PAH
l'AUiS
ALEXANDRE CADOT, ÉDITBiJR,
37, RUE SCnPBNTE-
Mon père.
(suite).
Mon père Ta au secoara de Delmas. — Dès le lendeinaio de son arrivée â Bolzaoo il pread l'offeosive.
— Il r€vieot à Brixen. — Encore un pont défendu.
— Qualrième cheval loé. — Les pistolets.
La blessure de Dermoncourt était assez
grave, et il fut forcé de garder le lit. Mon
père le laissa à Brixen, et s'en alla don^
ner uncoupd'épaule k Delmas qui, ainsi
que nous l'avons dit, était resté a Bolzano
pour faire face a Laudon.
Laudon, après s'être ravitaillé et s'être là 1
2 MÉMOMES
un peu refait de notre passap^e du Lavis et de sa défaite de Newmark, Laudon, renforcé par des paysans du Tyrol, avait recommencé contre Delmas, isolé avec peu de monde à Bolzano, une guerre assez sérieuse.
Delmas, réduit à ses propres moyens, abandonné à neuf lieues du corps d'armée, envoya un message au général Joubert, qui avait rejoint mon père à Brixen, le 7 germinal. Ce message annonçait que Delmas craignait d'être attaqué d un moment à lautre, et se croyait trop faible pour résister longtemps.
Joubert montra la dépêche a mon père à peine descendu de cheval, lequel lui proposa de partir à l'instant même avec sa cavalerie, qu'il croyait suffisante pour dégager Delmas, et même, pour en finir avec Laudon. Joubert accepta, et mon
d'ALBXANDRK DUMAS. O
père partit, laissant à Joubert la cqnimission de ravoir ses pistolets, à quelque prix que ce fût. Mon père, on se le rap* pelle, tenait énormément à ses pistolets, qui lui avaient été donnés par ma mère, et qui lui avaient sauvé la vie au camp de la Madeleine*
Il fit si graude diligence que, le len-* demain matin, il était à Bolzano avec toute sa cavalerie.
Celte cavalerie, hommes et chevaux, semblait avoir reçu une partie de Tâme de son chef. Elle avait une telle confiance en lui, depuis qu elle l'avait vu surtout lutter corps à corps avec rennemi, comme il avait fait dans les derniers combats, qu'elle Teût suivi au bout du monde.
Comme mpn père et ses hommes étaient entrés de nuit à Bolzano, l'ennemi ignorait son arrivée et croyait n'avoir affairç
qu'àDelmas et aux quelques hommes qui raccompagnaient; les deux généraux résolurentde profiter de cette ignorancedes Autrichiens pour prendre l'offensive dès le lendemain. Aussi , au point du jour, les deux généraux attaquèrent-ils l'ennemi au moment où il croyait attaquer luimême. *
Mou père tenait la grande route avec la cavalerie. Delmas, avec sou infanterie, prit par les hauteurs, attaqua les positions les unes après les autres et les emporta toutes, tandis que mon père sabrait les fuyards.
La journée fut si chaude et les Autrichiens se reconnurent si bien battus, qu'ils disparurent des environs de Bolzanb, et que mon père put revenir à Brixen .
9'ALËXÀNDRK DUMAS.
Il n'avait mis que trois jours à accomplir son expédition.
Il était temps qu'il revînt ; les paysans s'étaient révoltés , ils avaient égorgé quelques maraudeurs qui avaient eu Timprudënce de sortir des oantonne* ments. Grâce à cette révolte, Kerpen était revenu, et Ton allait avoir affaire non-seulement aux troupes réglées, mais aux Tyroliens, ces terribles chasseurs dont la balle nous avait déjà enlevé Marceau et allait bientôt nous enlever Joubert.
On se mit aussitôt en campagne : mon père, à la tête de son infatigable cavalerie, et sur un beau cheval que lui avait donné Joubert, et le géioéral Joubert à la tête de ses grenadiers de prédilection.
Cette fois encore il arriva ce qui ar-
6 MiMOIRI»
rivait toujours, mon père rencontra l'ennemi sur la grande route et se mit à sabrer sielon son habitude , et en sabrant se laissa emporter.
Cette fois encore je laisserai parler Dermoncourt :
« La déroute fut grande ; le général Dumas sabra et fit sabrer pendant plus de deui^ lieues. Grand noiiibre d'Autrichiens et de Tyroliens furent tués , la Tue seule du général produisait sur ces hommes l'effet d'un corps d'armée^ et rien ne tenait devant le sohwartz Teufel.
