‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 29 sur 29 · DE VIOL AINE · texte numérisé non relu

DE VIOL AINE

» Ce 21 février 1806. •>

D'ALEXA^*DRfi DUM45» 295

En supposant même que mon père se portât bien , on lui envoyait de manière à ce qu'il la reçût le 24 février seulement, une permission valable jusqu'au 6 mars.

C'était donc douze jours de chasse qu'on lui accordait^

Mon père jeta sur une lable la lettre et la permission. Ma mère les enferma dans son portefeuille. Quarante-quatre ans après , je viens de les y retrouver Tune dans lautre.

La veille , mon père voulant vaincre la douleur, avait monté à cheval. Mais^ celle fois, le vainqueur avait été vaincu ; il avait, au bout d'une demi-heure^ été ' forcé de revenir.

Cette nuitoîi mon Doro mourut, ie fu^^ emporté, ainsi que je viiui^ vac uhc, aors de la maison par maman Line et installé

près de mon autre cousine Marianne, qui demeurait chez son père, rue de Soissons. Soit qu'on ne voulût pas meltre mon enfance en contact avec un cercueil, la mort étant prévile, soit qu'on craignit l'embarras que je pourrais causer, cette précaution fut prise vers les cinq heures du soir; puis maman Line revint à la maison.

Ma pauvre mère avait besoin d'aide pour la nuit qu elle allait passer.

J adorais mon père, peut-être à cet âge ce sentiment que j'appelle aujourd'hui de Tamour n'était-il qu'un naïf étonnement pour celte structure h^culéenne et pour cette force gigantesque que je lui avais vu déployer en plusieurs occasions; peut-êlre encore n'était-ce qu'une enfantine et orgueilleuse admi-

ration pour son habit brodé, pour son aigrette tricolore et pour son grand sabre que je pouvais à peine soulever, mais tant il y a qu'aujourd'hui encore le souvenir de mon père, dans chaque forme de son corps, dans chaque trait de son visage, m'est aussi présent que si je leusse perdu hier. Tant il y a, enfin, qu'aujourd'hui je l'aime encore, je Faime d'un amour aussi tendre , aussi profond et aussi réel, que s'il eût veillé sur ma jeunesse et que si j'eusse eu le bonheur de passer de celte jeunesse à l'adolescence, appuyé sur son bras puissant.

De son côté, mon père m'adorait , je Tai dit, et je ne saurais trop le redire, surtout s'il reste quelque chose des morts qui entende ce que l'on dit d'eux, et quoique dans les derniers temps de sa vi€ les soufiTrances qu'il éprouvait lui

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eussent aigri le caractère au point qu'il ne pouvait supporter dans sa chambre aucun bruit ni aucun mouvement, il y avait une exception pour moi.

Je ne me rappelle point si, en quittant la maison, on me fit embrasser mon père ; ce qui arriva dans la nuit et que je vais raconter, que ce soit ou non un effet de ma jeune imagination, me ferait croire qu'on avait oublié ce soin pieux. Je n'avais, au reste, d'autre idée de la mort que ce que j'en ai dit à propos du gros chien noir et du baigneur évanoui,, il m'eût été en outre bien difficile de prévoir celle de mon père, moi qui, trois jours auparavant, l'avais vu montera cheval. Je ne fis donc aucune difficulté pour sortir de la maison ; à partir de ce moment, un voile est entre mes yeux et cette dernière journée de sa vie ; je ne

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me souviens bien distinctement que du fait (jue je vais raconter, et qui est resté dans tous ses détails parfaitement présent à ma pensée.

On m'avait donc installé chez le père de mes deux cousines.

Ce brave homme était serrurier et se nommait Fortier; il avait un frère, curé de village. Je parlerai plus tard de ce frère qui élait un type assez curieux.

Je restai confié aux soins de ma cousine Marianne.

Qu'on me permette, pour Tintelligence de la situation, de donner un plan exact de la maison. Il y a quarante ans, peutêtre, que je. n'y suis entré, et cependant je la vois comme si je venais d'en sortir.

on n'avait jamais songé à faire rapporter autre chose, et qui donnait sur la place du château.

Il résultait de cette disposition que, du moment où la porte de la forge, donnant sur la rue de Soissons, et la porte du jardin donnant sur la place du Château, étaient fermées, la maison d'habitation, à moins qu'on ne franchit les murs était inabordable.

