‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 22 sur 29 · MÊMOIllKS · texte numérisé non relu

MÊMOIllKS

Voilà quel était rhomine qui disposait de notre destinée et qui nous déclarait prisonniers de guerre.

En nous faisant cette déclaration au nom de la fausse altesse, on nous avait promis positivement que, lors de notre mise en liberté, nos armes, nos chevaux, et nos papiers nous seraient fidèlement rendus.

Avec les intentions que Ton avait sur nous, on pouvait impunément nous pro mettre tout cela.

rinsistai pour voir une seconde fois Taltesse royale, et lui demander des. explications sur cette captivité a laquelle je ne comprenais rien, ignorant lareprise des hostilités entre Naples et la France ; maîs]il va sans dire que S.A.R. ne se prodiguait pas ainsi.

Je lui écrivis alors, mais diaprés T^x-

n'ALEXANl^ali HUMAS. 1 7 I

plication que je viens de donner, on comprend que ma lettre resta sans réponse.

Un mois environ, après cette visite, et comme je ne sais dans quel but on nous faisait espérer notre prochain renvoi en France, arriva une lettre du cardinal Ruffo, dont communication nous fut donnée.

Cette lettre nous invitait, le général Manscourt et moi, à écrire aux gêné* raux en chef des armées de Naples et dltalie, pour traiter du cartel de notre échange contre il signor Roccheciampe, qui venait d'être fait prisonnier et conduit à Ancône. La lettre ajoutait que le roi de Naples taisait plus de cas de ce signor Roccheciampe seul , que de tous les autres généraux napolitains , pri-

i 72 méMOiAÉs

sonniers de guerre, soit en Italie, soit en France.

Nous adressâmes, en conséquence, au cardinal les lettres nécessaires- Mais le cardinal ayant appris que Roccheciampe avait été, non pas foit prisonnier , mais tué, la négociation, qui ne pouvait plus avoir le résultat attendu, demeura sans effet.

Bien plus , un matin , le gouverneur civil et politique de Tarenle et le cornmandant militaire se firent introduire près de nous et nous déclarèrent qu'il avaient ordre de nous faire transporter a rinstanl même, le général Manscourt et moi, au château. Cet ordre reçut immédiatement son exécution .

Le lendemain, à force d'instances, nous obtînmes que nos domestiques vinssent nous rejoindre.

d'àlixandrk buius. 175

Ce fut ainsi que nous fûmes séparés de Dolomieu^ qu'attendait une captivité non moins terrible que la nôtre (1).

A notre arrivée au château, on nous donna a chacun une chambre séparée.

A peine installés, nous fîmes venir le gouverneur, nous lui racontâmes la proposition faite par le cardinal Ruffo, et nous lui demandâmes conseil sur ce que nous avions à faire.

Il nous invita, notre lettre étant res-

(1) Transporté dans les prisons de Naples, Dolomiea réclamait de sou geôlier quelqa'adoucissemeot â sa posilioD.

Lt geii^lier refusa ce que lui demandait l'illustre

saYant.

— Prenez garde, lui dît celui-ci^ avec de pareils traitements, je sens que je n'ai plus que quelques

Jours à yivre«

— Que ni'importe ! répondit le geôlier, je ne dois

compte que de tos os.

Uolomieu mourut deux ans après sa soilie de prison.

17^ MÉMOIAES

tée sans réponse, a en écrire une nouvelle, te que nous fîmes à Tinstant même; un bâtiment en partance devait s'en charger et la remettre au général d'Ancierà, commandant de Messine.

Il va sans dire que nous n'eûmes pas plus de nouvelles de celle-là que de la première.

Le surlendemain de mon entrée au château de Brindisi, comme je reposais sur mon lit, la fenêtre ouverte, un paquet d'un certain volume passa a travers les barreaux de cette fenêtre, et vint tomber au milieu de ma chambre.

Je me levai et ramassai le paquet, il était ficelé, je coupai les cordelettes qui le maintenaient, et je reconnus que ce paquet se composait de deux volumes.

Ces deux volumes étaient intitulés :

Le Médecin de campagne^ par Tissot.

D ALEXAN^R1 »Ulf AS. 175

Un petit. papier plié entre la première et la seconde page renfermait ces mots :

« De la part des patriotes calabrais.

Voir au mot : Poison. »

Je cherchai le mot indiqué, il était doublement souligné.

Je compris que ma yie était menacée.