» Il arriva que le général, monté sur' un très bon cheval 'que venait de lui donner le général Joubert, en remplacement de celui qu'il avait perdu huit jours auparavant, se trouva celte fois encore à un quart de lieue en avant de son escadron ; il arriva ainsi toujours
b'alvxandrb pumas* 7
sabrant^ et sans regarder s'il était suivi à un pont dont l'ennemi avait déjà eu le temps d'enlever les planches, et où il ne restait plus que les poutrelles ; force lui fut de s'arrêter, son cheval ne pouvait ni sauter par dessus la rivière, ni traverser le pont sur les étroites charpentes. Furieux, le général s'arrêta et se mit à faire le moulinet avec son sabre. De leur côté, les Tyroliens, sentant qu'ils n'étaient plus poursuivis, firent volteface et commencèrent sur cet homme isolé une effroyable fusillade, trois balles atteignirent à la fois le cheval du général, qui tomba, et cette fois entraîna le cavalier dans sa chute, lui engageant la jambe sous lui.
n Les TjToliens crurent le général tué, et se précipitèrent vers le pont en criant : <( Ahl voilà le diable noir mort..i^
» La situation était grave. Du pied qui lui restait libre, le général repoussa le cadavre de son cheval, ce qui lui permit de dégager son autre jambe; après quoi se relevant, il se retira sur un petit tertre dominant la route, et où les Autrichiens avaient élevé a la hâte une espèce de petit retranchement qu'ils avaient abandonné en apercevant le général. Les Autrichiens ont l'habitude, comme on sait, quand ils te sauvent, d'abandonner eu de jeter leurs armes. Le général trocfva donc dans celte redoute improvisée une cinquantaine de fusils tout chargés. Dans là circonstance oii se trouvait le général, cela valait mieux qu'un trésor, «i riche qu'il fût. Il s'abrita derrière un sapin, et à lui tout seul commença la fusillade.
» D'abord il choisit de préférence ceux * qui dévalisaient son cheval. ^on tireur,
i/àlkxaniirr ditmas. 9
comme il était, pas un coup n'était perdu, les hommes s*eutassaient les uns sur les autres. Tous ceux qui s'aventuraient sur ces poutrelles étroites tombaient morts (!)•
1 La cavaleriedu général entendit cette fusillade, et, comme on ne savait pas ce qu'il était devenu, on pensa que tout ce bruit qui se faisait à un quart de lieue de là était un tapage de sa façon.
)» Lambert prit une cinquantaine de cavaliers avec vingt^^inq fantassins en croupe, accourut et trouva le général lenant^ferme dans son escarpe.
» En un instant le pont fut emporté, les Autrichiens, et les Tyroliens poursuivis jusqu'au village. Une centaine d'entre eux ftirent £etits prisonniers.
(1) Le peintre Lethiers a fait pour mon père un (a- Licau repri»eulau( cette scèuc.
10 JMBMOIKIS
» Lambert m'a affirmé qu'il avait vu plus de vingt-cinq Autrichiens tués, tant autourdu cheval qu'ils avaient dépouillé, que dans rintervalle du pont au petit retranchement, que pas un seul, au reste, n'avait eu le temps d'atteindre.
» Le général revint à Brixen sur un cheval autrichien que Lambert lui ramena. Il rentra dans ma chambre, où je gardais le lit, si pâle et si faible, que je m'écriai :
» — Oh! mon Dieu! général, êtes-vous blessé ?
» — Non, me dit-il, mais j en ai tant tué, tant tué.. 4.
M Et il s'évanouit.
» J'appelai. On accourut, le général n'avait pas même eu le temps de gagner un fauteuil et était tombé presque sans connaissance sur le carreau.
B'àLEXANBRE DUMAS. 11
» Cet accident n avait rien de dangereux, produit qu'il était seulement par rextréme.fatigue. En effet, le sabre du général sortait de plus de quatre pouces du fourreau ,^ tant il était ébréché et forcé.
» A l'aide de quelques spiritueux, nous le fîmes revenir à lui. Mais ce qui le remit tout à fait, ce fut une pleine soupière de potage qu'on avait fait pour moi, et qu'il avala. Depuis six heures du matin qu'il se battait, il n*avait rien pris, et.il était quatre heures de l'aprèsmidi.
