LE FRAMC-TIREUR PHILIPPE
Jouault ne pouvait pas être et ne fut pas remplacé , mais s'il n'existe pas, dans de certaines carrières, des successeurs immédials, on peut rencontrer quelquefois des types à coté,^
J'ai vu souvent à Paris un jeune homme qui me rappelait le regretté Jouault.
Quand il fréquentait une maison, on pouvait être sûr qu'il s'y montrait utile.
Ses aptitudes personnelles le rendaient même plus propre que son prédécesseur à opérer dans des salons artistiques. Il était musicien; il connaissait tous les pianistes et tous les chanteurs de Paris.
Fallait-il improviser une soirée? Philippe pouvait amener à domicile un nombre quelquefois exagéré d'exécutants plus ou moins célèbres.
Un accompagnateur manquait-il au dernier moment? Philippe était là.
La partie d'harmonium , dans le prélude de Bach, était-elle réclamée? Philippe la savait par cœur.
Voulait-on, séance tenante, la musique d'un couplet de circonstance, Philippe l'écrivait, le faisait chanter ou le chantait.
Demandait-on une charade, une comédie de société? Philippe.
Se trouvait-il dans la pièce un rôle, deuiL rôles quepersonne ne voulait accepter ? Philippe, Philippe.
Enfin les jeunes personnes désiraient-elles, à la dernière heure d'une soirée, faire un tour de valse ou de polka? M. Philippe, Philippe, Philippe! Et M. Philippe se jetait sur le piano et jouait le morceau demandé dans un mouvement imperturbable.
Je ne pensais pas plus à Philippe qu'à Jouault quand je rencontrai, dans une rue de Besançon, un petit franc-tireur breton qui ressemblait, à s'y méprendre, à la grande utilité que je viens d'esquisser.
Je«tournai autour de lui avec curiosité.
— Vous me reconnaissez donc? me dit-il.
— Certainement, et c'est ce qui m'étonne : Philippe , franc-tireur et Breton?
— Franc-tireur d'état, et Breton de cœur.
— Mais pourquoi et comment?
— Vous savez, me répondit-il, que j'ai toujours été dévoré du désir d'être utile. Or, que voulez-vous que fasse un mondain tel que moi quand il n'y a pas un salon d'ouvert à Paris? L'été, je consens à rester inactif; mais dès que revient la fin de l'automne, j'ai soif de Paris, et je puis ajouter, sans. trop de présomption , que Paris a besoin de moi.
Je parle du Paris que nous avons connu dans le bon temps.
Mais, cette année, que faire? Je me trouvais, ail
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commencement de la guerre, au château de , en
Bretagne. Nous étions installés là comme des princes, le comte et la comtesse de P..., leurs trois filles , leurs deux fils et moi , sans compter les voisins et amis , qui habitaient ou fréquentaient assidûment' la maison.
Nous menions Fexistence la plus douce. On se promenait le jour, on faisait de la musique le soir et on dansait une partie de la nuit.
A partir de la fin d'août , toute cette gaieté s'était envolée; on attendait les journaux avec impatience, on les lisait avec avidité ; on n'avait pas de nouvelles, on s'en plaignait; puis, quand les nouvelles arrivaient, on était désolé de les avoir reçues.
Un soir, le comte dit à sa femme : a Alice, ne vous inquiétez pas : je pars après-demain a^ec vos deux fils ; nous nous engageons tous les trois dans les francs-tireurs. Toute observation serait inutile. Nous avons signé pour la durée de la guerre. »
La comtesse ne répondit pas un mot, elle se leva, fit un signe à ses filles, et les quatre femmes allèrent s agenouiller dans la petite ' chapelle du château.
Je restai avec les trois volontaires, et je ne me permis aucune réflexion. L'horloge du salon sonna minuit, et nous nous séparâmes sans échanger une parole.
Dans ma chambre, je me mis à songer. Le comte n'avait fait aucune allusion au rôle que je tenais chez lui; mais quelle estime pouvait-il faire d'un homme, dans la force de Tàge, qui n'avait rien à sacrifier à son pays?
Je me disais : Voilà un vieux légitimiste qui part, avec ses deux fils, pour servir un gouvernement qu'il 8éteste; et moi, qui n'ai pas de famille et qui me suis toujours donné pour un libéral, je resterais chez lui inactif et seul avec les femmes! Et quand je serai de retour à Paris et qu'on me dira : « Où étiez-vous, que faisiez-vous pendant la grande guerre? » je serais donc forcé de répondre : « J'étais bien tranquille à la campagne; je jouais des charades et je tapotais des polkas sur le piano?» Non ! mille fois non !
Dès le matin, j'allai retrouver le comte dans son cabinet. Il étudiait des cartes géographiques. Je lui demandai s'il ne pourrait pas me faire admettre dans sa compagnie? Il m'enrôla sur l'heure, et voilà comment je suis franc-tireur breton.
Pour être xtout à fait sincère , je dois ajouter que je nourrissais un secret espoir : il me semblait qu'un jour ou l'autre cette légion devrait avoir sa musique et que j'en serais naturellement le chef.
Cette idée n'a pas eu de suite. L'uniforme a fait de pioi un soldat, la bataille en fera peut-être un