Je cachai les deux volumes de mon mieux, dans la crainte qu'ils me fussent enlevés. Je lus et relus si souvent Tarticle recommandé, que j'en arrivai à connaître à peu près par cœur les différents remèdes applicables aux différents cas d'empoisonnement que Ton pouvait tenter sur moi.

Cependant, durant les huit premiers jours, notre situation fut tolérable ; nous jouissions de la promenade devant la pocte de notre logement sur un espace d'environ trente toises. Mais sous pré-

texte que les Français Tenaient de s'em* parer de Naples, le gouverneur nous déclara, vers la fin de la première semaiDe, que la promenade nous était désormais interdite , et le même jour y nous vîmes des serruriers poser des verroux à toutes nos portes et des maçons exhausser les murs d une cour de douze pieds de lon^ sur huit de large , qui nous restait pour prendre Tair.

Ce fut alors que nous posâmes vainement ce dilemme : — ou nous sommes prisonniers de guerre, et Ton nous doit le traitement alloué au grade de général prisonnier, ou nous ne sommes pas prisonniers de guerre, et alors on doit nous remettre en liberté.

Pendant huit mois, nous fûmes obligés de vivre à nos frais , rançcmnés par tout

DALEXANI>RB DUMAS. 177

le monde , et payant chaq^ objeU le double de sa valeur;

Au bout de huit mpis , tia ordjré du roi nous fut communiqué , par lequel il était accordé à chacun de nous dix *car^ lins par jour.

C'était quatre francs dix sous à peu près de notre monnaie de France, et sur ces quatre francs dix sôus nous ^teTions défrayer nos 4k>aiestiqui^«

On eût pu cependant doubler holfe solde, la détermination étant prise âene pas nous la payer longtemps •

J'avais quitté l'Egypte à cause *^u

mautai^ état de ma: santé, lies amis ,

qui voyaient ^dans mes semffrtinbeâ dne

nostalgie pnte ^ simple , criaient- àia

-maladie iniaginiairci. Hél^eulmoSenttais

malade réellement el me rendais bompte

Âù la gràivité de ma maladie, il 12

178 miSmoires

Une attaque de paralysie qui me frappa la joue gauche vint malheureusement , quelques jours après mon entrée au lazaret, me donner raison contre les incrédules. J'avais alors à grand'peine obtenu d'être visité par un médecin , lequel se contenta de m'ordonner de^ remèdes tellement insignifiants, que le mal demeura slationnaire. Quelques jours après mon entrée au château, ce méâie méfecin me vint visiter, sans être demandé, celte fois.

C'était le 16 juin, à dix heures du matin.

J'étais au bain; il me conseilla un biscuit trempé dans un vetne de vin, et sechargeia dç m'euvoyer ces biscuits* I>ix minutes après, les biscuits promis arrivèrent.

Je fis comme il avait conseillé. Mais,

d'alsxàndrb dum>is. i 7D

% ers les deux heures de Taprès -midi, je fus violemment saisi de vomissements qui m'empêchèrent de dîner d'abord, et qui, en redoublant toujours d'intensité, me mirent bientôt a deux doigts de la mort.

Je me rappelai aussitôt la recommandation des patriotes, le mot poison souligné ; je demandai du laih Une chèvre, que j'avais ramenée d'Egypte et qui était une distraction dans ma captivité, m'en fournit par bonheur la valeur d'une bouteille et demie. La chèvre épuisée, mon domestique se procura de l*huile et m'en fit avaler trente ou qua. rante cuillerées, quelques gouttes de citron mêlées a cette huite corrigeaient ce que ce remède avait de nauséabond.

Dès qu'il me vit en ce fâcheux état, le général Mâhscourl fit prévenir le gouver-

jieur de Taccîdiînl qni yeûaîtdë m'arri* ver y le piiaiit d'envoyer à Tiasiant même cherchep le médecin ; mais le gbaverneur répondit tranquillement que la chose était impossible, attendu que le médecin était à la campagne.

Ce ne fut que vers. huit heures^ du soir et lorsque les iikstanccs de mon compagnon de captivité prirent le caraetk'e de la menace/ qu=il le décida^en/ia à venir avec lui dans ma prison, il était accompagné de tous les membres du gouvernement, et escortés îde douze soldats armée). ^

Ge fut avec cet appareil inili taire, contre lequel Manscourt prolesta de toute la hauteur de son courage et de toute la force de sa loyauté ? que la, consultation me fat donnée. • [ '

Sans doute le médecin 5 pour se pré-

D*ALffXA]fDRfi DUMAS. i 81

senter devant nioty avait besoin de toute cette force armée, car, si bien soutenu qu'il fût en entrant dans ma chambre, il était lui-même pâle comme un mort.

