BONAPARTE
76 MÉMOIRES D'ALEXArfDR£ DUMAS*
En sortant de chez Bonaparte, mon père rencontra Kléber qui allait y entrer*.
— Tu ne sais pas ce que nous allons faire là-bas? dît-il.
— Nous allons faire une colonie?
— Non , nous allons refaire une royauté.
— Oh ! oh ! dit Kléber , il faudra voir
— Eh bien ! tu verras.
El là-dessus les deux amis se quittèrent.
La floUe met à la voile. — Le vaisseau amiral (ouclic.
— Prédiction du coDîre-matlre du Guillaume Tell.
— Oo prend Malle en passant.— Mot de CaffaréllL
— Cause pour laquelle on échappe à Nelson. — Arrivée à Alexandrie. — Kléber blessé. —Mon père est envoyé au devant des Arabes qui ramènent les prisonniers. — Les tel es coupées. — Malheurs arrivés aux prisonniers. — Première marche dans le
fléserl. — Les trois paslèques. — La bataille des Pyra-nides appréciée par mou père — Lettre du général Dupuis. — Lettre de l'adjudant-géuéral Boyer. — Querelle. — Opinion de Bonaparte sur le Directoire. — Pénurie d'argent. — Mon père trouve un trésor. — Envoi de ce trésor â Bonaparte.
— Révolte du Caire. -- Le tableau de Girodet. — Le hussard blond.
Le 19 mai, on mit à la voile.
Bonaparte montait i'Orten^ magnifique bâtiment de cent vingt canons.
En sortant du port, Y Orient, qui, par son énorme chargement, tirait trop d'eau,
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toucha le fond, ce qui occasioona un instant de trouble dans la flotte.
Le contre-maître du Guillaume-Tell , bâtiment sur lequel était monté mon père, secoua alors tristement la tête. Ce contremaître se nommait Royer.
— Qu'y a-t-il, Royer? demanda mon père.
— Il y a^ général, qu'il arrivera malheur à la flotte.
— Et pourquoi cela?
— Parce que le bâtiment amiral a touché. Voyez-vous, cela est immanquable.
Mon père haussa les épaules.
Deux mois apr'ès, la flotte était détruite à Aboukir.
On connaît tous les détails de la traversée. — On prit Malle en passant. — Malte rimprenable !
Aussi, en visitant les fortifications avec
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Bonaparte, Caffarelli ne pat s'empêcher de lui dire :
— Ma foi, général, vous êtes bien heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la citadelle pour vous en ouvrir les portes sans cela je ne sais pas comment vous y seriez entré.
Bonaparte rail en liberté les prisonniers turcs. C'était une avance faite au grand seigneur.
La flotte quitta Malle le 21 et fit voile vers Candie.
Nelson était à Messine avec la flotte anglaise. Il y apprit la prise de Malte. Convaincu que Bonaparte faisait voile pour rËgyptCf il se dirigea directement vers Alexandrie.
Pendant la nuit du 22 au 23 juin, la flotte anglaise passa à six lieues à peu près de la flotte française. Elle ne vit rien,
et tandis que nous appuyions au nord, appuyant au sud, elle arriva trois jours avant nous à Alexandrie.
Voyant qu il n'y avait pas trace de notre passage et ayant appris qu'aucun bâtiment navait été signalé, il pensa que notre expédition était destinée a conquérir TAsie, il se dirigea vivement vers Alexandrette de Syrie,
Cette erreur sauva l'expédition qui,a^ rivéeàla hauleurde Candie, prit les vents éthésiens et se dirigea directement vers le sud.
Le 1^*^ juillet, au pointdu jour, on aperçut la terre, et, s'élançant au-dessus des ruines et des maisons blanches, la colonne de Septime-Sévère.
Bonaparte comprenait à quel danger il venait d'échapper; c'était par miracle que nous n'avions pas été vus d6 la flotte
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anglaise ; il douna l'ordre do débarquer sans retard.
Le jour fut employé à cette iraporlante opération, et quoique la mer fut houleuse, elle s'exécuta sans accident grave-
Seulement, en arrivant h terre, une vingtaine d^hommcs ayant cru apercevoir une fontaine, ils se mirent a courir dans rinlérieur du pays et furent enlevés par une tribu bédouine.
Leur capitaine fut tué.
C'était un mauvais début^ aussi Bonaparte fit-il un ordre du jour des plus sévères contre les traînards^ tout en promettant une récompense de 100; piastres à chaque Arabe qui ramènevait Un prisonnier.