J'étais donc resté chez ma cousine Marianne, sans faire aucune difficulté d'y rester. J'aimais a aller k la forge, où un garçon, nommé Picard, s'occupait beaucoup de moi. J'y faisais des feux d'artifice avec de la limaille de fer, et les ouvriers, Picard particulièrement, me racontaient des histoires qui me pa^raissaient fort intéressantes.

Je restai à la forge assez avant

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dans la soirée ; la forge avait, le soir, des reflets fantastiques et des jeux de lumière et d'ombre qui me plaisaient infiniment. Vers huit heures, ma cousine Marianne vint m'y chercher, me coucha dans le petit lit en face du grand, et je m'endormis de ce bon sommeil que Dieu donne aux enfants, comme la rosée au printemps.

A minuit je fus réveillé, ou plutôt, nous fûmes réveillés, ma cousine et moi, par un grand coup frappé à la porte, une veilleuse brûlait sur une table de nuit; à la lueur de cette veilleuse je vis ma cousine se soulever sur son lit, très effrayée, mais sans rien dire. »

Personne ne pouvait frapper à cette porte intérieure, puisque les deux autres portes étaient fermées.

Mais moi, qui aujourd'hui frissonne

presque en écrivant ces lignes, moi au contraire, je n'éprouvai aucune peur, je descendis en bas de mon lit et je m'avançai vers la porte.

— Où vas-tu, Alexandre, me cria ma cousine, où vas-tùdonc?

— Tu le vois bien, répondis-je tranquillement, je vais ouvrir à papa , qui vient nous dire adieu.

La pauvre fille sauta hors de son lit toute effarée, m'attrapa comme je mettais la main k la serrure et me recoucha de force dans mon lit.

Je me débattais entre ses bras, criant de toutes mes forces : Adieu, papa! adieu papa!

Quelque chose de pareil à une haleine expirante, passa sur mon visage et me calma.

Cependant je me rendormis avec des

]>' ALEXANDRE DUMAS. oOS

larmes plein les yeux et des sanglots plein la gorge.

Le lendemain on vint nous réveiller au jour.

Mon père était mort juste à l'heure où ce grand coup que j'avais entendu, avait été frappé à la porte.

Alors j'entendis ces mots, sans trop savoir ce que ces mots signifiaient :

— Mon pauvre enfant^ ton papa qui t* aimait tant est mort.

' Qui prononça sur moi ces mots qui me faisaient orphelin à trois ans et demi ?

Il me serait impossible de le dire.

Par qui me fut annoncé le plus grand malheur de ma vie ?

Je l'ignore.

— Mon papa est mort , répliquai-je.

Qu'est-ce que cela veut dire T

— Cela veut dire que tu ne le verras plus.

— Comment, je ne verrai plus papa ?

— Non.

— ^ Et pourquoi ne le verrai-je plus?

— Parce que le bon Dieu te Ta repris,

— Pour toujours ?

— Pour toujours.

— Et vous dites que je ne le verrai plus?

— Plus jamais.

— Plus jamais, jamais !

d'aLIXANDAK ilUMAS. 507

— Plus jamais.

— Et où demeure-t-il le bon Dieu ?

— 11 demeure au ciel.

Je restai un instant pensit. $i enfant, si privé de raison que je fusse, je com-^ prenais cependant que quelque chose de fatal venait de s'accomplir dans ma vie. Puis, profitant du premier moment où Ton cessa de faire attention à moi, je m'échappai de chez mon oncle et courus droit chez ma mère.

Toutes les portes étaient ouvertes, tous les visages étaient effarés, on sentait que la mort était là.

J entrai donc sans que personne me vît ou me remarquât. Je gagnai une petite

chambre où 1 on eqLfermait les armes ; je pris un fusil à un coup qui appartenait à mon père el que l'on avait souvent promis de me donner quand je serais grand.

Puis, armé de ce fusil, je montai Tesealier.

Au premier étage, je reuconliai ma mère sur le palier.

Elle sortait de la chambre mortuaire ; elle était tout en larmes.

— Où vas-tu î ' me demanda-t-elle , étonnée de me voir là quand elle me croyait chez mon oncle.

— Je vais au ciel, répondis-je.

— Comment, tu ^^s au ciel .?

