LA MORT DE E,. G
Entrez avec moi dans la maison appartenant à la famille Duchesnay sur la route vis-à-vis la Citadelle. Il fait une tempête affreuse, un froid excessif. Une belle jeune fille se meurt de consomption, — celle qui, à l'âge de six mois, avait perdu sa mère, et qui avait été pensionnaire pendant plusieurs années avec la famille Bourret de Charlesbourg dont je vous ai déjà parlé. Je l'avais laissée pour quelque temps, à la demande de mon mari pour me rendre chez nous, après avoir eu l'assurance du Dr. Rowan et de sa garde-malade qu’elle n’était pas pire. Quelques temps après elle sentit l'air de la fenêtre, et fit remarquer ce que je dois vous raconter, afin de comprendre qu'elle jouissait parfaitement de sa
raison et que les remarques qui suivent n'étaient
pas l'effet du délire. Elle donna ordre à sa fille de chambre de descendre dans la dépense chercher un marteau et des clous qui étaient dans un certain coin, car la maison de mon père était spécialement une maison d'ordre, il y avait une place pour toute chose. La fille obéit, et à sa demande obscurcit la fenétre avecun châle épais. Ceci fait, elle lui dit d’aller prendre son thé, ma sœur resta seule avec une amie dévouée. La fille a descendu, et lesilence règna jusqu’à temps que d'une voix agitée elle s’écria : “ On m'appelle, on m'appelle, Est-ce que je suis prête à partir ? ” E. dit: “ Vous avez confiance en votre Sauveur ? ” elle répondit : “Oh! oui,” et durant quelques minutes elle répetait le Vofre Père. La famille étant prévenue, on se rassembla ; elle échangea quelques mots de temps en temps avec son père, ses frères, moi-même, et jusqu’à cinq minutes avant de mourir elle demanda ce dont elle avait besoin, pas pour une seule minute elle perdit sa connaissance ou sa raison. Qu'’estce qu’elle a entendu ? Ce que nous entendrons tous, quoiqu'il est rare que nous puissions le dire, l’ordre de quitter la terre, l'appel final. Que le bon Dieu nous donne à tous la grâce de répondre avec autant de résignation et d’être aussi bien préparés.
Cette mort ne fut que le commencement de beaucoup d’années de chûtes et de peines. de toutes sortes. La mort successive des autres membres de la famille fut succédée par celle de mon cher père, et c’est à cette époque qu'il faut que je parle maintenant de Mad. Boucher et des quelques mots qu’elle m’a dits et qui ont formé un des pas qui m'ont conduite à la sainte Eglise Catholique. Elle partait pour demeurer à Ottawa, et en me disant bonjour elle fit cette remarque : ‘“ Je vois que tu es beaucoup affigée, un malheur suit l’autre. Ne perds pas courage, mais quand tu souffres trop, au lieu de te désespérer, demande à la Sainte Vierge de prier pour toi.” “ Moi demander à la Sainte Vierge, mais, je lui dis, pensez-vous que je commettrais le sacrilège de prier une femme comme moi, quoiqu'elle soit la mère de mon Seigneur.” Elle me dit : “ Je nete dis pas de l’adorer, l’adoration est pour Dieu seul, mais demande son aide.” “ Jamais !” lui répondis-je; et on se sépara. Je ne l'ai jamais revue, et je n'ai jamais eu le plaisir de lui dire que ses petits mots de bon conseil ont produit de si riches fruits.
Les années passent, je pars pour Charlottetown, et là je fais la connaissance de la famille
du général Scanman, autrefois de l’armée américaine, à cette époque consul Américain à l’Ile du Prince Edouard. Un homme de grande intelligence, parfait gentihomme, il était le digne mari d’une des plus charmantes dames que j’ai eu le plaisir de rencontrer. Elle demeurait avec ses deux demoiselles dans la même maison de pension que moi. Un jour je remarquai que le général portait une petite croix à sa chaîne, et j'en fit la remarque. “ Monsieur, je suis charmée de voir que contrairement à ce que l’on trouve chez la plupart des protestants, vous ne rougissez pas du symbole de votre foi, Il m'est étonnant que tandis que les Anglais sont si fiers de porter leur rose, les Ecossais leur chardon, le chrétien protestant paraisse avoir honte de la croix.” Il me regarda surpris, “ Est-ce que vous ne savez pas que je suis un converti ? ” Il était si bon ami de mon frère qu'il pensaique je le savais. “Comment! vous un cont verti. Je puis comprendre qu’il puisse y avoir des personnes intelligentes qui soient capables ed croire à la religion catholique ayant été élevées dans l'ignorance ; mais vous, un homme de votre éducation, de vos lumières, cela me parait impossible, comment se fait-il ?” Il me
répond : “ Blessé à la guerre, je fus reçu chez une famille de catholiques des plus fervents, J'avais été élevé parmi des protestants d’une secte la plus fanatique, et qui regardait l'Eglise romaine comme la tête de l’idolatrie, La vraie piété de cette famille charmante m'étonnait, Je commençai à m'apercevoir que beaucoup de ce que j'avais entendu par rapport à l'Eglise Catholique était faux. J'étudiai la question ; et enfin, presqu'à mon horreur, à cause de ma famille et de mes autres amis, je trouvai que j'étais vrai catholique moi-même. Je cachaiï ce fait pendant quelques mois, ayant peur de trop chagriner Mme Scanman; mais à la fin, jugeant que c'était mieux de le lui apprendre par écrit que personnellement, je lui en donnai l’intelligence par lettre avec mes raisons. Elle fut tellement .choquée qu’elle commença à étudire la question afin de réfuter mes avancés, et aprèquelques mois de correspondance elle finit pas croire comme moi, et à mon retour dans le!
Etats-Unis je la trouvai membre de l'Eglises Vous pouvez vous imaginer ma joie, Comme tous ceux qui changent, nous avions à souffrir
beaucoup de nos parents, surtout entourés
Lé
comme nous l’étions par des gens si préjugés
58 MES MEMOIKES.,
et si fanatiques. Maïs tout cela est passé. Nous avons élevé nos enfants dans notre foi, Vous êtes étonnée, chère dame, mais pas plus que je le suis moi-même.” Voilà un sujet de réflexion ! Un homme de vrai géni, d’une intelligence si haute que plus tard il occupa le poste de professeur de mathématiques à Seton Hall College aux Etats-Unis, après avoir eu l'avantage de la lumière, se plonge dans l'obscurité des rites romain, Mais les affaires de tous les jours, de
nouvelles morts dans la famille eurent bientôt
effacé l'effet de ces paroles, et mes yeux restèrent fermés.
Plusieurs années après je demeurais à K...….
avec ma famille, La santé de mon cher mari était précaire. Il a fait un arrangement avec la banque dont il était le notaire; on le remplaça ; il quitta la pratique de sa profession, et demeura tranquillement à la campagne. Un | jour les affaires m'amenèrent à Québec, les chars étaient en retard; au lieu de me rendre à Charlesbourg visiter mon frère, je fus obligée de m'arrêter à l'Hôtel Albion, à Québec. Après souper, ne voulant pas, toute seule comme j'étais, me rendre au salon public, je me demandai comment passer la "longue soirée, tout à