seras jamais assez sévère pour « ta mère. Elle nous menace tous. Il faut que tu la « voies, que tu la calmes et que tu lui dises que tout « est fini entre vous ». Peut-être étaient-ils convaincus qu'ils agissaient justement.
« Tante Mimi, elle, me dit que tu allais faire du théâtre, du music-hall, que l'honneur de la famille était menacé... Le lendemain, j'allai au Vésinet. Tante Mimi alla là-bas en automobile — elle fut même photographiée en route, et le journal qui publia cette photographie indiqua que c'était moi, allant voir ma mère ! Edouard et moi, nous prîmes le train pour Le Pecq et, de là, allâmes à pied au Vésinet, pour dépister les journalistes. En route, Edouard me fit répéter vingt fois ce que je devais te dire. J'étais plus morte que vive en entrant dans ta chambre. Tu sais le reste, ma pauvre maman,
« Après, on me ramena à la campagne. Je tombai malade. J'étais bien malheureuse, va... »
Pendant les jours qui suivirent cette entrevue, je ne dus la vie qu'aux soins dévoués du docteur Raffegeau et du docteur Mignon, et à l'affection dont m'entourèrent leurs femmes et leurs enfants. Le pasteur Arboux et un autre pasteur vinrent me voir.
Quelqu'un me dit : « Votre fille est catholique, ce sont les prêtres qui vous l'ont enlevée, parce que vous êtes protestante ». C'était absurde, mais j'étais si égarée que je me cramponnais à la chance de salut que j'entrevoyais. Je fis venir le curé du Vésinet, et eus plusieurs conversations avec lui. Très loyalement, il me dit : « Il ne faut pas changer de religion, Madame, si vous n'êtes pas convaincue que la religion catholique est la meilleure. Quant à votre fille, aucun prêtre n'a le droit de vous l'enlever ou de l'éloigner de vous... »
Il parlait avec beaucoup de fermeté et de douceur, et me rappelait le saint aumônier de Saint-Lazare.
Me Antony Aubin se mit à me conseiller d'aller à l'étranger, de voyager, dès que je serais assez remise. Je serais partout plus heureuse et surtout plus tranquille qu'en France. Peu à peu, je m'habituai à la pensée d'aller en Angleterre. J'y étais allée naguère et y avais quelques amis. L'Angleterre était un pays de liberté et d'ordre. Je trouverais peut-être, là-bas, le repos dont j'avais tant besoin.
Me Antony Aubin me présenta M. Jacques Dhur, le publiciste bien connu. Je le trouvai un homme sincère, courageux et fort. Il fut entendu que j'écrirais quelques pages de « mon calvaire » pour Le Journal... La somme que je toucherais pour ce travail me serait très utile...
Dans les premiers jours de décembre (1909), j'étais prête à partir pour l'Angleterre. Le docteur Mignon, à cause de mon état de santé, offrit de m'accompagner jusqu'à Londres, et j'acceptai avec reconnaissance. Je pris congé de tous ces amis du Vésinet, dont le dévouement avait été si complet et si généreux...
Un soir — je devais prendre le train de neuf heures pour Charing-Cross — j'allai en automobile à Paris, avec M. Dhur et le docteur Mignon. Ils me menèrent à un restaurant élégant, où nous retrouvâmes un ou deux collègues de M. Dhur... Depuis plus d'un an et demi, je n'étais pas entrée dans un restaurant. Nous nous assîmes à une table, dans une petite chambre. La table était couverte de roses et d'orchidées. On avait voulu atténuer le plus possible la tristesse poignante qui me serrait le cœur à la pensée de l'exil...
— Pour qu'on ne se doute pas de qui vous êtes, me dit-on, vous allez passer pour Mme X..., la femmeaviateur... Les garçons nous écoutent...
Et gaiement, on me posa des questions sur l'aviation, mes impressions, mes préférences... Quelle marque d'aéroplane approuvais-je ? Quel était mon moteur favori ?...
J'étais fatiguée, agilce et profondément triste en arrivant à la gare du Nord... J'allais quitter Paris où j'avais vécu pendant vingt ans, Paris que j'aimais malgré toutes les souffrances que j'y avais endurées... Je voulus acheter un journal, mais j'y vis mon nom, et je m'éloignai... M. Dhur me dit: «Prenez garde... il y a deux journalistes anglais dans le train » .
Un coup de sifflet. On me serra les mains ; le train se mit en marche et entra dans la nuit.
En route, les deux Anglais parlèrent très poliment au docteur iMignon et lui dirent que leur journal était prêt à payer « n'importe quoi » pour des articles ou des Mémoires que j'écrirais, mais le docteur
répondit que j'avais besoin de repos et ils n'insistèrent pas.