B'ALffXANiIRE DUMAS. 3^09

— Oui, laisse-moi passer;

— Et qu y vas- tu faire au ciel , mon pauvre enfant ?

— J'y vais tuer le bon Dieu qui a tué papa.

Ma mère me saisit entre ses bras , et me serrant à m'étouffer :

— Oh ! ne dis pas de ces choses-ià , mon enfant, s'écria-t-^Ue, nous sommes déjà biejj^ assez malheureux.

En effet, la mort de mon père, qui n'avait que quatre mille francs de retraite, nous laissait sans autre fisrtune qu'une trentaine d'arpens de terre, que possédait, ati village de Souey, mon grand-père maternel, encore vivant à cette époque..

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Il était bien dû à mon père, comme je Tai dit, nxx arriéré de 28,500 francs pour sa solde de Tan VII et de 1 an VIII.

, Mais, depuis notre voyage a Paris, une loi avait établi que l'arriéré ne serai* payé qu'à partir de Tan IX.

Quant à rindfWflité fia 500^000

francs, du« par le roi de Naples aux prisoiinîérs franlçàiè et exigée par Bonaparte, il n'en avait plus été question , et c'est pour cela sans dotïle que ïes Fran-

çais venaient de s'emparer du royaume

de NapleS.

Il est vrai qu'une maison et un beau jardin, situés sur lia place de la Poûlaine, devaient noiis revenir Un jour, mais en attendant on en payait fa rente viagère a un certain M. Harlay, déjà depuis près

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de vingt ans. Au* reste, le brave homme justifia jusqu'au bout le proverbe , qui dit qu'une rente viagère est un brevet de longue vie pour celui à qui on la paie, il mourut en 1817 à Tâge de quatretvingtwlouze ou quatre vingt-treize ans.

Nous avions, à cette époque, payé la maison et le jardin quatre fois leur valeur a peu près. Ainsi, outre celte perte immense que nous faisions, moi d'un père, ma mère d'un mari, ma mère et moi perdions encore, ma mère toutes ses ressources, moi cet avenir que la présence d'un père crée seule à son fils.

' -iMurat et Brune essayèrent alors. Brune chaudement, Murât timidement, de tenir , à tha lùère et à moi , la pn)messe

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qu'ils avalent faite à mon père. Mais tout fut inutile. Napoléon noublia jamais cette réunion qui avait eu lieu chez mon père à la troisième journée de route entre Alexandrie et le Caire, et ma mère victime bien innocente des sentiments républicains de mon père, ne put, de celui qui s'était offert à être mon parrain avant que je. fusse né, obtenir, quoique veuve d'un ofiflcier général , ayant cornmandé trois armées en chef, la plus petite pension.

Ce ne fut pas tout, la haine de Napo« léon, après avoir frappé mon père dans sa fortune, essaya de le frapper dans sa gloire. Un tableau avait été commandé représentant l'entrée de mon père dans la grande mosquée, le jour de la révolte du Caire que mon père avait apaisée , -

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en leur absence à tousj comme il le leur écrivait lui-même. — A mon père^ on substitua ce ^rand hussard blond, qui n'est le portrait de personne, et qui, n ayant rien dit aux yeux des contemporains, ne dira rien à ceux de la postérité.

On verra plus tard que celte haine s'étendit à moi et que, malgré les démar^ ches qui furent faites en ma faveur par les anciens amis de mon père, je ne pus jamais obtenir mon entrée dans aucune école militaire ni aucun collège civil.

Au reste mon père, Thomme du camp de Maulde, l'homme du camp de la Madeleine, l'homme du Mont-Cenis, l'homme du siège de Mautoue, l'homme du

pont de Brexin, l'homme de la révolte du Caire, l'homme que Bonaparte

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avait fait gouverneur du Trévisan , et qu'il avait présenté au Directoire comme THoratius Cod^èg du Tyrol, mon père mourait sans avoir été fait cbevalier de la Légion-d'fionneur.

Il n'était donc pas étonnant que Tâme de mon père, avant de remonter au ciel, se fut arrêtée une seconde sur son pauvre enfant, qu'il laissait si dépouillé de toute espérance sur la terre.

FIN DU DifuXIEME. VOLUME

FdilUiafbkau. — Imprimeri» de iù, lacqum.

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