II
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Louis XVI , qui Tavait mise dans celte pension.
J'aurai un mot à dire de ce cousin abbé qui laissa plus tard toute sa fortune à celte demoiselle de Ryan.
J arrivai au moment de la récréation.
Toutes les jeunes personnes étaient dehors , se . promenant , causant , jouant dans une grande cour, A peine m eurentelles aperçu avec mes longs cheveux blonds qiîi , à cette époque , bouclaient au lieu de crêper, à peine eurent-elles su que j étais le frère de leur amie, que, pareil a un vol de colombes, tout le pensionnat s'abattit autour de moi. Malheureusement, la société de Pierre et de Mocquet m'avait mal civilisé. J'avais peu vu le monde aux Fossés et a Antilly. Toutes ces dispositions amicales,, mais bruyantes, doublèrent ma sauvagerie
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habituelle, et je me mis, en échange des caresses dont m'accablaient tous ces sylphes charmants, à distribuer des coups de pieds et des coups de poings dont toutes celles qui eurent Timprudence de m approcher reçurent leur part. Les mieux rétribuées furent mademoiselle Pauline Masseron, qui épousa depuis le comte dHoudetot, pair de France, et mademoiselle Destilières, dont Thôtel, sous le nom d'hôtel d'Osmond, fait aujourd'hui la convoitise de tous ceux qui passent sur le boulevard des Capucines.
Peut-être mon peu de galanterie naturelle était-il encore augmenté de celte idée qu'une opération que je tenais pour fort désagréable m'attendait en sortant de la pension.
C'était la grande mode des boucles d'oreilles à cette époque, et Ton devait
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profiter de notre présence sur le boulevard pour orner chacun de mes cartilages auditifs d'un petit anneau d'or. Je fis, le moment venu, de grandes difficultés pour me laisser faire, mais un énorme abricot que mon père alla chercher leva tous les obstacles, et je m'acheminai vers la rue Thiroux, riche d'un ornement de plus.
Vers le tiers de la rue du Mont-Blanc, mon père se sépara de ma mère, me prit avec lui et m'emmena dans un grand hôtel desservi par des valets en livrée rouge. Mon père dit son nom- On nous fit attendre un instant, puis on nous in* troduisil à travers des ai^artements qui me parurent fort somptueux, jusqu'à une chambre à coucher où se tenait étendue sur une chaise longue une vieille dame qui tendit à mon père la main avec un
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gcsle plein de dignité. Mon père, de son côté, baisa respectueusement cette main et s*assit près de cette dame.
Comment se fit-il que moi qui venais d être si prodigue de gros mots et de gestes si familiers avec tontes ces charmantes jeunes filles qui voulaient m'embrasser, comment se fait-il que quand cette vieille dame m'appela vers elle, je lui tendis avec empressement mes deux joues? C'est que dans cette vieille dame il y avait quelque chose qui attirait et commandait en même temps.
Mon père demeura une demi -heure k peu près avec cette dame, demi-heure pendant laquelle je me tins, moi, assis immobile à ses pieds. Après quoi nous la quittâmes, et elle dut demeurer convaincue que j'étais l'enfant le mieux élevé qu'il y eût au monde.
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A la porte, mon père s'arrêta, et, me prenant dans la main pour me mettre à hauteur de son visage, ce qu'il faisait toutes les fois qu'il avait quelque chose de sérieux à me communiquer :
— Mon enfant, me dit-il, pendant que j'étais à Florence, j ai lu l'histoire d*un sculpteur qui raconte qu'un jour qu'il avait ton âge à peu près, ayant montré à son père une salamandre qui jouait dans le feu, son père lui donna un grand soufflet en lui disant :
— Mon fils, ce soufflet que je te donne 1» n'est pas pour te châtier, mais pour que tu te rappelles non seulement ce que quelques hommes de notre génération ont vu, mais çncore ce que verront peu d'hommes de ta génération à toi, c'est à dire une salamandre. — Eli bien ! moi, je ferai comme le père du sculpteur flo-
reiitio; seulement je ne te donnerai pas uïi soufflet, mais celle pièce d or, pour que lu te souviennes qu'aujourd'hui tu as élé embrassé par une des meilleures et une des plus grandes dames qui aient jamais existé, par madame la marquise de Monlesson, veuve de Louis-Philippe d^Orléans, morl il y a juste vingt ans.