» Au reste , tout au contraire des autres, le général, a moins de surprise, se battait toujours à jeûn«
» Le général Joubert entra en ce moment et se jeta au cou du général.
» — En vérité , mon cher Dumas , lui
dit-il, tu me fais frémir toutes les fois gue je te vois monter à cheval et partir au galop à la tête de tes dragons. Je me dis toujours T « Il est impossible qu'il en revienne en allant ce train -là. » Aujourd'hui , tu as encore fait des merveilles , à ce qu'il paraît. Voyons, ménage ton' Que diable deviendrai-je ,. si tu te faisais tuer? Songe que nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à Villach (1).
» Le général était si faible qu'il ne pouvait encore parler. Il se contenta de prendre Joubert par derrière la tête, de lui approcher le visagQ de son visage et de l'embrasser comme on embrasse un enfant.
9 Le lendemain, le général Joubert demanda, pour le général Dumas, un sabre d'honneur, att^du qu'il avait mis
(1) lieDdez-vous e( quartier- général de Bonaparte.
le sien hors d'état de service à force de frapper sur les Autrichiens.
» Mon père ne s'était pas trompé : la leçoo donnée aux deux généraux autrichiens était si rude, qu'ils ne revinrent ni l'un ni l'autre à la charge ; de sorte que, huit jours après, le général Delmas, sans être inquiété, put rejoindre le gros
[, delà division k Brixen.
f » Le lendemain de son arrivée , l'ar-
mée se mit en marche sur Lensk. On n'avait pas reçu de nouvelles de Bona* parte. On ignorait la position qu'il occupait. N'importe , on opérait au juger , et Ion pensait, en opérant vers la Styrie, se rapprocher de la grande armée. »
La marche s'accomplit sans autres empêchements que ceuxquy opposé-
rent quelques régiments de dragons de Farchiduc Jean , qui nous suivirent. De
temps en temps, Joubert détachait moQ père sur ces cavaliers et ces dragons, et alors l'armée avait le spectacle d'une de ces charges qui faisaient frémir Joubert, lequel ne frémissait pas facilement cependant.
Dans une de ces charges, mon père avait fait un officier prisonnier, et Tayaut reconnu pour un homme de bonne mai^ son, il s'était contenté de sa parole d'honneur, de sorte que l'Autrichien, qui parlait parfaitement français, monté sur un des chevaux de Dermoncourt, caracolait et causait avec Tét^t-major .Voyant
le lendemain du jour où il avait été pris, son régiment qui suivait notre arrière-garde à cinq cents pas de distance attendant sans aucun doute un moment opportun pour lui tomber dessus, il demanda à mon père la permission d'aller
b'ALIXANDIII DUMiS. 1 5
donner quelques commissions pour sa famille. Mon père, qui savait qu'il pouvait se fier à sa parole, lui fit signe qu'il était parfaitement libre. Aussitôt Tofificier partit au galop , et en un instant, sans que personne des liôtres songeât même à lui demander où il allait, il eut franchi l'espace qui le séparait de ses anciens compagnons.
Après les avoir chargé de ses commissions, il prit congé d'eux et voulut revenir; mais alors TolBcier qui com-
mandait celte avant-garde lui fit observer qu'étant retombé entre les mains des soldats de l'Autriche, il n'était plus prisonnier des Français, l'invitant k rester avec eux et à nous laisser continuer notre route.
Mais Tofflcier répondit à toutes ces instigations :
10 MÉMOIKES
— Je suis priscDDier sur parole.
Et y comme ses anciens camarades voulaient le retenir de force, il tira un des pistolets des fontes et déclara que le premier qui porterait la main sur lui, il lui brûlerait la cervelle.
Et en même temps, faisant demi-tour, il regagna Tétat-major français au galop.
Puis, s'approchant de Dermoncourt :
— Vous avez bien fait, dit-il, d'avoir eu assez de conGance en moi pour laisser vos pistolets dans vos fontes , car je leur dois d'avoir tenu ma parole d'honneur vis-à-vis de vous.
La marche continua avec la même tranquillité, et les deux généraux ne comprenaient pas trop cette inertie de la part des Autrichiens, lorsqu'ils apprirent les succès (le la grande] armée qui
B'ALRXANDfiE DUMAS. 17
marchait sar Vienne, et que les têtes de colonne de l'armée du Rhin étaient arri« vées à Lensk.