Cefutalors moi qui Tinterpellai, et si vi- TCiBefi't, qu'il balbutia, me répondant a peine et avec un tel embarras dans ses réponses, qu'il me fut facile de deviner que, s il n'était pas l'auteur du crime, et c'était probable, car cet homme n'avait aucun intérêt à ma morty il en était du moins l'iMstrument.

Quant au\ remèdes à suivre, il m'en ordonna un seul qui était de boire de l'eau glacée, ou de suéer de la neige.

A l'empressement que l'on mit à suivre l'ordonnance de ce misérable, je me défiai , et en effet, au bout d'un quart d'heure de ce traitement, le mal avait tellement empiré , que je me hâtai d'y

renoncer et de revenir k mon huile et à mon citron. . s ■ ,

Ce qui me confirma danscelte croyance que j étais empoisonné, ce fut, outre les douleurs d entrailles et les vomissements, qui avaient tous les caractères de l'empoisonnement par les matières arsénieu-

ses, ce fut, dis-je, que je me rappelai avoir vu, à travers la porte ouverte, tan*

dis que j'étais au bain et avant qu'il ne vînt à moi , le médecin s'approcher du général Manscourt, qui lisatt dans la chambre voisine, el lui dire mystérieusement qu'il était certain que nous devions être dépouillés comme Tavaient été nos compagnons. En conséquence, il se mettait à sa disposition, s'engageant, si nous avions quelques objets précieux, à nous les conserver jusqu'à notre sortie

b'.ALEXANDRB DUMAS. 185

de prison,, époiiue à laquelle il s'empres^ serait de nous les rendre.

Il avait profité , pour faire cette proposition au général Manscourt, de l'absence d'un canonnier tarenlin, nommé Sammarone, qui était son complice^ mais avec lequel il ne se souciait pas de partager nos dépouilles.

Le lendemain ma chèvre mourut, elle m'avait sauvé la vie, il fallait la punir.

Trois jours après, te médecin mourut, il avait manqué son coup, il fallait pré-venir son indiscrétion.

Le médecin, le jouroii il m'avait rendu visite, avait fait, pour le général Manscourt, atteint d une affection scorbutique, une ordonnance que celui-ci se garda bien de suivre, voyant l'état où m'avaient mis les biscuits envoyés par ce misera-

j>le; Saxri douté cette ieib^ehtîoB laî sauva la vie.

Mai$ S9. mprt était résolue comme la

m^iuie, seulement on eut recours pour lui à un aytre. moyen.

; Une poudre fut mêlée à son tabac^ qm commença dès-lors à lui dompiei: de violents maux de tête , et ensuite quelques attaques de folie. Le général Manscourt ne savait a quoi attribuer ces accidents, lorsque feus ridée de visiter la boîte dans laquelle il enfermait son tabac. La poudre qu^dn y avait mêlée était tellement corrosive , qiie le fbnd était troué en plusieurs eindroits et que des parcelles de ferblanc, dah»s la proportion d'un vingtième à pett près^^ étaient mêlées à son t^bac.

J -eus encore recours à mon Mêdedn de eampagne; il recommandait la saignée.

])*ÀLËX ANDRE DUMAS i 85

Lo général Manscourt se fit tirer da sang a trois reprises différentes et fut soulagé.

Cepekidant, à la suite de moii empoisonnement, j'avais été atteint de surdité, tin de mes yeux avaitcofnplètèmenl perdu la faculté de voir, et la paralysie avait fait» des progrès.

Ce qu'il y a de remarquable et ce qui pre^uve la présence d un agent destructeur, c'est que tous ces symptômes de caducité me frappaievit à trente-trois ans et neuf niois.

Quoique l'essai que je venais de faire

d'un premier médecin ne me donnât pas une grande conQaiice dans un second, l'état de marasme dans lequel j'étais tombé mie força de récourir au gouverneur et de réclamer de nouveau le secours de la science.

186 IIÉMOIRES

En conséquence, je le fis venir et lui demandai si je ne pourrais pas consulter un chirurgien français qui arrivait d'Egypte aVec de nouveaux prisonniers ; mais ma demande me fut refusée, et force me fut de me ponlenter du médecin du château.