Je ne sais pas ce qu'aurail fait sur mon souvenir un soufflet de la main de mon père, mais je sais que celle douce recommandation , accompagnée de celle pièce d'or, grava toute celle scène dans ma mémoire, de telle sorte que je me vois encore aujourd'hui , assis près de cette gracieuse vieille femme qui , tout en causant avec mon père s amusait doucement à jouer avec mes cheveux.
•■ Madani' la marquise de Montesson
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mourut, le 6 février, et mon père le 26 février 1806,
Ainsi j'avais vu, moi qui écris ces lignes en 1850, — car près de trois ans se sont écoulés depuis que ces mémoires ont été conuneneés, puis, abandonnés, puis repris, — ainsi j'avais vu Charlotte- Jeanne^Béraud de là Haie de Riou, marquise de Montesson , veuve du petît^fils du régent.
Au reste, mon père n'avait-il pas, lui, connu M. de Richelieu, qui avait été mis a la Bastille par Louis XIV, pour avoir été trouvé caché sous le lit de madame la duchesse de Bourgogne.
Réunissez les souvenirs de deux générations, et les événements d'un siècle vous sembleront être accomplis d'hier.
Le soir, ïnon père et ma mère allé-
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reiit au spectacle et me conduisirent avec eux.
C'était à rOpéra-Gomique ; on jouait Faul ei Virginie^ et les deux principaux rôles étaient joués par Michu et madame Saint-Aubin.
Dernièrement Je retrouvai cette bonne petite madame Saint-Aubin, qui avait quelque chose comme trente-huit ans k cette époque, et qui par conséquent en a aujourd'hui quatre-vingt-deux ou quatrevingt-trois, et je lui rappelai tous les détails de cette soirée du Inois d'août 1805 ; et parmi tous ces détails, un qui lui était tout personnel, c'est que Virginie était grosse à pleine ceinture.
La pauvre Saint-Aubin n'en pouvait revenir.
Le lendemain Murât et Brune déjeûnaient à la maison.
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On déjeuna dans une chambre du premier. De la fenêtre de celte chambre on voyait Montmartre, çt je me rappelle que je suivais desyeux un immense cerf- volant nageant dans l'air au dessus des moulins a vents, lorsque mon père m'appela, me mit le sabre de Brune entre les jambes et le chapeau de Murât sur la tête, et me faisant faire en galopant le tour de la table.
— Mon enfant, me dil-il, n'oublie pas plus que tu as fait le tour de cette table à cheval sur le sabre de Brune, et coiffé du chapeau de Murât, que tu n'oublieras que tu as embrassé hier madame de Montesson, veuve du duc d'Orléans, petit-fils du régent.
Vous levoyez,monpère,je n'ai perdu aucun des souvenirs que vous m'avez dit de garder. C'est que, depuis que j'ai l'âge
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de raison, votre souvenir à vous, vit en moi comme une lampe sainte, et continue d'éclairer toutes les choses ou tous les hommes que vous avez touchés au doigt en me les montrant, quoique le temps ait détruit ces choses, quoique ces hommes, la mort les ait emportés.
Au reste, à chacun de ces deux hommes assassinés, tous deux à deux mois d'intervalle, j'ai payé mon tribut de souvenir a Pun, à Avignon, à l'autre, au Pizzo.
Qui leur eût dit que cet enfant de trois ans, qui tournait joyeusement autour d'eux, raconterait un jour leur mort, après avoir mis, sur le lieu même du meurtre, ses doigts dans le trou des balles qui ont creusé la muraille après avoir lra> ersé leurs corps.
0 mystérieux avenir, presque toujours
sombre et parfois sanglant, au fur et à mesure que tu te déroules, dis donc aux hommes que c'est par pitié pour eux que Dieu a permis quf tu leur demeurasses caché !