Une seule fois, Tarmée ent le spectacle non pas d'un combat j mais d'une de ces rencontres a la manière de Tlliade. Notre extrême arrière-garde , composée d'un brigadier et de quatre hommes, fut rejointe par Textréme avantrgarde de l'ennemi, composée d'un pareil nombre d'hommes, et commandée par un capitaine. Aussitôt, il s'engagea une conversation entre les deux commandants.
Le capitaine commença dans notre langue une conversation que le brigadier ne trouva pas de son goût. Le brigadier se prélendil offensé, et l'invita, puisqu'ils avaient chacun quatre témoins, à \ider à l'instant même leur affaire. Ce capitaine qui était Belge accepta. Lefs
il 2
18 MËMomfis
deux patrouilles s'arrêtèrent, et, dans rinlervalle formé entre elles, les champions en vinrent aux mains.
Le hasard avait fait que le brigadier était maître d'armes et que le capitaine était très fort sur le sabre. Il résulta de cette double supériorité un spectacle des plus curieux. Chaque coup porté était aussitôt paré. Chaque parade amenait sa riposte. Enfin , après ^deux minutes de combat, les champions s'engagèrent de si près, que les sabres se trouvèrent poignée à poignée. Alws le brigadier qui était très vigoureux, jeta le sien et prit le capitaine a bras le corps. Obligé de se défendre de la même manière qu'on l'attaquait, le capitaine à son tour, fut forcé d'abandonner le sien et de soutenir la lutte dans les conditions où elle lui était présentée. Mais là commençait la
d' ALEXANDRE DUMAS. 19
supériorité du brigadier. Il enleva le capitaine des arçons, mais désarçonné luimême par la violence du mouvement, il perdit l'équilibre et tomba avec lui. Seulement il tomba dessus et le capitaine dessous. En outre, en tombant, le capitaine déjà touché légèrement d'un coup de sabre, se démit l'épaule. Il n'y avait pas moyen de faire plus longue résistance. Le capitaine se rendit , puis aussitôt, fidèle a la parole engagée, il ordonna à sa troupe de ne pas bouger, ce que d'ailleurs elle était assez disposée a faire. Les dragons tenant la carabine haute et étant prêts à faire feu. Chacun tira de son côté, les Autrichiens s'en retournèrent sans chef et les français revinrent avec leur prisonnier.
C'était justement le capitaine du lieutenant que nous avions déjà pris, de
sorte que le lieutenant^ déjà familier avec tout notre état major, put présenter son supérieur à moa père.
Mon père le reçut à merveille , et Ct venir aussitôt le chirurgien-major, aux mains duquel il le remit.
Cette bonne réception et les soins que mon père eut de ces deux officiers , eurent un résultat que Ion verra en son
lieu et à sa place.
Cependant, il était déjà question du traité de Leoben , et un armistice avait même été conclu , lorsqu'arriva à notre état-major un commandant de dragons autrichiens , porteur d un sauf-conduit de rétat-major de Farmée du Rhin.
Le comntandani était justement le même qui avait fait demi-tour à la^ ferme de Clausen, lorsqu'après avoir provo-
D'ALEXAriDIlE DUMAS. 21
que mon père, celui-ci avait marché sur lui.
Lesdeux prisonniers étaient des offl^ ciers sous ses ordres , et il venait leur apporter des effets et de Targenl.
Il remercia fort mon père des soins extrêmes qu'il avait eus de ses deux officierS) et comme mon père Tavait invité à dîner, une fois à table, la conversation tourna vers cette aventure du plateau, où tout un régiment avait battu en retraite devant deux hommes.
Mon père n'avait pas reconnu le commandant.
c< Ma foi , dit-il , quant a moi , je n'ai regretté qu'une chose , c'est que le chef d'escadrons qui m'avait défié eût changé d'avis et n'eût pas jugé a propos de m'attendre. *
Aux premières paroles dite^ sur ce
22 MËMOIAËS
sujet ^ Dermoncourt avait remarqué la gêne du chef d'escadrons, et dès-lors, le regardant plus attentivement, il lavait reconnu pour le commandant auquel mon père avait eu affaire.
Il jugea donc prudent de couper court à la conversation en disant :
— Mon général, vous ne reconnaissez donc pas monsieur ?
— Ma foi! non, dit mon père.
— C'est que ce commandant...:.
— Èh bien?