Sur le bateau, un^ grande angoisse m'étreignit à la gorge... Il faic. it très froid... et les côtes de France disparaisse ■ ent.
A Londres, le ti : in stoppa à une station avant celle de Charing-Cros?, et l'un des Anglais qui m'avaient suivie depuis Pa ! ;, vint me dire : « Madame, je sais qu'il y a une f\ le de journalistes et de photographes à Charinf Cross qui vous attendent. Croyezmoi, descendez vite ici...
Mais il était op tard ; je n'eus pas le temps de suivre cet excédent conseil...
J'étais à peiî s sortie de mon compartiment que déjà j'entendais des explosions de magnésium... Et une quarantaine de journalistes se précipitèrent vers moi. Quelques-uns parlaient le français — sans doute les correspondants londoniens de journaux parisiens ; d':i très me parlaient en anglais ou en mauvais L*ar. ... Je poussai le docteur Mignon dans une voiture et sautai derrière lui. Des automobiles nous suivaient. Je dis au cocher : « Hôtel. ..Find ! » (Hôtel... Trouvez !) car je ne savais alors que fort peu d'anglais.
Il était environ six heures. Nous essayâmes d'obtenir des chambres dans un hôtel, mais la meute de journalistes à mes trousses effraya celui qui nous reçut, et il fallut aller ailleurs. Deux, trois fois, ce fut la même chose... J'étais à bout de force... Je me tournai vers les reporters et les suppliai d'avoir pitié...
Enfin, on me donna une chambre et je pus me reposer. Oh I pas longtemps : deux heures... Le manager de l'hôtel vint me dire : « Madame, je suis désolé, mais on assiège littéralement cet hôtel depuis que vous y êtes... » Il nous donna asile cependant, au docteur Mignon et à moi, une heure de plus et promit généreusement de nous aider à dépister la presse.
ILe docteur téléphona à un de ses amis, un avoué,
je crois, qui vint aussitôt. Le docteur partit d'un côté et moi d'un autre, après avoir pris rendezvous... Hélas, on me vit et je fus suivie, poursuivie une fois de plus, de rue en rue, de quartier en quartier. Et ce ne fut que grâce à un embarras de voitures que nous fûmes débarrassés de ceux qui s'étaient jurés de m'arracher une interview, des déclarations... quelconques.
Quel journée que ce dimanche !... Nous allions en voiture, puis à pied, puis prenions une autre voiture. Il pleuvait à verse. Il faisait nuit quand nous retrouvâmes le docteur... Ensemble, nous passâmes par des rues étroites, peu fréquentées, et arrivâmes à un boarding-house tenu par des Allemands. J'étais épuisée, désespérée, anéantie... Tant bien que mal, je fis ma toilette. Nos bagages étaient restés à la gare. J'allai dîner, avec le docteur Mignon, chez des Fran^ çais, les D..., chez qui je m'installai, après avoir passé quarante-huit heures dans le boarding-house. Le docteur partit au bout de deux ou trois jours.
En janvier, je louai une maison...
Je puis résumer ma vie, en Angleterre, en quelques mots. Je fis la connaissance de quelques amis anglais qui ne savaient pas qui j'étais, mais qui, lorsqu'ils connurent mon identité, furent plus dévoués que jamais. Je trouvai peu à peu le calme et le repos d'esprit dont j'avais tant besoin. Je rendis mon petit nid le plus beau possible, et trouvai, dans la lecture, la musique et les longues randonnées à travers la belle campagne anglaise, la consolation, l'oubli et les forces... sans lesquelles je n'aurais pas pu vivre bien longtemps.
J'ai appris à aimer l'Angleterre et les Anglais. Je les ai trouvé bien différents des gens qui fréquentaient mon salon, en ce qui concerne l'enthousiasme, l'imagination, la conversation, le goût... mais je les ai trouvé supérieurs dans d'autres qualités plus importantes. Ils sont peut-être moins spirituels et moins subtils, mais on peut compter sur eux ; ils savent peut-être moins de choses, mais ils savent bien ce
qu'ils savent ; ils ont moins de spontanéité, ils sont moins démonstratifs, mais leur sympathie est plus durable...
Vers la fin de décembre (1909) le mobilier de l'impasse Ronsin fut vendu, à ma demande, après que certains meubles m'avaient été expédiés. J'avais auparavant offert à ma fille de garder tout ce qu'elle désirait. La lettre ne lui fut jamais remise et je sais jnourquoi maintenant. D'ailleurs, ma fille ne vit pas les lettres que je lui envoyai...
