‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 23 sur 29 · AL. DUMAS · texte numérisé non relu

AL. DUMAS

Mon père venait d'être échangé contre le fameux général Mack, prêté par Fempereur d'Autriche aui Napolitains, le même qui plus tard devait, pour la troisième fois, être repris a Ulm et sur lequel on fit ce quatrain :

En loyauté comme en vaillance»

Mack est un homme singulier :

llctcnu sur parole il s'échappe de France»

Libre dans Ulni, il se rend prisonnier.

Pendant sa captivité qui avait duré du 27 ventôse an VII (17 mars 1799) au 15 floréal an IX (5 avril 1801), de grands événements s'étaient passés.

Bonaparte, après avoir échoué à Saint- Jean-d'Acre, voyant ses projets gigantesques sur rOrient échouer devant une bicoque; Bonaparte, sans nouvelles d'Europe depuis dix mois, apprend tout

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à coup, par une gazette égarée, nos revers d'Italie : la reprise de Mantoue, la bataille de Novi, la mort de^ Jôuberl ; il quitte FEgyple, touche à Frejus après une traversée de quarante jours à bord de la Muiron ; arrive à Paris le 16 octobre 1 799, renverse le Directoire un mois après, dans la fameuse journée du 18 brumaire ; se fait nommer premier consul, marie sa sœur Caroline à Murât, part pour l'Italie le 6 mai 1800» passe le mont Sâinl- Bernard avec son armée, dans les journées du 19 et du 20, et bat les Autrichiens à Marengo,le 14 juin 1800, le même jour oïl Rléber est assassiné au Caire par Solyman.

Le 12 janvier 1801, Mvrat avait quitté Milan pour envahir Naples et délivrer Rome-

Le 18 février, l'armistic-e dont nous

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avons parlé et auquel mon père devait sa liberté, avait été conclu entre la France et le roi de Naples.

Enfin , comme nous l'avons vu, mon père était arrivé le 5 avril au quartiergénéral de Florence, d*oîi il avait expédié au premier consul le rapport qu'on vient de lire, et qme j'ai copié sur le manuscrit écrit de sa main, sigtié de son nom*

En arrivant d'Âncône, le 23 germinal an IX, mon père s'était empressé d écrire aux consuls la lettre suivante :

« citoyens consuls,

>x J'ai l'honneur de vous informer que nous sommes arrivés hier dans cette ville avec quatre-vingt-quatorze prisonniers, tant officiers, sous-offlciers que soldats et marins, pour la plupart aveu-

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gles ou estropiés. Nous nous bornons dans ce moment à vous dire que les traitements que nous avons éprourés du gouvernement de Naples'le déshonore aux yeux de l'humanité et de toutes les nations, puisqu'il a, pour se débarrasser de nous , employé les plus affreux moyens, même celui du poison.

» J'aurai, du reste, l'honneur de vous envoyer du quartier- général de Florence le rapport détaillé de toutes les infamies dont le gouvernement napolitain s'est rendu coupable à notre égard.

» Agréez, citoyens consuls, l'assurance de nos respects. .)

Le mois de juillet suivant , il écrivait à Murât :

« si plus tôt, mon cher Mural, je n'ai pu m'entretenir avec toi, cherches-en la seule cause dans ma misérable santé,

qui, toujours chancelante, me rappelle cruellement et continuellement les traitements affreux que le roi de Naples m'a fait souffrir.