Dermoncourt fit un signe à l'officier comme pour lui dire que c'était à lut de continuer la conversation.
L'ofBcier comprit.
— C'est que ce commandant, e'^était moi^ général, dit-^il en riant.
— Vraiment?
— Mais vous n'avez donc pas vu
D^ALBXANDRE DUMAS. 25
monsieur 7 demanda Dermoncourl a mon père.
— Ma foi ! non y dit celui-ci. J'élais monté ce Jour-là , et furieux de ne pas me donner un coup de sabre avec celui qui m'avait provoqué.
— Eh bien ! celui qui vous atait provoqué, général, c'était moi. J'étais bien résolu, cependant; mais lorsque je vous vis marcher sur moi, je me rappelai la façon dont je vous avais vu travailler, et le cœur me manqua. Voilà ce que j'avais besoin de vous dire à vous-même, général, et voilà pourquoi j'ai demandé une permission pour venir apporter moirmême l'argent et les effets de mes officiers. Je voulais voir de près un homme pour lequel j'ai une si grande admiration, que yose lui dire en face : « Général, j'ai eu
peur de vous, et j'ai refusé le combat que je vous avais offert. »
Mon père lui tendii la main.
— Ma foi, s'il en est jiinsi, commandant, ne parlons plus de cela. JTairne mieux maintenant que notre connaissaucer se soit faite à table qu'ailleurs. A votre bonne santé, con^mandant.
On but, et la ccmversation passa sur un autre sujet.
Cette conversation eut encore pour objet mon père et son beau fait d'armes de €laus^n. Les trois officiers avaient en-, tendu raconter l'affaire du pont. On avait cru mon père tué; car, nous Tavonsdit, son cheval Tavaît été. Cette nouvelle avait fait grande sensation dans larmée autrichienne. *
Mon père alors parla des fameux pis* tolets qu'ilregrettait, et qu'il avait chargé
D*ALKXANURB DUMAS. 25
Joubert de tirer, s'il était possible, des maios des Autrichiens, où malgré cette recomnuindation ils étaient restés.
Les trois officiers alors prirent bonne note de ce regret exprimé par^mon père, et chacun résolut de se mettre en quétc de ces armes précieuses aussitôt, le commandant, qu il serait rendu au camp, les deux autres, qu'ils seraient libres.
Grâce à mon père, cette liberté ne se fit point attendre. Les deux officiers furent échangés contre des officiers français du même grade, et prirent congé de 1 etat-major avec des protestations de reconnaissance, dont lun d'eux, au reste, ne tarda pas à donner des preuves a mon père.
Huit jours après leur départ, un parlementaire était venu au camp français, et ayant demandé à parler à mon père.
lui remît les pistolets tant regrettés par lui et qui avaient été portés au général Kerpen lui-même, lequel, sur la demande de Tofflcier pris et blessé par mon père, les renvoyait avec un billet charmant.
Le surlendemain, mon père reçut de cet officier la lettre suivante :
« Monsieur le général,
» J'espère que vous avez reçu, par Tofficier parti avant-hier, vos pistolets, que le lieutenant-général baron de Kerpen vous a envoyés. J'ai reçu mon manteau, ce dont j'ai l'honneur de vous remercier, aussi bien que de toutes les bontés que vous avez eues pour moi. Soyez persuadé^ général, que ma reconnaissance est sans égale, et que je ne désirerais rien tant que d'avoir l'occasion de vous le prouver. Mes blessures commencent à se guérir. La
1>'aLCXA?(I>RE DUMAS. 27
fièvre m'a quitté : Ton nous donne les plus grandes espérances de paix. J'espère, jusqu'à ce qu elle soit entièrement conclue, que je pourrai être en état d*aller vous embrasser, avant que vous quittiez ces contrées. Frossard (Ij, qui est tout épris de vous et du général Joubert , me charge de mille choses de sa part pour tous les deux.
» J*ai rhonneur d'être, avec les sentiments les plus distingués,
» Monsieur le général,
» Votre très obéissant serviteur,
» UAT. DE LEVIS,
» Capitaine.
» A Lintz, ce 20 avril 1797. »
(t] C'était ronkier be1g«. ^
Ce fut ainsi que mon père rentra en possession de ces fameux pistolets tant regrettés par lui.
Qu'on me pardonne tous ces détails.