Un dernier mot sur ce déjeûner. — Mon père avait coniulté Corvisart, et, quoique Conrisart eût tenté de le rassurer, mon père se sentait mourir. Mon père avait essayé de voir Tempereur, car le général de Tarmée debrintérieur, Buonaparte, était devenu l'empereur Napoléon, et l'empereur avait refusé de voir mon père. Celui-ci s'était donc rabattu sur Brune et sur Hurat , ses deux amis , qui venaient d'être nommés maréchaux ^e l'empire. Il avait trouvé Brune toujours le même , mais Murât tout refroidi. Ce déjeûner avait pour but de nous recommander, ma mère et moi, à Brune et a
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Murât. Ma mère, qui allait être veuve, et moi qui allais être orphelin. Car, mon père mort, sa retraite mourait avec lui, et nous restions sans fortune.
Tous deux lui promirent, le cas échéant, tout ce qui serait en leur pouvoir.
Mon père embrassa Brune, donna une poignée de main à Murât, et quitta Paris le lendemain, la mort dans 1 âme et dans le cœur tout à la fois.
Nous partîmes de Paris , — ce retour n est pas plus présent à ma pensée que laller , — je revenais seulement avec trois ou quatre souvenirs, qui, après s'être un peu assoupis dans ma jeunesse et dans mon adolescence, devaient se réveiller flamboyants dans l'âge viril.
Où revînmes-nous ? je n'en sais rien; je crois cependant que c'est à Villers-
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Cotlerets. Je me retrouve corame souvenir, vers le 3 octobre, demeurant rue de Soissons, au fameux hôtel de TEcu, dont n:0M grand-père était propriétaire lors de la célébration du mariage de sa fille.
Seulement, comme cet Ecu était TEcu de France, que TEcu de France portail trois fleurs de lys, que les fleurs de lys avaient cessé d*êlre de mise depuis 1792, l'hôtel de l'Ecu était devenu Thôlal de TEpée, et était tenu par un M. Picot, qu'on appelait Picot de l'Epée , pour le distinguer de deux autres Picot , Tun qu'on appelait Picot de Noue, l'autre Picot l'avoué.
J'aurai k revenir sur les deux derniers, qui sont intimement liés à l'histoire de ma jeunesse.
Je me rappelle que, vers la fin d'octo-
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bre, un cabriolet vint nous prendre, sous la grande porte; nous y montâmes, mon père et moi, et nous partîmes.
Tétais toujours très joyeux quand mon père m'emmenait avec lui dans quelqu'une Hé ses courses.
Cette fois, nous traversâmes le parc.
Je me rappelle que c'était vers la fin d'octobre, parce que les feuilles s'envolaient comme des bandes d*oiseaux.
Nous arrivâmes à une barrière. La clé en avait été oubliée par mon père. Nous étions déjà a trois quarts de lieue de la maison. C'était trop loin pour retourner Mon père descendit, prit la barrière entre ses bras, lui imprima une violente secousse, et fit sauter de la borne dans laquelle elle était scellée, la portion de
pierre dans laquelle était entré le pêne de la serrure.
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Nous continuâmes notre route.
Au bout d'une demi-heure nous étions arrivés au ehâteau de Mongobert. Là, la livrée était verte, et non pas rouge, comme chez madame de Mon tesson.
On nous fit, comme chez madame de Montesson, traverser une file d'appartements, au bout de^uels nous entrâmes dans un boudoir tout tendu de cachemires.
Une femme était couchée sur un so- ,pha.
Mais celle-là était jeune et belle , très j eune et très belle même , si belle, que moi, enfant, cette beauté me frappa.
Cette femme, c'était Pauline Bonaparte née à Ajaccio en 1790, veuve du général Leclerc en 1802, femme, en 1803, da prince Aldobrandini Borgbèse, et séparée de son mari en 1804.
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Ciblait une charmante créature que celle qui s'offrait à moi , toute petite, toute gracieuse, toute chaste , elle avait des petites pantoufles brodées que lui avait sans doute données la fée marraine de Gendrillon. Elle ne se leva pas lorsqu'entramon père^^EUe étendit la main et souleva la tête , voilà tout. Mon père voulait s'asseoir à côté d'elle sur une chaise; elle le fit asseoir a ses pieds, qu'elle posa sur ses genoux, jouant du bout de sa pantoufle avec les bonbons de son habit.