Ce médecin s'appelait Carlin et parlait parfaitement français.

Son début m'inquiéta. Ce fut un déluge de protestations de dévoû ment, d assurances de sympathies trop exagérées pour être vraies. 11 m'examinaavec la plus scrupuleuse attention , déclara que mes soupçons n'étaient point fondés , et que j'étais atteint d'une maladie] de langueur.

Au reste, il désapprouvait en tous points le traitement que m'avait fait suivre le médecin mort, le traitant d'ignorant et d'imbécile, m'ordonnant des in-

DÀLKXANDilU BUMAS. 187

jections dans les oreilles, et me faisant prendre tous les matins une demi-once de crème de tartre.

Au bout de huit jours, ma surdité, qui conamençait à disparaître, était revenue et mon estomac était tellement surexcité que toute digestion était devenue im«> possible.

Carlin me visitait régulièrement, parlait beaucoup, affectait un patriotisme exagéré et une grande sympathie pour les Français ; mais comme toutes ces démonstrations, au lieu d exciter ma confiance, me rendaient de plus en plus circonspect , le gouverneur inventa un moyen qu'il crut devoir être efficace, c'était de défendre à Carlin l'entrée de ma prison, sous prétexte qu'il me servait à entretenir des intelligences avec les patriotes italiens.

188 MfiMiOltoS

Jdvoaeque je flis dupe de ce stragèmel Son état eiîipirdil chaque jour. Je réclamai Carlin de toutes mes forces, mais le g^uvci'neur feignit la plus grande rigtieiir à^Soù égard, et, le tenant toujours* élbî^né de moi, m'envoya un au- Ire' médecin.

Celui-là, comme son prédécesseur, désappt-ouva complètement le régime que je suivais, disant que les injections d'oreille qu'on me faisait faire, par exempie, n^étaient bonnes qu'à redoubler ma surdité, en irritant là membrane si délicate du tjmpa:ii. En outre, il me fit préparer lui-même des potions, qu'il m'apportait en venant me visiter, et à la suite desquelles j'éprouvai un mieux sensible; seulement, j'eus l'imprudence d'avouer ce mieux, et comme ce n'était point ma guérison que Ton voulait, le

d'alkxanbab pumas. é89

brave homme fut congédié après la seconde visite. J'eus beau le redemander, le gouverneur me répondit qu'il se refusait obstinément à me venir voir.

Il fallut donc me passer de médecip.

Grâce au livre de Tissot, je continuai^ cependant de me traiter tant bien que mal, mon œil seul allait en empirant.

Enfin, Manscourt se rappela, dans des

conditions à peu peu près pareilles^ avoir

vu une guérison opérée avec du sacre candi réduiten poudre et soufilédans Tceil sept ou huit fois par jour Noiis nous procurâmes du sucre candi et nous commençames ce traitement qui avait au ipoins l'a.vantage den'êlre pasdilfiçf le à suivre. J'ea éprouvai une amélioration sensible, el.aur jourd'huije n'ai plus sur cet <3eil qiji'une légère taie qui, je l'espère, finira par disparaître tout à fait.

i 00 IMÊMOIRfiS

Malheureuseîuent ma surdité et mes douleurs d*eslomac allaient empirant sans cesse ; force me fut donc de redemander Carlin^ qui ne me fut rendu qu'à la condition que dans nos conversations il ne prononcerait pltis un seul mot de français, et dans ces visites serait toujours accompagné du gouvernenr.

Carlin en me revoyant, me trouva si mal, qu'il demanda une consultation; et je désirais moi-même cette consultation, et je Tavais inutilement demandée, elle me fut accordée enfin et se composa de Carlin, d un médecin de la ville, du chirurgien du château et d'un chirur-, gien français, que j'obtins à force d'instances auprès du marquis de Valvo, nalnistre napolitain» en mission à cette époque a Tarente.

A la porte et au moment d'entrer , le

D-ÀLRX ANDRE DUMAS. 191

gouverneur arrêta le chirurgien français :

— Vous allez voir votre général Dumas» kiidil-il, prenez bien garde de lais« ser échapper un seul mot français, ou sinon vous êtes perdu.

Puis tirant les six verroux qui nous tenaient prisonniers :

— Vous voyez bien cette porte? dit- il elle s'ouvre devant vous pour la première et la dernière fois.

