‹ Mes notes d'infirmierChapitre 23 sur 40 · LES BONNES INTENTIONS DE FRITZ · texte numérisé non relu

LES BONNES INTENTIONS DE FRITZ

n'ai plus de bras, je n'ai plus de mains, et alors, son anneau...

— Nous Tavons conservé, et le voici.

Nous vîmes deux grosses larmes couler de ses yeux, et il baisa religieusement Tanneau qui lui fut présenté. Un de nous lui dit :

— Que devons-nous en faire?

— Laissez-moi réfléchir, répondit-il, je vous le dirai demain.

Le lendemain, j'allai trouver mon pauvre voisin :

— Eh bien , avez-vous réfléchi? Que puis-je faire pour vous?

— J'aurais voulu écrire à mademoiselle Henriette. J'ai toute ma lettre dans la tête; mais comment voulez-vous...?

Et il me montrait ses deux moignons.

— Attendez, lui dis-je, j'ai là du papier, une plume et de l'encre,

— Merci, monsieur, c'est ce que je voulais.

J'écrivis alors sous sa dictée :

tt Mademoiselle Henriette ,

)) Je me suis bien battu et j'ai perdu mes deux bras. Un, ce ne serait rien, mais deux, c'est trop. Je n'ai plus le droit de vous aimer, quoique je vous aime toujours. Je vous rends .votre parole et votre anneau, que je ne peux plus porter. Vous en épou-

serez un autre; mais je vous prie d'attendre six mois, afin que je puisse me faire à cette idée, et surtout que ce ne soit pas François B... Après cela, vous pouvez épouser celui que vous voudrez , excepté aussi Paul F..., et vous oublierez celui qui ne vous oubliera jamais.

» P, S. Dites à ma mère que je n'ai perdu qu'un bras et que je vais très-bien.

» Un de ces messieurs vous écrit pour moi. Vous comprenez pourquoi je ne signe pas.

n JoSEPH-ÉmILE S...,

» pour la vie. »

Monsieur Fritz, vous êtes jeune, vous êtes bon. Mademoiselle Henriette habite un territoire conquis par vos armes. Ne lui ferez-vous pas parvenir la lettre du pauvre fiancé?

Dire et faire.

La maison était pleine d^enfants. C*est à la campagne, dans un département voisin de la Savoie , à Tépoque de la guerre. Il y avait là cinq petites filles et quatre petits garçons, tous de la même famille. Supposez qu*une tempête éclate sur une forêt peuplée d*oiseaux ; un nid se trouve plus abrité que les autres ; alors les frères , les sœurs et les cousins se rassemblent dans cette retraite oubliée par Torage.

Donc les pères étaient restés chez eux , au poste ou au péril. Ils avaient renvoyé leurs femmes et leurs enfants chez Fonde Théo. Celui-ci est un homme de trente-cinq ans. Sa part d'enfants est de trois. Sa femme est avec lui, ainsi que ses deux belles-sœurs. Total : un homme, trois femmes, neuf enfants.

C'était, on le sait, à Fépoque de nos désastres.

Les enfants ne comprennent pas bien les soucis

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de Tàge viril, et les malheurs de la patrie sont ppur eux semblables aux autres douleurs. Ils pleureront en voyant pleurer leur mère; mais, une minute après y ils n'y penseront plus. Des oiseaux!

Cependant , tous les soirs , ils faisaient taire leur babillage, au moment où un exprès, envoyé à la ville, apportait le journal du département.

L'instant était solennel. Avec quelle angoisse on développait le papier humide, avec quelle curiosité inquiète tous les yeux couraient aux dernières dépêches, et de quelle voix altérée le lecteur annonçait les bonnes nouvelles, qui devaient être démenties, et les mauvaises, qui devaient être confirmées!

Puis les femmes poursuivaient silencieusement leur tâche de couture ou de crochet, les enfants reprenaient le jeu interrompu, et Thomme restait accablé ou marchait à grands pas en murmurant parfois : u II faudra partir! il faudra partir! )>

On arrive ainsi au mois d'octobre.

Un soir, au milieu des dépêches anxieuses, le journal donna cet avis : ce Le citoyen Sombernon, vigoureux républicain, vient d'être envoyé par le gouvernement de Bordeaux pour organiser et pousser la défense nationale dans notre département. »

ce Sombernon ! s'écria Théo, Anatole Sombernon, je l'ai connu. Nous avons fait notre droit ensemble. Républicain? oui; ils l'étaient presque tous. Vigou-

reux ? non. C'est un 'garçon entreprenant , enthousiaste, capable de dévouement surtout envers lui-même, pfus remuant qu'actif, plus verbeux qu'éloquent, plus brillant que distingué. C'est un esprit vif dans une intelligence limitée. S'il est dans le pays, il viendra me voir... Après cela, une visite ici pourrait le compromettre; pui$ il est sur la route du pouvoir, dont il a soif , et de la fortune, dont il a besoin. Quand on a tant à penser à soi, on oublie vite les autres! Non, il nç viendra pas. »

Le lendemain matin , la voiture qui fait la correspondance du chemin de fer s'arrêtait devant la porte de la villa, et on en voyait descendre un petit homme mis avec une certaine recherche.

