‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 15 sur 29 · BONAPARTE · texte numérisé non relu

BONAPARTE

H y a dans V Avare de Molière une phrase que Harpagon se promet de faire écrire en lettres d'or dans sa salle à manger : Prince Louis , n'y a-t-il pa s, ditesmoi, dans la lettre de votre oncle à l'Institut , une phrase que vous feriez bien aussi de méditer ?

Toutes ces ovations aux spectacles, foutes ces réceptions à l'Institut étaient bonnes pour distraire un esprit aussi actif que celui de Bonaparte , mais ne pouvaient pas lui suffire.

Aussi en revint-il à son idée favorite : rorient.

C'était à Passeriano que cette idée lui était venue en voj^ant s avancer les négociations.

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« L'Europe est une taupinière , se disait-il un jour, en se promenant avec Bourrienne, César Berlhier et mon père; il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient, où vivent six cents millions d'hommes. »

Déjà, dans le mois d'août 1797, il écrivait au Directoire :

« Le temps n'est pas éloigné où nous sentirons que, pour détruire véritablement l'Angleterre, il faudrait nous emparer de l'Egypte. »

« Malte est à vendre, disait-il un autre jour, et ce ne serait pas la payer trop cher que de l'acheter la moitié de ce que nous rapportera la paix de Campo-Formio. >

Cependant , soit pour cacher son dessein, soit qu'il crût réellement à là pos-

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sibilité d'ane descenle en Angleterre, le 10 février 1798, il partit pour le Nord, où il visita Boulogne, Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Furne, Newport, Oslende et rîle de Walcheren ; mais en revenant de cette tournée, il disait à Bourrienne :

— C'est un coup de dé trop chanceux ; je ne le hasarderai pas ; je ne veux pas jouer ainsi le sort de cettjs belle France.

L'idée de l'expédition d'Egypte étaitelle venue d'elle-même à Bonaparte, ou avait'il retrouvé dans les carions du duc de Choiseul la proposition que ce ministre fit a Louis XV d'un projet pareil?

C'est ce qu'il est impossible de préciser. Au reste, les Directeurs ne mirent aucune opposition au désir de cet autre Cambyse. Ils étaient jaloux de sa gloire, et ils sentaient que l'ombre projetée sur

eux par le vainqueur d'Arcole et de Ri- II 0

G6 miSmohiis

Yoli était mortelle comme celle de TUpas.

Le 12 avril 1798, Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Orient.

— Combien de temps resterez-TOus en Egypte, général? lui demanda son secrétaire, en le félicitant sur sa nomination .

— six mois ou six ans , répondit Bonaparte; tout dépend des événements.

Je coloniserai ce pays; je ferai venir des artistes, des ouvriers de tout genre, des femmes, des acteurs, des poètes. Je n'ai que vingt-neuf ans; j*en aurai trente-cinq. Ce n'est pas un âge. Ces six ^ns me suffisent, si tout me réussit, pour aller dans llnde aussi loin qu'Alexandre.

Le Id avril, Bonaparte annonça son départ pour Toulon.

b ALEXAiNJIAfi MUMAS. 67

Le 4 mai) il quitta Paris, accompagné de Joséphine.

Le 8 mai, il arriva à Toulon.

Sept régiments de la division de mon père avaient été dirigés sur Toulon . Arrivé dans cette ville avant Kléber et avant Bonaparte, il prit le commandement en chef des troupes de l'expédition, commandement qu'il rendit à Kléber, comme à son ancien, lorsque Kléber arriva à son tour.

Toulon était pour Bonaparte une ville de souvenir; c'était de Toulon que l'aigle avait pris son vol. Le jour de son arrivée , il alla faire une promenade au bord de la mer, et visita le petit Gibraltar.

A peine avait-il eu le temps de voir mon père; mais dans ce peu de temps il lui avait dit :

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— Venez me voir demain matin d'aussi bonne heure que vous voudrez.

— A six heures du matin , le landemain, mon père traversait la place d'Armes pour se rendre chez Bonaparte, quand il rencontra Dermoncourl.

— Où diable allez-vous donc si matin, général, lui demanda celui-ci 7

'— viens avec moi, lui répondit mon père, et tu le sauras.

Tous deux se mirent en route.

En approchant du lieu de la destination :

— Mais, ce n'est pas chez Bonaparte que vous allez, général ? demanda Dermonconrt.

— Si fait.

— Mais il ne vous recevra pas.

— Pourquoi donc ?

I>*ALBXANDRR DUMAS. 69

— Mais, parce qu'il est de trop bonne heure,

— Oh ! cela ne fait rien.

— Vous le trouverei couché.

— C'est probable.

— Couché avec sa femme. Il l'aime comme un bourgeois.

— Tant mieux Cette bonne Joséphine, je serais enchanté de la revoir.

Et mon père entraîna Dermoncourt, moitié désireux , inoitié craintif de voir ce qui allait se passer.