Alors tous entrèrent dans ma chambre et se réunirent autour de mon lit. Je cherchai des yeux le médecin français^ ayant hâte de voir un compatriote, ei presque malgré moi je fus forcé de reconnaître ce malheureux dans un pauvre diable exténué, a moitié nù, et se présentant lui-^même à moi avec laspect de [la souffrance et de la misère.

192 HÉMOIM» :.

Je lui, adressai la parole^ mais à mon grand étonnement, il ne me répondit pas. J'insistai. Même silence. J'interrogeai le gouverneur, celui-ci balbutia quelques paroles sans suite.

Pendant ce temps, le médecin français disait tout li^s et vivement au général Manscourt : : .

~ Il m'est défendu $ou3 peine di". mort de parler au prisonnier* .

Carlin alors expliqua alors à .ses confrères la causçi ;et le^ développemente de ma maladif, aiusi que Jle traitement qaii avait jugé à prqpos de me faire suivre; puis^ apr^ une légère discuSéion dans laquelle intervint à peine le médect9 français , ta^i à cause de Bon ignorance de 19 I^ngUfi iUlienpe qfaa de; rintimi*dation , .'^ulle nainrellè dés^ menaces du ffom^rneur , il fut convenu qUe je sui-

d\vlrxandrk uumas. 195

vrais le traitement primitif , auquel ou ajouterait seulement des pilules et des vi^sicatoires sur les bras, sur le col et derrière les deux oreilles.

Je me soumis à ce traitement; mais au bout d'un mois il avait fait Sur moi de tels ravages, que je fus obligé de l'abandonner; pendant ce mois j'avais été atteint d'une insonmic continuelle : j'étais empoisonné une seconde fois.

J*appelai le médecin, je lui exposai tous les symptômes ; je les lui rendis si visibles, si patents , que le gouverneur, présenta l'entretien, n'osait me regarder et détournait la tête ; mais l'imperturbable Carlin tint bon, affirma que, seul, le traitement qu'il me faisait suivre pouvait me sauver, et mes trente pilules étant épuisées, il m'en ordonna de nouvelles.

Alors je fis semblant de me rendre, ir. 13

1 94 mAmotrbs

Je protnis de me cohformer à l'ordonnance, et le lendestain je recuis dix nouvelles pilules que je garde soigneusement pour les 'soumettre à l'analyse.

CeUtthlà sans doute devaient opérer plus activement que les autres , car en me quittaint il ^'annonça qu'il partait pour la campagne , et me dit adieu sous pi'é texte qnKî selon ^Dute profeabililé, j'aurais quitté Tareitte à son retoiar.

Huit jouts après, tjuoique j'eusse cornrplètemenl abafidonné ce traitement fatal, je me sentis tout à coup frappé comme <J'iin' coup de lbu\ire, et je iôiml)&i sans connaissance iaru milieu de ma ehàrnbre.

, Je venais d'être atteint d'une violiente attaque d'alpoplmte.

Le général Manscourt fit à l'instant môme prévenir le gouverneur de l'acci-

D ALEXAAIDRfi DUMAS. i9*>

dexil qui veaait de m arriver, en réclamant le secours du diirurgian du château; mais le gouverneur, sans daigner se déranger de son repas, répondit tranquillement que le chirurgien était à la campagne, et qu'à son retour on me l'enverrait.

J'attendis ainsi près de quatre heures.

Pendant ce temps, la nature abandonnée à elle-même avait lutté, et j^avais repris quelque connaissance. 11 est vrai que c'était juste ce qu'il en fallait po^r sentir que je m'en allais mourant.

En conséquence, rassemblant le peu de forces qui me restait, j'ordonnai à une vieille femme qui faisait nos provisions d'aller dire au gouverneur que je savais parfaitement que le chirurgien n'était pas à la campagne , et que s'il

106 MÉMOIRÏÏS

n'était pas auprès de moi dans dix minutes, je le prévenais que je me traînerais jusqu'à la fenêtre et crierais à toute la ville que j'étais empoisonné , ce qui n'étonnerait personne sans doute, mais ce qui du moins mettrait au grand jour son infamie.

Cette menace eut son effet : cinq minutes après ma porte s'ouvrit, et ce chirurgien, qui ne pouvait venir parce qu'il était à la campagne, entra.

J'avais eu recours àmonTissot, et j'avais vu que, pour le cas où je me trouvais, une abondante émission de sang était le seul remède. J'ordonnai donc impérieusement au médecin de me saigner.