Certains journaux profitèrent de l'occasion pour, une fois de plus, surexciter l'opinion contre moi, en annonçant que je ruinais ma fille ! Quand je vis la liste de ce qui devait être vendu, je fus pleinement rassurée et ne doutai pas que ma fille avait conserve une grande partie des meubles de ma maison. A la même époque, la personne qui me représentait à la vente m'envoya la lettre suivante, de M. Chabrier, à laquelle était jointe celle que j'avais adressée à ce dernier : « Monsieur, veuillez bien remettre à Mme Steinheil la lettre que vous trouverez ci-inclusc et qui émane certainement d'elle. Je lui renverrai de même, sans en prendre connaissance, tout ce qu'elle pourra m'adresser... »
En mars 1910, je dus aller à Paris pour régler certaines affaires avec Me Antony Aubin et mon notaire. J'y restai trois jours. Pour n'être pas reconnue, j'avais poudré mes cheveux et changé mon extérieur les plus possible. J'écrivis à ma fille, la suppliant de venir me voir chez Me Antony Aubin... Marthe ne vint pas. Mais des journalistes et des photographes, prévenus par une bonne âme, m'attendaient à la porte. Je passai quelques heures auprès de l'avocat qui avait tant fait pour moi et, le soir, je réussis à reprendre le train pour l'Angleterre, sans être suivie.
J'étais désespérée ! J'écrivis une longue lettre à ma fille, et on lui dicta la lettre suivante : (j'avais envoyé la lettre à mon notaire, mais Marthe n'était pas seule quand elle alla voir celui-ci.)
« 12 Mars 1910.
« Me Jousselin m'a remis une lettre de vous à laquelle je me vois obligée de répondre pour vous redire, une dernière fois, ce que vous vous refusez à vouloir comprendre. La décision irrévocable que j'ai prise de ne plus vous voir ne m'a été dictée par personne. Je n'ai pas de conseillers ; ma conduite et mes actes relèvent de ma conscience uniquement. Je ne puis oublier la souffrance et la ruine de mon pauvre père, et je considère que certains liens peuvent être irrémédiablement brisés par certains cruels souvenirs. La seule preuve de désintéressement que je vous avais demandée, l'abandon de votre part d'usufruit (la maison de l'impasse Ronsin), vous me la refusez et vous accusez mes conseillers imaginaires d'être seuls responsables de ce refus, m'offrant ensuite votre aide pour supporter les difficultés de la vie ! Difficultés d'une vie que vous m'avez faite, de par votre volonté et vos actes, infiniment pénible et douloureuse, me la brisant pour toujours. Encore une fois, je vous le répète, j'ai pris seule ma décision ; j'en garde la pleine responsabilité ; vous ne me reverrez jamais. Je vous prie même de ne plus m'écrire, car il ne peut plus y avoir entre nous que le silence absolu séparant deux êtres qui s'ignorent pour toujours.
« M. Steinheil. »
Il n'était pas difficile pour moi de voir que Marthe n'avait pas écrit cette lettre. Dieu merci, elle n'avait pas ce style, et je n'eus pas grand'peine à deviner qui avait dicté la lettre ! Mais que m'importait... Je ne vis qu'une chose : Marthe était dans le besoin, et bien qu'elle eût refusé (ou plutôt, bien qu'on m'ait dit qu'elle refusait) d'accepter quoi que ce soit de sa mère, je me rendis en toute hâte au Consulat de France à Londres et signai un document par lequel je lui abandonnais la maison de l'impasse Ronsin.
Un mois plus tard, anxieuse d'avoir des nouvelles de mon enfant, si anxieuse que j'en étais tombée gravement malade et qu'un docteur devait me visiter trois fois par jour, je fis promettre à un ami d'aller à Paris, et de causer à ma iille. Cet ami se rendit à l'impasse Ronsin et fut reçu par M. Ghabrier qui lui dit qu'il était désolé, mais que Mlle Steinheil était depuis quelques jours à la campagne. On expliqua la gravité de mon état, on demanda l'adresse de Marthe, on supplia... Tout fut en vain.
Depuis, ma fille m'a dit qu'elle était chez elle ce jour-là, qu'elle avait désiré voir la personne qui venait de ma part, mais qu'on l'avait enfermée dans sa chambre pendant l'entretien.
De nouveau, j'écrivis à Marthe, mais mes lettres restèrent sans réponse. J'essayai de l'oublier, mais une mère n'oublie jamais. Je voyageai en Hollande, en Italie, en Suisse (jamais en France), je m'occupai, j'écrivis mes mémoires... Ma santé se rétablit, et puis, je me remis à désespérer et, pour la seconde fois en une année, je vis la mort de près.
l8r Janvier 1911... Je passai la journée à relire les lettres que Marthe m'écrivait autrefois, quand elle passait quelques jours à la campagne, loin de moi. Puis, je lui écrivis une longue lettre et après, je rédigeai mon testament, car, malgré quelques amis et amies, malgré les livres, la musique et mon beau jardin, la vie ne me semblait plus la peine d'être vécue — sans ma fille, et la fin vient vite quand on a de telles pensées...