» J'aurais désiré, mon cher Murât, sjivoir quelque chose de positif sur les 500,000 francs que tu m as dit que le gouvernement napolitain était forcé de payer par /orme d'indemnité à ceux des prisonniers de guerre qui ont survécu au séjour qu'ils ont fait dans ses prisons. Je me suis adressé a beaucoup de personnes à ce sujet,' mais aucune ne m'a pu dire ce qui existait réellement à propos de cette indemnité. Toi seul, mon cher

h Murât, est probablement chargé d'en

traiter avec le roi de Naples. Et je ne doute nullement, en ce cas, que tu ne penses à moi pour cette double raison de l'intérêt que tu as paru prendre à mes

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malheurs et de l'amitié éternelle que nous nous sommes mutuellement vouée depuis longtemps. Je te prie de ne pas oublier la réclamation des objets qui m'ont été volés par ce roi, ainsi que h^ portent les déclarations qui m'ont été remises par ses agents lors de mon départ de Brindisi, et qui sont dans les pièces que je f ai laissées. Presse donc la remise de tous ces objets s'ils ne sont déjà en ton pouvoir, et surtout celle de mes deux chevaux. Tu sais combien je suis attaché à la jument que tu m'as donnée, puisque, faisant jeter neuf chevaux sur onze à la mer, j'ai gardé celle-là.

» Le premier consul a été iudigné, m*a-t-on dit, de la conduite tenue par le roi de Naples à mon égard, et m'a promis de me faire restituer tous les objets qui m'ont été enlevés, et particulière-

ment le sabre qu'il m'a donné à Alexandrie et qui est entre les mains de ce misérable de Cesare.

» Je désire beaucoup que tu laies devancé.

» Tout à loi. »

Mais cette réclamation de mon père, juste qu'elle parut d'abord au premier consul lui-même, n'allait pas toute seule, ainsi que le prouve cette lettre adressée à Bonaparte :

« Le général Lannes m'a dit, de votre part, que vous ^e pouviez m'accorder d'indemnité avant que vous ne sachiez si le général Murât avait réellement exigé du gouvernement napolitain cette même indemnité. Personne ne connaît mieux que vous les soufifrances que j'ai éprou-

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vées, et combien a été complète la spoliation de mes efiets,

» Le général Murât m'écrit que le min islre des relations extérieures est chargé de la répartition d'une somme de cinq cent mille francs que le gouvernement napolitain s^'est obligé de payer aux Français qui ont été victimes de la barbarie. Je me contenterai donc, citoyen^ de vous prier de vouloir bien donner des ordres pour que je sois compris dans rélat de répartition de cette somme.

» J'espère que vous voudrez bien vous intéresser, dans cette juste demande, à un homme à qui vous avez donné tant d'assurances verbales et tant de témoignages écrits de votre estime et de votre amitié. >

On le voit, les nuages de l'Egypte,

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ces nuages qui, au dire do Bonaparte, ne duraient que six Jieures, avaient passé la Méditerranée et sepaîssissaient sur la tète de mon pauvre père.

Il lavait cependant dit lui-même, il n'avait pas longtemps à vivre et ne devait pas tarder à débarrasser Napoléon d un des derniws généraux républicains que Bonaparte avait rencontrés sur sa roiMe.

Hoche était mort empoisonné ; — Joubert avait été tué à Novi ; — Kléber avait été assassiné au Caire; — mon père éprouvait les premières atteintes d un cancer à Festomac, suite naturelle de larsenicqui lui avait été donné.

Il va sans dire que mon père ne fut pas compris dans cette répartition des 500,000 francs accordés comme indemnité aux prisonniers.

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Mon père alors avait au moins compté sur sa solde pendant ces deux ans de captivité.

Il s'était adressé à ce sujet à Bona^^ parte, et Bonaparte avait ^répondu favorablement, lorsque mon père apprit au contraire que cette nouvelle demande, si juste qu elle parut au premier ^bord, souffrait les plus grandes difficultés.

Ce fut alors qu'il adressa à Bonaparte celte lettre, la dernière , je crois , qu'il lui écrivit. C'était quelques jours après ma naissance.

« 7 vendémiaire an X.