Ce pied, cette main , cette délicieuse petite femme, blanche et potelée près de cet hercule mulâtre , toujours beau et . puissant, malgré ses souffrances, faisait le plus charmant tableau qui se put voir.
Je regardais en riant. La princesse
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m'appela et me donna une bonbonnière d'écaillé, tout incrustée d'or.
Ce qui m'étonna, c'est qu'elle vida les bonbons qui étaient dedans pour me donner la boîte. Mon père lui en fit l'observation. Elle se pencha à son oreille, lui dit quelques mots tout bas, et tous deux se prirent à rire.
Dans ce moment, la joue blaBche et rose de la princesse effleura la joue brune de mon père ; lui parut plus brun, elle, plus blanche. Tous deux étaient supei^bes.
Peut être ai-je vu cela avec mes yeux
d enfant, — ces yeux pleins d'étonnement
de tout; — mais si j'étais peintre, à coup sûr, je ferais un beau tableau de ces deux personnages.
Tout a coup on entendit le son du cor dans le pare.
d'Alexandre domas. 201
— Qu'est cela? demanda mon père?
— Oh ! répondit la princesse, ce sont les Monlbretons qui chassent.
-^ Mais^ dit mon père, voila la chasse qui se rapproche"; l'animal va passer dans celte allée ; venez donc voir, princesse.
— Oh! ma foi, non, mon cher général, dit-elle, je suis bien et je ne me dérange pas; cela me fatigue de marcher, porlez-moi si vous voulez.
Mon père la prit dans ses deux mains^ epmme fait une nourrice d'un enfant, et la porta a la fenêtre.
11 la tint la dix minutes k peu près. L'animal ne voulait pas déboucher. Enfin il traversa Tallée, puis les chiens vinrent après lui , puis les chasseurs après les chiens.
La princesse fit un signe aux chas-
seurs avec un mouchoir qu'elle tenait a la maio.
Ceux-ci répondirent avec leurs chapeaux.
Puis mon père la reposa sur le canapé et reprit sa place auprès d'elle.
Je ne sais plus ce qiii se passa derrière moi. J'étais tout entier à ce cerf qui venait de franchir celte allée, à ces chiens, ces chasseurs, tout cela était bien autrement intéressant pour moi que la princesse.
Son souvenir cesse donc entièrement pour moi à ce salut fait de sa mai^ blanche et avec son mouchoir blanc.
Je ne l'ai jamais revue depuis, mais je l'avais si bien vue ce jour-là que je la vois encore aujourd'hui.
Restâmes-nous à Mongobert, ourevîn-
mes-nous le loême jour à Villers-Colterets? Je n'en sais plus rien.
Ce que je sais, c'est que peu après mon père s'affaiblit, qu'il sortit moins souvent, qu'il monta plus rarement à cheval, qu'il garda plus longuement la chambre, qu'il me prit plus tristement sur ses genoux^
Encore tout cela m'est-il revenu de* Puis par lueurs, comme des choses qu'on a vues dans une nuit sombre, a la lueur des éclairs.
Quelques jours avant sa mort, mon père reçut une permission de chasse.
C'était le maréchal de l'empire Alexandre Berthier , grand-veneur de la couronne qui la lui envoyait. Alexandre Berthier était un vieil ennemi de mon père. Je crois bien que c'était lui qui l'avait porté en observation au siège de Mantoûe.
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Aussi lui avait-il fait attendre longtemps celle permission, valable du 1^' vendémiaire au 15 ventôse, c'est à dire du 23 septembre au 6 mars.
Mon père la reçut le 24 février.
" Il devait mourir le 26.
Voici la lettre d'envoi de M. Deviolaine, inspecteur de la forêt.
« Je reçois, au moment de partir pour la forêt une permission de chasse à tir que M. CoUard m adresse pour le général Dumas; je m'empresse de la lui envoyer en lui souhaitant le bonjour et en désirant bien vivement que sa santé lui permette bientôt d'en user.
» Nos amitiés à madame Dumas.