100 piasfres iarqu(« font 13 francs à
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peine, mais Bonaparte pensait qu'il ne fallait pas gâter les Bédouins.
Comme on le verra plus tard, il avait raison.
La cavalerie n'avait pu débarquer à cause du gros temps. Bonaparte résolut de ne pas l'attendre, et vers trois heures du matin, on se mit en marche pour Alexandrie, avec les trois divisons Kléber. Bon et Morand.
Mon père, son fusil de chasse à la main, se mit à la tète des carabiniers de la 4* demi-brigade légère.
On ne trouva aucun obstacle sur la route jusqu'au moment où Ion vint se heurter aux murs d'Alexandrie, défendu par les Turcs.
Un des premiers coups fut pour Kléber. Au moment où il commandait l'attaque une balle l'atteignit à la tête.
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La résistance d'Alexandrie ne fut pas sérieuse, elau bout d'une heure de combat, la \ille était prise.
Mon père était entré un des premiers a Alexandrie, et sa grande taille, son teint brun, à peu près de la teinte de celui des Arabes , avaient fait une vive impression sur les indigènes. On raconta ce fait à Bonaparte, et comme il tirait parti de tout, il fit venir mon père.
— Général, lui dit-il^ prenez une vingtaine de mes guides et porlez-vous avec eux au devant de la tribu arabe qui me ramène tes prisonniers, je tiens à ce que vous soyez le premier général qu'ils voient, le premier chef à qui ils aient affaire.
Mon père partit au galop et rencontra ceux qu'il cherchait à un quart de lieue à peu près de la ville; il leur annonça
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aussitôt, par l'organe de son drogman, qu'ils pouvaient se présenter chez le général en chef, qui les verrait avec plaisir et les récompenserait selon la promesse faite.
Bonaparte ne s'était pas trompé : mon père devint à Tinsfant même l'objet de l'attention, de la curiosité et de l'admiration de ces hommes de la nature, et, se mêlant a eux , il entra dans Alexan« drie.
fionaparte les reçut tous dans un grand salon donnant sur la mer, leur fit dîstribueir ses proclamations traduites en arabe, et leur offrit un repas dans la préparaiioif) duquel on eut soin de ne blesser en rien les coutumes du pays.
Ils acceptèrent avec satisfaction, s'accroupirent, et commencèrent k tirer k pleines mains chacun de son côté.
Au milieu du repas, la musique réunie de Irois régimeuls d'infanterie fit éclater tout a coup le Chant du Départ.
Quoique l'explosion fût à la fois terril)le et inattendue, pas un ne tressaillit , et chacun continua de manger, malgré Teffroyable tintamarre que faisaient cei^ cent vingt musiciens.
Lorsque Tair fut fini , Bonaparte leur demanda si cette musique leur plaisait.
— Oui, répondirent-ils, mais nous avons la nôtre qui vaut mieux.
Bonaparte désira entendre alors cette musique si supérieure a la musique française. Trois Arabes quittèrent aussitôt le repas, deux prirent des espèces de tambour, Tun qui ressemblait à la boutique d'un marchand d'oublis, Tautrè à un potiron coupé par la moitié. Le troisième s'empara d'une espèce de guitare a trais
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cordes , et le concert arabe commença , faisant gravement concurrence au concert français.
Bohaparte leur fit de grands compliments sur leur musique, leur donna la récompense promise, et de part et d'autre on se jura amitié.
Une douzaine d'hommes manquaient à l'appel. Les Bédouins étaient en train de décapiter leurs prisonniers et avaient déjà accompli le tiers de leur besogne,
lorsqu'ils apprirent qu'il y avait cent piastres de récompense pour chaque Français ramené vivant. En hommes qui mettent les affaires en première ligne et font passer le commerce avant tout, ils s'interrompirent à l'instant même, et se contentèrent de se livrer sur leurs prisonniers àun autre divertissement moins cruel, mais plus extraordinaire encore
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aux yeux des captifs que celui qu'ils avaient craint d'abord.