En somme, il se doutait que mon père avait audience particulière.^ Il le suivit.

En effet^ mon père prit un escalier, suivit un couloir, ouvrit une petite porte, poussa un paravent, et se trouva avec Permoncourt, qui le suivait toujours, dans la chambre de Bonaparte.

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Il était couché avec Joséphine, et, comme il faisait très chaud, tous deux n'étaient couverts que d un seul drap, qui dessinait leurs corps.

Joséphine pleurait, Bonaparte d'une main, lui essuyait les yeux, et de Tautre battait, en riant, une marche militaire sur la partie du corps de Joséphine qui était tournée vers la ruelle.

— Ahipardieu, Dumas, dit-il en apercevant mon père, vous arrivez bien; vous allez m'aider à faire entendre raison à cette folle. Ne veut-elle pas venir en Egypte avec nous ! Est-ce que vous emmenez votre femme, vous ?

— Ma foi non, dît mon père, et je crois qu'elle m'embarrasserait fort.

— Eh bien' tu vois, tu ne diras pâs qu8 Dumas est un mauvais mari , qu'il n'aime pas sa femme et sa fille... Ecou-

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te.. .. ou je 9erai de retour dans six mois, ou nous serons là-bas pour quelques années. ..

Les pleurs de Joséphine redoublèrent.

— Si nous sommes là pour quelques années, la flotille reviendra prendre nécessairement une vingtaine de mille hommes sur les côtes d'Italie. Retourne à Paris, préviens madame Dumas, et de ce convoi-là, par exemple, vous en serez.

Gela vous va-t-il, Dumas?

— Parfoitement, répondit mon père.

— Une fois là-bas , ma bonne Joséphine, Dumas qui ne fait que des filles et moi qui n'en fais même pas, nous ferons tout ce que nous pourrons pour faire chacun un garçon. Si nous £eiisons un garçon, il en sera le parrain avec sa femme; s'il fait un garçon, j'en serai le parrain avec toi. Allons, c'est dit, ne

pleure plus el laisse-nous causer d affaires.

Puis se tournant vers Dermoncourt :

— Monsieur Dermoncourt, lui dit Bonaparte, vous venez d'entendre un mot qui vous indique le but de notre expédition ; ce but, personne ne le connaît. Que le mot Egypte ne sorte donc pas de votre bouche. Vous comprenez en pareille circonstance Timportance d'un secret.

Dermoncourt fit signe qu'il était muet comme un disciple de Pjthagore.

Joséphine se consola, et, même s'il faut en croire Bourrienne , se consola trop.

Le 1 5 mai, mou père fit une nouvelle visite a Bonaparte ; le départ était fixé au 19.

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Il trouva Bonaparte prêt à dicter un ordre à Bourrienne.

Il allait se retirer par discrétion.

— Non, non, lui dit Bonaparte, entrez, vous n'êtes pas de trop'^'pour ce que je vais faire.

Puis, mettant la main sur l'épaule du géant ;

— Ce qui m'a plu en vous, Dumas, lui-dit-il^ c'est non seulement votre courage, qui est incontestable , mais votre

* humanité, chose plus rare. J'ai su que CoUot d'Herbois avait voulu vous faire couper la tête, parce que, je ne sais dans quelle petite ville de la Tarentaise, vous aviez sauve de la guillotine trois ou quatre pauvres diables qui n'avaient pas voulu laisser fondre leurs cloches. Eh bien ! croyez-vous qu'ici, il y a six semaines, en vertu de la loi sur les émi-

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grés, ils ont fusillé, les bourreaux ! un vieillard de plus de quatre-vingts ans.

Aussi... écoutez. Ecrivez Bourrienne, Et il dicta :

« Au quartier-général de Toulon, le 26 floréal an VI (16 mai 1798).

Bonaparte, membre de V Institut national, aux commissions militaires de la 9® di* vision, établies en vertu de la loi du 19 fructidor.

» J*ai appris , citoyens , avec la plus grande douleur, que des vieillards âgés de soixante-dix à quatre-vingts ans, de misérables femmes enceintes et environnées d'enfants en bas âgé , avaient été fusillés comme prévenus d'émigration.

>» Les soldats de la liberté seraient-ils donc devenus des bourreaux ?

d'aux ANDRE DUMAS. 75

» Là pitié qu'ils ont portée au milieu des combats serait-elle morte dans leur cœur?

» La loi du 19 fructidor a été une mesure de salut public. Son intention a été d atteindre les conspirateurs , et non de misérables femmes et des vieillards caducs.

» Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les fois que la loi présentera à votre tribunal des vieillards de plus de soixante ans 5 ou des femmes , de déclarer qu'au milieu des combats vous avez respecté les vieillards et les femmes de nos ennemis.

» Le militaire qui signe une sentence contre une personne incapable de porter les armes est un lâche.

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