Hélas ! dan5 le mouvement rapide qui nous entraîne à travers les révolutions, nos mœurs changent, s effacent, s'oublient pour faire place à d'autre mœurs aussi mobiles que celles qu'elles remplacent. La révolution française avait imprimé à nos armées un cachet tout particulier; je le retrouve el j'en garde l'empreinte comme on fait d'une médaille précieuse qui vase perdant sous la rouille et dont on veut faire connaître le prix à ses contemporains et le caractère à la postérilé.
Bailleurs, nous jugerions mal tous ces hommes de la République , si nous les jugions par ceux qui ont survécu , et
I) ALEXANDRE DUUAS. 29
que nous avons connu sous l'Empire.
L'Empire élaîl une époque de Vigoureuse pression , ei c'étail un rude batteur de monnaie nouvelle que ^empereur Napoléon. II fallait que toute monnaie fût frappée à son image, et que tout bronze fût fondu à sa fournaise. Lui-même avait en quelque sorte donné l'exemple de la transGguration. Rien ne ressemble moins au consul Bonaparte que Fempereur Napoléon ; au vainqueur d'Arcole que le vaincu de Waterloo.
Donc, les hommes qu'il faut mouler quand nous voudroo^ donner une idée des mœurs républicaines, sont ces hommes qui ont échappé au niveau de l'empire par une mort prématurée. C'est Marceau, c'est Hoche, c'est Desaix, c est Kléber, c'est mon père.
Nés avec la République , ces hommes
5d UBMOHIES 0'aLEXANDU£ BITMAS.
sont morts avec elle. Rien n'a changé dans ces hommes là^ pas même la forme des habits sous lesquels battaient leu rs cœurs si braves, si loyaux, si républicains !
Mon père, Hoche et Marceau se trouvèrent réunis un jour a la même table.
Tous trois commandaient en chef. Mon père élait le plus vieux, il avait trenteet-un ans.
Les deux autres en avaient l'un vingtquatre, l'autre vingt-six.
Quel avenir! si une balle n*eût pas emporté l'un et le poison les deux au-
Les deux Césars. — Envoyez moi donc Damas. — Mon père esl nommé gouverneur du Trévisan. — L'agent du Directoire. — Mon père nommé gouverneur de la Pdesine — Le frailé de Campo-Formio. -^ Les bals du QuarUer-Général. — Retour à Paris,
Joubert devait une grande partie des succès de cette belle campagne du Tjrol a mon père« Aussi , loyal comme il Tétait, fit-il pour son compagnon d'armes ce qu'en pareille circonstance son compagnon d'armes eût fait pour lui. Cha« que rapport transmis à Bonaparte mct^
tait sous les yeux du général en chef le nom (le mon père entouré des éloges les plus pompeuî^. A entendre Joubert, tous les succès de la campagne, il les devait à lactivité et au courage de mon père.
Mon père, c'était la terreur de la cavalerie autrichienne c'était Bayard au moyenâge; et si, ajoutait Joubert, par un de ces miracles qu'amène la jévolulion des siècles, il y avait alors deux Césars en lialie^ le général Dumas en était un.
11 y avait loin de là à la conduite de Berthier, qui portait mon père en observation, dans une campagne où il avait trois^ chevaux taés sous lui.
Aussi Bonaparte revint-il peu a peu sur le compte de mon père ; et Jduhert étant allé foire à Gratz une visite ait géîiéràl etï chef, celui-ci , en le quittant, lui dit ces seules paroles, cfuî, daûS celte
circonstance, étaient des plus signifioalives :
« A propos, envoyez moi donc Dumas. >
De retour à Tarmée, Joubert se bâta
de s'acquitter de la commission reçue ;
mais mon père boudait de son côté, et il
fallut toutes les amicales avances de
Joubert pour le déterminer à se rendre à
riuvîtation de Bonaparte. Cependant il partit pour Gratz, mais se promettant, si
Bjnaparte ne lé recevait pas comme il méritait d'être reçu , d'envoyer sa démission au Directoire.
Mou père était créole, c'est à dire à la fois plein de nonchalance, d'impétuosité et d'inconstance; un profond dégoût des choses ardemment désirées le prenait aussitôt que ses désirs étaient accomplis. Alors l'activité qu'il avait dé-
ployée pour les obtenir s'éteignait tout à coup. II tombait dans son insouciance et dans son ennui habituels, et, à la première contrariété, il parlait du bonheur de la vie champêtre , comme le poète antique dont il avait conquis la patrie, et envoyait sa démission au Directoire.