Depuis plus d'un an, j'attendais mon enfant. Je ne savais rien d'elle... Si, pourtant..., des journaux annoncèrent qu'elle devait entrer dans un couvent de Carmélites ; quelques jours après, je lus les détails de sa prise de voile ; et le lendemain, la nouvelle était démentie... Parfois je recevais un mot d'une pauvre femme à qui j'avais rendu quelques services autrefois. Elle m'écrivait de Paris, une carte postale de temps en temps, disant : « J'ai vu
Mlle Marthe hier, dans la rue... Elle a l'air pâle... Elle semblait très pressée... » Et c'était tout...
En juin 1911, je reçus une lettre de Marthe... Ce fut le jour le plus heureux de ma vie, depuis celui où Marthe, après une très grave maladie, était tout à coup revenue à la santé. A mesure que je lisais cette lettre bénie, il me semblait que le sang qui coulait dans mes veines était un autre sang, que je respirais autrement, mieux, et la vie me sembla une chose merveilleuse, divine...
Marthe demandait mon pardon. On l'avait influencée... on lui avait appris à me craindre, à me détester presque... Pendant plus de dix-huit mois, elle avait été le jouet des choses et des gens, elle avait souffert en silence, et elle avait été reconnaissante à ses « protecteurs », parce qu'elle se sentait abandonnée de tout et de tous, et que ces deux ou trois personnes ne la traitaient pas tout à fait en paria... Sans lire jusqu'au bout, je télégraphiai, puis j'écrivis à mon enfant qu'elle était tout pour moi, que je n'avais jamais cessé de l'adorer, et que, quoi qu'il advienne, elle pouvait compter sur moi.
Je reçus beaucoup d'autres lettres. C'était de la joie, ces lettres, et c'était aussi, encore, de la douleur... Je lus, le cœur déchiré, que ceux qui s'étaient institués ses seuls amis s'étaient servis d'elle, et puis l'avaient abandonnée à elle-même, à la vie... Elle, ma Marthe si frêle, si jeune... Je lus qu'on lui avait fait signer trois sortes de documents, sans même les lui donner à lire. Je lus qu'elle avait souffert de la faim, et que pas un sarcasme, pas une épreuve, ne lui avait été épargnés... On lui avait conseillé d'entrer au couvent et on lui avait dit : « Tu seras mieux là qu'ailleurs, tu y seras heureuse et tranquille... Quant à ta maison, tu peux nous la laisser... » Quant on vit qu'elle n'avait pas le moindre désir de se faire religieuse, on lui trouva un mari, un jeune homme qui habitait la Californie, et qui se trouvait à Paris, de passage... Si elle l'épousait, elle irait en Amérique,,, On se chargerait de sa maison,,.
Mais bien qu'elle fût malheureuse et traitée presque en servante..., bien qu'elle passa quatorze ou même seize heures par jour à coudre et à broder pour gagner sa vie et payer sa pension, bien qu'en rentrant, épuisée, chaque soir, elle ne trouvât parfois, quand elle rentrait tard, après avoir couru les rues de Paris pour remettre son ouvrage, qu'un peu de chocolat à sa porte, au lieu du dîner auquel elle avait droit — la brave petite créature ne perdit pas courage et continua de donner son affection à ceux qui la traitaient ainsi. Elle continua de ne pas voir la vérité — et continua sa confiance à ceux qui l'empêchaient de me voir, accumulaient les calomnies sur mon compte et ne lui permettaient même pas de correspondre avec sa mère... et pour cause !
Enfin, Marthe fit la connaissance d'un jeune peintre italien, M. del Perugia. Peu à peu, les deux enfants apprirent à s'aimer et je reçus une lettre de tous deux demandant mon consentement au mariage... Je l'accordai bien vite.
A ce mariage, auquel, hélas, je ne pus même pas assister, il y eut des bagarres sur les marches de l'église, et même devant l'autel ! Toujours certains journalistes et certains photographes... Marthe défaillit, et après la bénédiction nuptiale, on dut l'escamoter, la faire fuir par une porte dérobée !...
Nous échangeâmes bien des lettres et, enfin, le jeune couple vint me rejoindre en Angleterre.
Le plus grand des poètes, le plus génial des musiciens ne pourraient décrire notre joie merveilleuse, quand, après deux années de séparation et de souffrance, nous fûmes enfin réunies... Tout notre long martyre — et le lecteur connaît nos deux vies maintenant — disparut, fut comme s'il n'avait jamais été, au moment divin où nos yeux se rencontrèrent, où nous nous étreignîmes... où nos larmes se mêlèrent, nos larmes de joie,..