‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 13 sur 29 · VERTU · texte numérisé non relu

VERTU

» Le 9 nivôse 1797, Tan VI de la République française, une et indivisible, et deuxième de la liberté italienne*

> Lamunicipalité de Adria audtoyen Alexanr dre Dumas, général de division.

> Cette municipalité, général, ne saurait arriver a vous exprimer toutes les obligations qu'elle vous a pour les actes de faveur dont vous avez daigné la combler, en diverses circonstances, surtout en la soulageant par le retrait des troupes, et encore plus parle remboursement des sommes injustement perdues par le général L.

» La municipalité, reconnaissante de vos bontés pour elle, saisit cette occasion de vous offrir un cheval, vous priant de l'accepter comme un faible hommage et un gage assuré de toutes les obligations qu'elle vous doit.

» Nous sommes, général, avec une sincère estime,

» LupîATi, président.

» Salut et fraternité.

» LARDi, secrétaire général. »

Comme on le voit, ce fut un véritable désespoir lorsque mon père quitta le Trévisan. Le deuil fut général, la ville de Trévise voulait envoyer une députation au général en chef Bonaparte pour qu'on lui laissât son gouverneur. Quand elle eut perdu tout espoir de le conserver; on lui demanda dix jours qui furent employés h des fêles continuelles; puis l'heure du départ arrivée, tout ce qu'il y avait de distingué dans la ville reconduisît mon père jusqu'à Padoue, où les fêtes recommencèrent.

48 MÈMomss

PeodaDt huit autres journées ces adieux furent prolongés; les huit premières maisons de la ville se chargèrent chacune d'une fête; chaque jour mon père changeait de domicile et allait habiter pour toute la journée et toute la nuit chez le sénateur traitant.

Au reste, en arrivant à Rovigo, capitale de son nouveau gouvernement, mou père trouva une réception pareille aux adieux qui lavaient accompagné à son départ; les habitants du Polésiue avaient été prévenus par ceux du Trévisan, et savaient d'avance à quoi s en tenir sur leur nouveau gouverneur.

C'était dans laPolésine, pays fertileen grains, province riche en fourrages, que Bonaparte avait réuni les escadrons de cavalerie dont il voulait former une di-

d'albxandhe duhas. 49

vision, et qu'il chargeait mon père d'organiser.

A son arrivée, mon père régla comme il avait fait dans le Trévisan, la dépense de sa table et de sa maison à 100 fr. par jour, recommandant expressément aux municipalités de n'autoriser aucune fourniture et de ne répondre à aucune réquisition sans son approbation.

Mon père habitait depuis quelque temps Rovigo, lorsque les négociations du congrès traînant en longueur^ Bonaparte, pour en finir, résolut de réunir son armée et de se porter sur le Tagliamento. Mon père rejoignit donc sa divi* sion, et depeura sur le fleuve jusqu'au

18 octolu'e 1797, époque a laquelle la

paix fut signée au village de Gampo«- Formio.

Il 4

tiO MÉMOIRES

Huit jours après , mon père reyenait à Rovigo.

Par cette paix de Campo-Formio, qui terminait la campagne de 1792, campagne dans laquelle Texpédition du Tyrol, faite par mon père et Joubert, tient une si glorieuse place, l'Autriche cédait à la France la Belgique, avec Mayence, Manheim et Philipsbourg, et à la République cisalpine la Lombardie autrichienne.

Les Etats de Venise étaient partagés,

Corfou I Zante , Céphalonie , Saint- Maure, Gérigo et les fies dépendantes arec l'Albanie étaient cédées à la Fraoce. L'Istrie, la Dalmatie, les iles de l'Adriatique, la ville de Venise et les Etats de terrç ferme jusqu à TAdige , au Panaro et au Pd étaient abandonnés k l'empereur d'Autriche, qui se trouvait aussi maître du golfe Adriatique.

p'alkxanmk tomas. 51

Le reste des Etats de terre ferme était donné à la République cisalpine reconnue par l'empereur.

Enfin ) le duc de Modène recevait le Brisgaw en indemnité.

Pauvre municipalité d'Âdria, qui, dans son adresse a mon père^ datait de Tan II de la liberté italienne!

Pendant se séjour sur le Tagliamento, séjour qui, comme nous lavons dit, avait pour but dé presser les négociations autrichiennes, mon père allait dîner trois fok par semaine au quartiergénéral de Bonaparte. Ce fut la qu'il fit connaissance plus sérieuse avec José*phine, qu'il avait déjà rencontrée k Milan, et qui lui conserva^ même après sa disgrâce, une vive amilié de créole a créole.

Dnn autre côté, on se réunissait une

52 HiMOMBS

foi* par semaine a Udine* — C'était Bernadette qui eommandait dans celte yille, — Après le spectacle on établissait, comme nous faisons en France, un plancher dans la salle, et Ton dansait toute la nuit.

Bonaparte, comme on le comprend bien, dansait peu; mais Murât, mais Glarke, mais les jeunes aides-de-camp dansaient beaucoup.

Le lendemain de la signature du traite de Campo-Formio, le bal fut ouvert par un quadrille composé de Joséphine dansant avec Clarke, de mademoiselle Pauline Bonaparte dansant avec Murât, de mademoiselle Caroline Bonaparte dansant avec Dermoncourt . et de madame César Berthier dansant avec mon père.