Heureusement , Dermoncourt était là.
Dermoncourt, chargé d'envoyer cette démission , la glissait dans le tiroir de son bureau, mettait la clé du tiroir dans sa poche, et il attendait tranquillement.
Au bout de huit jours, de quinze jours, d'un mois, la cause du dégoût momentané qui avait pris l'âme de mon pauvre père avait disparu. Une charge brillante, une manœuvre hardie, couronnées du succès qu'elles méritaient d'obtenir, avaient ranimé l'enthousiasme au fond de ee coeur plein d'aspirations vers rim-
d'aLEXAXDRE DUMAS. 55
possible, et avec un soupir jl laissait tomber ces mots :
— Ma fbi ; je crois que j'ai eu tort d'eavoyer ma démission.
Ce à quoi Dermoucourt, qui (guettait le mot) répondait :
— Soyez tranquille, général, votre démission...
— Eh bien! ma démission...
— . Elle est dans le tiroir, toute prête pour la première occasion ; il n'y aura que la date à changer.
Ge fut ^donc en se promettant bien à lui-m^e d'envoyer directement cette fois sa démission au Directoire, au premier désagrément qu'il éprouverait de la part de Bonaparte, que mon père se présenta devant lui a Gratz.
Mais en Japercevant, Bonaparte ouvrit les bras, r ' -
50 MÉMomES
— Salut, dit-il, à THoratius Coclés du Tyrol.
La réception était trop flatteuse pour que mon père tînt plus longtemps ran* cune : il tendit les bras' de son côté, et Taccolade fraternelle fut donnée et rendue.
— Oh ! quand je pense que je Tai tenu dans mes bras et que je pouvais l'étouffer ! disait huit ans après mon père, au moment où Bonaparte se faisait nommer empereur.
Bonaparte avait un but a tout ce qu'il faisait ; son but, en appelant près de lui mon père, était d'organiser dans son armée des divisions de cavalerie dont son armée manquait. Mon père eut été chargé de cette organisation, et^ ces divisions établies, il les eût commandées.
En attendant, mon père fut nommé
h'aléxanb^b i»umàs. 37
gouverneur de la province de Trévise dans làqudle Darmonoourt et lui se rendirent immédiatement.
Le nouveau gouverneur fut admira* blement reçu dans cette magnifique pro- . vince. Les plus beaux: palais des plus riches sénateurs de Venise furent mis à sa disposition. Le Trévisan était à Venise ce que Tancienuc Baïa était à Rome, la maison de campagne d'une reine.
La municipalité offrit 300 francs par jour à mon père pour la dépense de sa table et de sa maison. Mon père établit ses calculs avec Dermoncourt , (j'ai sous les yeux ces calculs faits sur une carte même du Trévisan), et reconnut que 100 francs lui suffisaient.
Il n'accepta donc que 100 francs.
Les pauvres Italiens n'étaient pas babitaés k ces façons-lk. Aussi ne compre-
5î^ MËUOIRKS
ûaientils; rien à cç désinténsssement^ longtemps encore ils n'osèrent s'y 4er^; ils attendaient toujours la promulgation de quelque contribution de guerre ^ de quelque impôt forcé , de quelque avanie enfin , comme on dit en Orient.
Un jour, ils crurent le moment fatal
arrivé, et leur terreur fut grande : la
présence d'un ^gent du gouvernement français, ayant mission de dévaliser lés monts-de-piété italiens, avait été signalée. Cet agent se présenta chez mon père pour lui faire part de sa mission.
Il n'y trouva que Dermoncourl.
''■ Dermoncourt écoula tranquiilefflent tous les projets de cet agent de rapines , toutes les offres de partage qu'il fil pour être transmises à mon père, puis, quand il eut fini : s . .
— CoDfiment étes-vous venu ici? lui demand^-t-il.
-T Mais en poste.
— Eb bien ! si j'ai un conseil k vous donneir, c'est de partir comme vous êtes venu, sans même voir le général. ''^
— Et pourquoi? demanda le voyageur,
— Mais parce qu'il est brutal en diable à Tendroit de certaines propositions.
— Bah! je les lui ferai si belles qu'il les écoutera.
— Vous le voulez absolument ?
— Mais oui.
— Essayez»
Mon père entrait juste a ce moment* là.