» Je croyais , ainsi que vous me fîtes l'honneur de me le dire, être rappelé de mes appointements arriérés à compter du 30 pluviôse an VU. Les revues ont établi le décompte de ce qui m'était

dû pour ce temps. J'ai été soldé des trois premiers trimestres de l'an IX , mais le ministre de la guerre me dit, par sa lettre du 29 fructidor dernier, que je ne puis recevoir ce qui me revient pour une partie de Tan VII et de Tan VIII en entier, attendu que l'arrêté que vous avez pris^ en ma faveur porte textuellement que je ne serai rappelé que pour ce que la loi m'accorde, c'est à dire deux niois de traitement d'activité. •

» Mais, général consul, vous connaissez les malheurs que je viens d'éprouver. Vous savez mon peu de fortune. Vous vous rappelez le trésor du Caire !

» J'espère donc assez en votre amitié pour croire que vous voudrez bien ordonner que je sois soldé de <;e qui me reste dû de l'an VU et de l'an VIII. C'est tout ce que je demande.

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» Les empoisonnements successifs que j'ai subis dans les prisons de Naples ont tellement délabré ma santé, qu'à trentesix ans j'éprouve déjà des infirmités que je n'aurais dû ressentir que dans iin âge plus avancé. J'espère donc, général consul, que vous ne permettrez pas que l'homme qui partagea vos travaux et vos périls languisse dans la pauvreté, quand il est en votre pouvoir de le mettre audessus du besoin , en lui accordant un témoignage de la générosité nationale dont vous êtes l'organe.

» J'éprouve un autre chagrin, général consul, et qui, je Tavoue, m'est plus sensible encore que ceux dont je me suis plaint : Le ministre de la guerre m'a prévenu, par une lettre du 29 fructidor dernier, que, pour l'an X, j'étais porté au nombre des généraux en non-activilc.

Eh quoi ! je suis à mou âge et avec mon nom frappé d'une espèce de réforme!

Mes services passés devaient m'en garantir cependant. En 93, je commandais en chef les armées de la république; je suis le plus ancien officier-général de mon grade ; j'ai pour moi des faits d'armes qui ont puissamment influé sur les événements; j'ai toujours conduit à la victoire les défenseurs de la patrie. Dites qui plus que moi reçut de votre part des témoignages d'estime. Et voilà mes cadets de toute manière qui sont employés^ et moi je me trouve sans activité ! Voyons^ général consul J en appelle à votre cœur; permettez que j'y dépose mes plaintes y et qtte je remette entre vos mains ma défense contre les ennemis que je puis avoir. »

Huit jours auparavant, mon père avait écrit au ministre de la guerre :

ce J'ai ffîçu votre lettre du 29 du mois dernier, qui m'annonce que , me trouvant sans destination, je suis compris au nombre des officiers généraux en non activité, et que je jouirai du traitement de 7,600 francs à partir du l*' vendémiaire an X.

:► Les services que j'ai rendus à la nation me font croire sans peiœ que le gouvernement s'empressera de m'emplojer à la première occasion qui, se présentera, lorsque vous lui mettrez sous les yeux le tableau de ces mêmes services.

» Je ne parle pas des malheurs récents que je viens d^éprouver ; Français,|jeles ai cependant supportés pour la France,

et, à ce titre, ces malheurs devaient me donner des droits à la reconnaissance nationale ; on sait d'ailleurs que j*ai successireïnent passé par tous les grades militaires, depuis celui de soldat jusqu'à celui de général en chef, après les avoir tous gagnés à la pointe de mon épée, sans que l'intrigue y ait aucune part.

» Le mont Cenis , le mont Saint-Bernard, la défense opiniâtre du 27 nivôse an VI devant Mantoue|, où j'ai eu deux chevaux ^és sous moi; le passage du Lawis, qui a été mis sur le compte des généraux Baraguay-d'HiUiers et Delmas et qui m'appartient; le trait d'Horatius Coclès renouvelé dans le Tyrol et qui m'a valu l'honneur d'être présenté sous ce nom au Directoire exécutif par le général Bonaparte^ qui, dans ce temps, avait fait jeter les yeux sur moi pour

Commander en chef l'armée du Tyrol ; enfin l'insurrection du Caire que j'ai apaisée, en votre absence à tous, vous le savez bien, citoyen ministre : voilà mes droits, droits imprescritibles aux égards de mes anciens compagnons d'armes et à la reconnaissance de mon pays.

