LES BONNES INTENTIONS DE FRITZ
sentez à oublier vos sentiments d'humanité et à sacriGer tous les jours quelques milliers d'hommes. Je vous en remercie. Cest bien, mais c'est cher. Maintenant, reposons-nous, jy
Ce serait bien simple , il me semble , et l'Europe et le monde lui seraient reconnaissants de ses bonnes intentions passant ainsi à l'état de faits.
Mais les princes ne sont pas accoutumés à voir les choses avec les yeux des gens naïfs.
Le champ de bataille est pour eux un spectacle égayé par l'éclat des armes , le son des trompettes et le tonnerre de l'artillerie. On se couronne de lauriers, on dîne très-bien aux frais des vaincus, et on couche à Versailles dans la chambre de Louis XIV.
Quand on rencontre les victimes de son ambition, les morts et les blessés , on les salue avec grande pitié, on les admire avec componction, et on fait un retour sur soi-même en songeant à sa propre immortalité.
Les conquérants sensibles feraient bien de se soumettre à une expérience facile et instructive.
Je leur propose de passer une nuit (ils n'en passeraient pas deux) dans le dortoir d'une ambulance. Ils se coucheraient dans un bon lit (je leur fais cette concession), entre deux tronçons humains amputés, l'un des deux bras, l'autre des deux jambes.
Ils consentiraient par humanité à se lever dix fois pour subvenir aux besoins de ces malheureux, le manger, le boire, et le reste.
Je vous jure que ces quelques heures ne seraient pas perdues.
J'ai connu, ou plutôt je connais un des pauvres amputés dont je veux parler. Il était garde mobile au bataillon des Vosges.
Au combat de' Cussey, il a reçu deux éclats d'obus aux bras, et la double amputation a été jugée nécessaire.
Pendant quelques jours, sa vie a paru en danger; mais enfin on a pu lui dire :
— Vous êtes sauvé.
— Ah! tant mieux, a-t-il répondu, parce que...
— Parce que vous vivrez, mou ami.
— Non, non, ce n'est pas cela que je veux dire. Je suis content parce que...
— Parlez donc !
Il fit un grand effort sur lui-même, et reprit à voix basse et en fermant les yeux :
— Parce que mademoiselle Henriette aurait pu croire que je l'avais oubliée.
— Qu'est-ce donc que mademoiselle Henriette?
— Ah! voilà : je devais l'épouser; ses parents me l'avaient promise , et j'avais même reçu son anneau, que je portais à ma main gauche. Mais puisque je