L'agent demanda à rester seul avec lui.
Mon père interrogea de l'œil Dermon-
MEMOinKS
courl, qiii lui fil narquoiseraent signe d accorder l'audience demandée.
Resté seul avec mon père , ragënl du Directbire exposa longuement sa mission; puis, voyant que mon père écoutait sans répondre, 11 pas^à de l'exposition au fait, et du fkit à la péroraison.
La péroraison, c'était la part de pillage qui revenait k mon père.
Mais mon père ne le laissa point ache-
ver.
Il le prit au collet, lenleva à bras tendu, ouvrit là porte, tt le jeta au milieu de son état-major qlii , réiitii par Dermoncourt , attendait la fin de celle scène. I
— Messieurs, dit-il, regardez bien ce petit gueux-là, afin d6 le reconnaître, et si jamais il se représente à mes avantpostes, dans quelque partie du niotide
1>*ALKXANDKB DUHAS. 41
que je me retrouve, faites-le AisîUer sans même me déranger pour me dire que justice est faite.
L'agent du Directoire n'en demanda pas davantage , il disparut, et mon père compta un infatigable ennemi de plus.
Ces spoliations étaient communes en Italie, mais celles des monts-dc-piété étaient en général les plus lucratives.
Dans ces temps de gêne et de misère , presque tous les bijoux, tous les diamants et toute l'argenterie des grands seigneurs italiens étaient aux moots-de-piété. Beaucoup même, forcés par les événements politiques de quitter leur pays, faisaient porter, comme dans un endrmt inviolable, tout ce qu'ils avaient de phis précieux à ces monts-de-Jïiété.
Puis arrivait un agent du Direotoire , qui, avec un pouvoir vrai ou faux, cer-
tains gouveraeurs n'y regardant pas de si près, faisait rafle complète, établissait la part du général, faisait la sienne ensuite, et envoyait le reste au gouvernement.
Un des agents les plus connus de cette époque avait reçu le nom prédestiné de Rapinat. Il exerçait principalement dans la LombardiOr
On avait feit sur lui ces quatre vers :
Le Milanais que Ton ruine Voudrait bien que l'on décidât Si Rapinal vient de rapine.
Ou rapine de Rapinat.
Aussi, iorsqu'après deux mois de résidence dans le pays , mon père quitta le gouvernement de Trévîsan , pour aller prendre celui du Polésine, dont le siège était à Rovigo, trouva-t-il à la porte du palais une excellente voiture attelée de
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quatre chevaux, cocher sur le siège qui Tattendait.
C'était un cadeau de la ville de Trévise.
Mon père voulait refuser, mais elle était offerte de" si bonne grâce et avec une telle insistance, qu'il lui fallut accepter. En outre, les municipalités voisines lui remirent une douzaine d'adresses au milieu desquelles nous en prenons deux au hasard :
« Au citoyen général Dumas^ comman* danlle Trévisan.
» Les municipalités de Mestre, Noa-
les, Castel-Franco et Âzolo-
» Les soussignés représentant les mu<nicipalîtés ci-dessus son unanimement et particulièrement chargés de se rendre aftiprès de vous, citoyen général,
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pour vous témoigner combien elles sont sensibles et reconnaissantes k la douceur et à la sagesse de votre gouvernement. Plût au ciel que leurs moyens égalassent leur admiration et leur reconnaissance. Quel bonheur pour elles de pouvoir vous en donner des marques dignes de votre mérite et de vos vertus; mais si dans Tépuisemènt et dans la détresse oîi elles se trouvent, elles ne peuvent suivre les élans de leurs âmes, elles se flattent néanmoins que votre sensibilité, votre magnanimité agréera le petit témoignage qu'elles viennent offrir à leur protecteur et à leur père.
» Continuez, généreux commandant, à nous proléger. Jetez toujours vos yeux paternels sur vos enfants, c'est de votre cœur que nous attendons tous les soulagements possibles.
» Xous sommes, avec la plus haute coDsidépatîoQ,
» HENRi-ANTOiNB REiNATi, président et provéditeur ;
» JEAN ALLÉGHi, président de la municipalité de Noales;
> FRANÇOIS BELTRAMiNi , président de la municipalité d'Âzolo ;
)) PHILIPPE Di RiGORoi, vice-président de la municipalité de Mestre.
)) Gastel^Franco, le 2 messidor, cinquième année de la république française, et la première de la liberté italienne.