Le traité de Campo-Formio signé, Bonaparte partit pour Paris, et descendit

PALIIXANDRR DUMAS. 15

dans sa petite maison de la rue des Viefoires qu'il venait d'acheter à Talma.

Ce fut là que fut rêvée et mise à exécution la campagne d'Egypte.

L*Hora(iu8 Corlès da Tyrol. — Le drapeaa de l'armée d'Kalie. -^ Le champ de bataille de Marat. — Pre» roière pensée de la campagne d'Egypte. — Malte à vendre. — Départ pour Toulon. — Bonaparte et JotéplOn^aa lit. — Ce qu'on allait faire eo Egypte»

Bonaparte, avec plas dé succès que la héros de Carthage^ veuait de &ire en Italie à peu près ce qu'avait fait Aunibal. Il lui restait k faire en Orient ce qu'y avaient fait Alexandre et César.

Mais auparavant, Bonaparte ayait acquitté envers mon père et envers Joubert

5C MÉMOIKKS

une dette de reconnaissance. II avait présenté mon père au Directoire exécutif comme VHoratius Codés du Tyrol.

Et il avait chargé Joubert d'offrir aux chefs du gouvernement le drapeau de V armée d^ Italie.

Ce drapeau de l'armée d'Italie était plus qu'un drapeau, c'était unmonument, monument fabuleux de celte fabuleuse campagne.

Sur une de ces faces, il portait ces mots :

A Varmée d*lialiey la pairie reconnaissaute.

Sur l'autre face était l'énumération des combats livrés et des places prises.

Puis des inscriptions abrégées, simples et magnifiques, de la campagne qui venait de s'accomplir.

Voici cette seconde face , hélas ! bien oubliée par les hommes qui se sont suc-

d'alexandrb puuas. 57

cessivement trouvés à la tête de noire gouvernement, et plus oubliée encore par le neveu de Tempereur que par tous les autres.

f (c Cent cinquante mille prisonniers ,

cent soixante-dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces de canon , six cents pièces de campagne, cinq équipages de pont, neuf vaisseaux de soixante-quatre canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères ; — armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gènes , armistice avec le duc de Parme , armistice avec le roi de Naples, armistice avec le pape, préliminaires deLeoben, convention de Montebello avec la république de Gênes, traité de paix avec l'empereur à Campo- Formio.

» Donné la liberté aux peuples de Bo^

58 MÉMOIllES

logne, Ferrare, Massa, Carrara, Modène^ de la Romagne, de laLombardie, de Bres^ cia, de Bergame, de Mantoue, de Gréme, d une partie du Veronnais, de Chiavenne^ de Bormio, de la Valteline, aux peuples de Géues, aux fiefs impériaux, aux peuples des départements de Corcyre, mer Egée et dlthaciue.

» Envoyé à Paris tous les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, de Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège^ de rAIbane, des Carrache, de Raphaël et de Léonard de Vinci. «

En passant à Mantoue, Bonaparte s'y était arrêté. Il avait visité le monument que le général Miolli^ élevait k Virgile, et avait fait célébrer une fête militaire en l'honneur de Hoche, qui venait de mourir, selon toute probabilité , empoisonné.

d'àLEXANDRB DUMAS. 59

Bonaparte traversa la Suisse ; en sortant de Moudon, où on lui avait fait une réception brillante, sa voiture s'était brisée.

Il continua sa route à pied , et à pied arriva près de Tossuaire de Morat , qui n'était pas encore détruit par Brune.

— Oii était le champ de bataille du duc de Bourgogne? demanda cet autre Téméraire, qui lui aussi devait avoir son ossuaire k Waterloo.

— Là, général, lui dit un officier suisse, en lui montrant ce qu'il désirait voir.

— Combien avait-il d'hommes ?

— Soixante mille, général-

— Comment a^t-il été attaqué ?

— Par les Suisses descendus des montagnes voisines, et qui, à la faveur d'un

bois qui existait alors, obt tourné les Bourguignons.

• — Comment! s'écria-t-il , Charles -le- Téméraire avait soixante mille . hommes, et il n'a pas fait occuper les montagnes !

Et le vainqueur de l'Italie haussa les épaules.

— Les Français d'aujourd'hui combattent mieux que cela, dit Lannes.

— Dans ce temps-là, dit brusquement Bonaparte, les Bourguignons n'étaient pas des Français.

Et comme on lui amenait en ce moment sa voiture raccommodée, il monta dedans et s'éloigna avec rapidité.

Bonaparte n'était pas sans inquiétude sur cet avenir qu'il s'était fait lui-même par une suite de victoires inouïes. Il avait bien été accueilli à Paris en triom*

1>*ALKANI»BI BUMAS. Cl

phateur; toute la salle s'était bien levée en criant vive Bonaparte! quand on avait su qu'il assistait à la seconde représentation d'Horatins Coclès; mais toutes ces ovations ne Taveuglaîent pas.

* Le même soir il disait à Bourrienne :

« On ne conserve à Paris le souvenir de rien. Si je reste longtemps sans rien faire, je suis perdu. Une renommée, dans cette grande. Babylone, en remplace une autre. On ne m'aura pas plutôt vu trois fois au spectacle, comme on m'y a vu ce soir, que l'on ne m'y regardera plus. »

Quelques jours après, il fut nommé membre de l'Institut, classe des sciences et des arts. Cette nomination lui fut trèsseosible.

11 écrivit aussitôt au président la lettre suivante :

Page 1