Il en résulta que, lorsque Bonaparte fit Tenir ces prisonniers devant lui pour les interroger , il fut tout étonné de les voir rougir, se détourner, balbutier comme des jeunes filles honteuses. Enfin, pressé par les instances du général en chef, qui, entendant toujours parler des malheun arrivés aux captifs, voulait absolument savoir quels étaient ces malheurs, un vieux soldat lui raconta, en pleurant de colère , qu il lui était arrivé, à lui et à ses compagnons, ce qui serait arrivé aux anges du Seigneur, entre Sodome et Gomorrhe, si ceux-ci qui avaient, sur tfos grenadiers l'avantage d'avoir des ailes, n'étaient pas remontés immédiatement au ciel.
— Imbécile! dit Bonaparte en haus-
sant les ëpaules, te voila bien malade. Allons, allons, remercie le ciel dea être (initie à si bon marché et ne pleure plus.
Lb malheur des prisonnierj fit grand bruit dans Fai*mée, et ne servit pas peu à maintenir la discipline, plus diffîcile à faire: observer si les soldats n'eussent eu a craindre quef d avoir la tête coupée.
Bonaparte resta sept jours dans Alexandrie.
Le premier jour, il passa en revue larmce.
Le second jour, il donna Tordre à l'amiral Brueix de faire entrer la flotte dans le vieux port d'Alexandrie ou de la conduire à Corfou,
Le troisième, il fit sa proclamation aux habitants et donna Tordre à Desaix de uiarcher sur le Caire,
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Le quatrième , il fit graver sur la coloDue de Pompée les noms des hommes toés devant Ale&andrie, et les fit enterrer au pied de ce monument.
Le cinquième, le général Dugua s'ern* para d*Aboukir.
Le sixième, on s'empara de Rosette, et, tandis qu'on organisait la flottille, Tarmée se mit en marche sur le Caire.
Le septième, il donna le commande*ment d'Alexandrie à Kléber, assura la Porte de son désir de rester en bonne intelligence avec elle, et partit à son tour pour le Caire.
Desaix, partit le premier, fut le premier atteint par te découragement. Je cite Desaix, parce que le dévouement de Desaix a Bonaparte est inattaquable.
Eh bien ! le 15 juillet, Desaix écrivait 0 Bonaparte, du Bakahireh :
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(( De grâce, ne nous laissez pas dans » cette position. La troupe se décourage » et murmure. Faites-nous avancer ou » reculer à toutes jambes. Les villages ;> ne sont que des huttes absolument sans > ressources. »
Au moment du départ, Farmée reçut pour quatre jours de vivres. Malheureusement, on eut l'imprudence d'y ajouter pour quatre jours de rhum. Il résulta de cette adjonction du liquide au solide que peu après les premières heures de marche dans le désert qui sépare Alexandrie de Damanhour, les soldats mourant de soif 5 maïs n'éprouvant pas encore
les atteintes de la faim, commencèrent
par entamer le rhum et revinrent si souvent au bidon qui le renfermait, qu'à moitié de Tétape le bidon était vide et le soldat ivre.
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Plein de cette conûance dans l'avenir que donne l'ivresse , le soldat se figura dès-lors qu'il n'aurait jplus jamais faim, et commença par alléger son sac, à semer son riz et à jeter son biscuit.
Les ^chefs s'aperçurent de ce qui se passait et donnèrent ordre de faire halte.
Cette halte de deux heures suffit à dissiper les premières fumées de l'alcool.
On se remit en marche , regrettant déjà l'imprudence commise : vers cinq heures du matin, cette faim qu'on croyait disparue à jamais commença de se faire cruellement spntir. On se traîna péniblement jusqu'à Damanhour, où Ton arriva le 9, à huit heures du matin.
On avait quelqu'espoir de trouver des vivres dans celle ville, mais elle élait entièrement évacuée. On fouilla toutes les maisons, et, comme la moisson s-a-
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ch^vait, on trouva \m peu de froment battu, mais les moulins à bras, à l'aide desquels Içs Arabes motident leur blé, étaient tout disloqués, et avaient été, avec intention, mis hors d'usage. On «i remonta plusieurs et loA parvint à se procurer un peu de farine , mais en si petite quantité, que si Ton en eût fait la distribution, chaque homme n'en eût pas reçu une demi-once.
Ce fut alors que le découragement commença à se mettre dans l'armée , et que la faim, cette mauvaise conseillère, se hasarda de souf)Qer la rébellion aux soldats et même aux chefs.
On se remit en marche poiur Rhamanieh, au milieu du découragement et des murmures. Cependant, çom:me le soldat ne pouvait s'en prendre qu'a lui, puisqu'il s'était dépouillé lui-même , il