Mais, comme s'il ne devait obéir qu'à des ordres supérieurs, il se retourna vers le commandant du château, comme

pour lui en demander la permission.

Sans doute il Tobtint^ car il tira de sa poche un instrument de chirurgie ; seulement au lieu que cet instrument fut une lancette^ c'était une flamme à saigner les chevaux.

Je haussai les épaules.

— Pourquoi pas un poignard tout de suile ? lui dis-je, ce serait plus tôt fait.

Et j'étendis mon bras.

Mais sans doute la permission n'était pas sufDsante ^ car .ce ne fut qu'à la troisième Quyerture que ce misérable me fit dans le bras, qu'il atteignit la veine et que le sang vint.

Cette première attaque d'apoplexie fut trois jours après , suivie d'une seconde pour laquelle le même chirurgien appelé de nouveau, me fit, avec le même instrument, une seconde saignée seule-

i 08 MÉMOIRES

ment. Celle-là, il jug^êft à propos de me la faire au pied , et si maladroitement, — oo si adroitement plutôt, ear on craignftit toujours que, grâce aux secoars des patriotes, nous tie nous évadassions -^ qu un nerf fut attaqué , et que pendant plus de trpismois iba jambe enflait démesurément au bout de dix pas que je faisais.

Cependant, comihe Jecraigttaitle gouverneur, le bruit de ées infâmes traitements s'était répandu dans la ville, lin jour unepiei're tomba dans ma clMimbre, enveloppée d'un morèeau de papier; sur ce papier étaient écrite Ces tiadtâ :

« On veut vous empôisonnè^, triais votas avez dû recevoir un livre dans léquel nous àvotis souligné le mot poison. Si Vous avez besoin de queîqué remède que vous ne puissiez pas vous

l>'ALEXAi^»AB DUMAS. 109

procurer dans votrQ prison, laissez pendre une ficelle à votre fenêtre, et au bout de la ficelle on accrochera ce que vous de^ianderez. »

Entre le papier et la pierre était roulée une longue ficelle armée d'un bameçon.

Dès la nuit suivante, je laissai pendre la ficelle en demandant du kina pour me traiter et du chocolat pour me nourrir.

Le lendemain, j'eus ma provision faite de lun et de l'autre.

Grâce à ce traitement et à cette nourriture, le mal cessa d^ faire des progrès, et les attaquées d'apoplexie disparurent ; seulement je restai estropié de la jambe droite, sourd de 1 oreille droite, paralysé de la joue gauche, et ayant Ji'ceil droit presque perdu.

200 MBHOIRRS

En outre, j'étais en proie à de violents maux de tête et a de continuels bourdonnements.

J'assistais enfin sur moi-même à cet étrange spectacle d'une nature vigoureuse, pliant sous la lutte d'une destruction obstinée.

Il y avait près de quinze mois que nous étions prisonniers à Tarente, et notre importance faisant qu'on s'occupait de nous dans la ville : on en arriva a reculer de- Vaut le scandale de notre mort. Toutes ces tentatives d'empoisonnement ne s'étaient pas faites sans transpirer dans la ville. Les patriotes parlaient tout haut des infâmes traitements auxquels j'étais en butte. Il fut donc décidé, entre le marquis de la Squiave et les agents du roi de Naples à Tarenle, de nous transférer au château maritime de Brindisi.

d'àlexandre humas. 201

Cette singulière disposition nous fut cachée avec soin ; mais si secrète quelle eût été tenue, les patriotes en avaient été avertis, et trois ou qualred'entre eux, en passant devant nos fenêtres, nous firent comprendre, par leurs gestes, que nous devions être transférés dans une autre prison, et que dans la route nous serions assassinés.

J'appelai Manscourt pour lui fkire part de la nouvelle qui nous était transibise. Mais nous crûmes à un faux bruit, et nous ne nous inquiétâmes point autrement de cet avis.

Le même soir, vers onze heures, nous étions couchés, quand tout à coup une porte s'ouvrit à grand fracas, et le marquis de la Squiave, avec une cinquantaine èe sbires, entra, et nous intima Tordre de partir sur le champ pour Brin-

202 MÈMOKRKS

disi. Alors cet avertissement qui m'avait été donné dans lai journée me revint à Tesprit, et pensant que^ puisque la première partie de cet avertissement qui concernait la translation était vraie, la seconde qui ooncernait Tassassinai de* vait être aussi vraie que la première. Je trouvai que tout autant valait mourir de suite. Que d'ailleurs, moiurir en résistant était préférable à mourir lentement, heure par heure, minute par minute. Je déclarai donc que je ne bougerais pas ; qu'on m'enlèverait par force, mais ^ue je me défendrais jusqu'à la dernière extrémité.