» Dès 1793, citoyen ministre, j'ai commandé en chef les armées de la République ; dans ces temps malheureux et difQciles je n'ai jamais été vaincu ; au contraire, la victoire a constamment couronné mes entreprises.

» Maintenant je suis le plus ancien officier général de mon grade; compagnon du général connu dans presque toutes les guerres en Italie, en Egypte nul plus, que moi n'a concouru à ses triomphes et a la gloire de nos armes. Ses lettres, lettres que je possède , font

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foi de son estime, quaud elles ne font plus foi de son amitié ; vous-même, à mon retour des prisons napolitaines, vous m'avez prodigué les marques du plus vif intérêt, et voila que maintenant je subis une espèce de réforme.

» Citoyen ministre , je ne devais pas m'y attendre; je vous prie en œnséquence, de faire part de cette lettre au premier consul, et de lui dire que j'at; tends de son ancienne amitié des ordres pour être employé.

» L'honneur a toujours guidé mes démài^ehes, la franchise et la loyauté sont les bases de mon caractère, el l'injustice est pour moi le plus cruel des supplices. >

J'ai sous les yeux le registre de la correspondance de mon père ; le registre

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s*arrête là, et n'offre plus que des pages blanches.

Ces deux lettres au ifninistre de la guerre et au premier consul, sont les dernières qu'il ait écrites.

Sans doute étaient-elles restées sans réponse.

Alors, le découragement Ta pris; il s'est affaissé sur lui-même, et, enseveli dans l'ombre de sa non-activité, comme dans cette chambre des morts où les condamnés faisaient une dernière halte avant de marcher à l'échafaud , il a attendu dans un engourdissement mêlé d'accès de désespoir, ce moment suprême que la plupart de ses compagnons d'armes, plus heureux que lui, ont vu venir couchés sur le champ de bataille*

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Les trois premières années de ma vie.

Je naquis, comme je l*ai dit au commencement ^le ces mémoires, le 5 thermidor an X, 24 juillet 1802, à quatre heures el demie du matiîî.

Je me présentais à la vie avt'C de graudes apparences de force et de vigueur, s'il faut en croire une lettre que mon

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père écrivait le lendemain de ma naissance à son ami le général Brune.

La lettre est étrange et possède même nn post'Scriptum assez excentrique ; mais ceux qui ont eu la patience de lire ces mémoires jusqu'ici, connaissent déjà le genre d'esprit de mon père, esprit tout de boutade et de verve, comme on peut voir.

D'ailleurs, ceux qui né voudront pas avoir sur moi les détails que mon père donnait à Brune, peuvent passer par dessus cette lettre, sans la lire, ni elle, ni son posl-scripium .

Telle qu elle est la voici :

« Ce 5 thermidor an X.

n Mon cher Brune, » Je t'annonce avec joie que ma fem-

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me est accouchée hier matin d'un gros garçon, qui pèse neuf livres et qui a dixhuit pouces de long. Tu vois que s'il continue à grandir ^ Textérieur comme il a fait a Tinter leur , il promet d'atteindre une assez belle taille.

» Âh ça^ tu sauras une chose. C'est que je compte sur toi pour être parrain. Ma fille Aimée^ qui t'envoie mille tendresses du bout de ses petUs doigta noîrs sera ta commère. Accours vite, quoique le nouveau veQu en ce monde ne paraisse pas avoir envie d'en sortir de sitôt. Accours vite, car il y a longtemps que je ne t'ai vu, et j'ai une bonne grosse envie de te voir. ^

» Ton ami,

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