A cette réponse, le marquis tira son sabre et s'avança vers moi.

J'avais, au chevet de mon lit^ une canne avec un lourd pommeau d*or massif, qu'on m'avait sans doute laissée parce

D*ALKXANARE DUMAS. 205

qu'on prenait ce pommeau pour du cuivre. Je saisis ma canne, et, sautant en bas de mon lit, je tombai sur > le marquis et sur toute cette canaille d'une si rude façon, que le marquis lâcha son sabre et s'enfbit, et que tous ces misérables coquins, jetant couteaux et poignards, le suivirent en poussant de grands cris, et cela si vivement^ qu'en moins de dix secondes, ma chambre fut complètement évacuée.

Je ne sais, au reste, comment eût tourné pour nous cet acte de rébellion, si l'armistice conclu à Foligno n'était venu mettre un terme à ce long supplice^ auquel nous devions néoessairement finir par soccomber. Mais comme le gouvernement, napolitain devait être • infôme pour »ons jusqu'au dernier moment, on se garda bien de nous annon-

204 ME^^OIRES

cer la fin de noire captivité. Tout au contraire^ avec des menaces nouvelles, avec un appareil formidable, et comme si on nous réunissait là pour nous y faire périr tous ensemble, on nous transféra à Brindisi, tous tant que nous étions de Français à Taren te ou dans les environs.

Ce fut seulement au moment d'être embarqués que nous sûmes 1 armistice conclu et le cartel d'échange arrêté. Nous étions libres.

Seulement, notre liberté, selon toute probabilité, ne serait pas de longue durée.

On nous enibarquait à Brindisi pour Ancône, et cela sur une mer couverte de voiles ennemies. L'Angleterre allait donc, selon toute apparence, hériter de nous, et nous ne faisions que changer

» ALEXANUnE DUMAS. 205

notre ancienne caplirité contre une nouvelle.

Je fis toutes ces observations au marquis de la Squiave , et protestai en mon nom et au nom de mes compagnons contre cet embarquement.

Mes protestations furent inutiles. On nous entassa sur une felouque , et Ton fit voile pour Âncône.

Il va sans dire qu'au moment de Femj barquement , je réclamai mes papiers, mes chevaux, tous les objets qui m'avaient été volés enfin, et surtout mon sabre auquel je tenais beaucoup, attendu

qu'il m'avait été donné par Bonaparte à Alexandrie.

A toutes ces réclamations, il me fut répondu qu'on en référerait à Sa Majesté.

J'ai su depuis qu'en effet celle récla-

200 AiËMomvs

^ matioa avait été transmise au roi Ferdinand ; mais, comme il chassait tous les jours avec mes fusils et mes chevaux, comme il trouvait que les fusils portaient

^ biea et que les chevaux étaient bons coureurs, fusils et chçvaux, il garda tout.

Nous arrivâmes à Âncône, ayant par miracle échappé aux Anglais et auxBarbaresques.

A Ancône, nous trouvâmes, le général Watrin, qui, nous voyant absolument dénués, — nous avions vendu tout ce que nous possédions pour vivre, -^ nous offrit sa bourse.

Cette bjurse nous servit à nous vêtir d*abord, et ensuite à donner cent piastres au capitaine napolitain qui nous avait transportés, et qui n'eut pas honte

DÀLiSXANDKK DUMAS. 207

de venir nous réclamer cette somme pour sa biiona mano.

Tel est le récit exact de ces vingt mois de captivité pendant lesquels on essaya sur moi trois tentatives d'empoisonnement et une d'assassinat.

Au reste, quoique ma vie ne doive pas être longue maintenant, je remercie le ciel ac me 1 avoir conservée jusqu a cette heure, puisque, tout mourant que je suis, il me reste encore assez de force pour dénoncer au monde une série de

traitements, tels que les peuples les moins civilisés rougiraient de les faire souffrir à leurs plus cruels ennemis.

Fait au quartier-général de l'armée d'observation du Midi à Florence, le 15 floréal an IX de la République.

Page 1