Ce personnage était maigre, sec, anguleux. 11 avait l'air d'avoir été serré très-longtemps dans une boîte privée d'air. Sous un habit noir, assez râpé quand il était vu de près, s'étalaient les deux revers d'un gilet blanc, qui semblait faire remonter son jeune propriétaire à l'âge de notre première république. Seulement il arrivait un peu tard en saison, et l'humidité d^ l'air avait altéré la rigidité de ses pointes.

— Sombernon, c'est toi! Sois le bienvenu. Que puis-je t'offrir? Veux-tu te reposer un moment?

— Je ne me repose jamais.

— Veux-tu prendre quelque chose?

— Je ne mange pas.

— T'asseoir dans le salon?

— Je ne m^assieds plus.

— Je ne puis te présenter encore à ma femme et à mes belles-sœurs; mais, en attendant* leur lever, nous pouvons faire un tour de jardin. Tu passes au moins toute la journée avec nous?

— Je ne prends pas d'engagement; je suis une dépêche volante, et en me recevant, tu donnes Thospitalité à un éclair.

Ils entrèrent bras dessus bras dessous dans le jardin. Les enfants étaient alignés deux par deux sur quatre rangs, et Faîne des garçons marchait en tête, tenant à la main un drapeau tricolore de papier. Ils chantaient tous ensemble :

Voilà mon drapeau , c*est bleu , blanc , rouge ; Voilà mon drapeau, rouge, blanc, bleu.

— Cest très-bien, dit Sombernon. Ils ont déjà du patriotisme. Montre-moi tes enfants, mais sans les déranger; tu comprends que je ne dois froisser en rien la discipline militaire.

— Voici, répondit Théo, mon fils et mes deux filles; les autres sont mes neveux et nièces.

— Ils sont tous très-gentils, très-gentils, surtout les tiens.

Et les deux amis poursuivirent leur promenade ,

pendant que les enfants chantaient en continuant leur exercice :

Chacun à son rang ! Celui qui bouge Reçoit une tape et sort du jeu.

Voilà mon drapeau , c'est bleu , blanc , reuge ; Voilà mon drapeau, rouge, blanc, bleu.

Que les émigrés soient à Carouge Quand les francs-tireurs marchent au feu.

Voilà mon drapeau, c'est bleu, blanc, rouge; Voilà mon drapeau, rouge, blanc, bleu.

— Ma foi , dit Sombernon , je ne sors pas de mon caractère en venant te voir, car je puis croire que je fais ici de la propagande militaire.

— Eh bien, mon pauvre ami, qui nous eut dit, il y a quinze ans, quand nous étions ensemble à Paris, que nous verrions tant de désastres et tant démines?

— Cest la faute de...

— Oui, de lui et des autres, et de bien d'autres encore.

— Mais tout n'est pas perdu.

— Que le ciel t'entende I

— Nous avons la République, qui doit nous sauver.

— Alors que ta République vivel

— Oui , nous vous sauverons malgré vous. Je dis

VOUS, parce que je crois bien que tu n*es pas des nôtres. Tu vis à la campagne, en famille, dans ta propriété; et puis je me souviens que, même étant tout jeune, tu avais déjà les idées vieillottes et les opinions surannées.

— Pardon, je suis resté fidèle à d'anciennes aflTections qui sont trop respectables pour être défendues; mais je suis de mon pays avant d'être de mon parti , et je suis prêt à servir ta république, et même celle de Flourens, si elle doit sauver notre honneur.

— Ne confondons pas : c'est la mienne qui est la bonne.

— Alors je sers la tienne.

— Nous faisons de grandes choses; nous levons un million d'hommes. Tel que tu me vois, je frappe du pied la terre, et il en sort des soldats.

— Tu es donc devenu un homme de guerre?

— Pourquoi pas? Quoique tu aies fait ton droit, et peut-être parce que tu as fait ton droit, tu as conservé quelque prévention contre les avocats? Mais tu oublies donc que c'est la profession qui exige et qui donne les connaissances les plus étendues et les plus variées? L'avocat doit tout apprendre et tout savoir. Si j'ai plaidé pour un chapelier, je sais comment on fabrique un chapeau; pour un architecte? je puis construire une maison. Si je

plaide un procès politique, je deviens un homme politique. Aussi, regarde : nous sortons tous du palais. Affaires étrangères, Intérieur, Guerre, Finances, avocats, avocats, avocats, avocats! Tant pis pour les discrets et les modestes ! Nous avons la parole pour nous faire connaître, et l'intelligence pour nous soutenir. Nous sommes les chefs et les maîtres. Oui certes, je suis un homme de guerre. Je ferais aussi bien un administrateur, un financier ou un diplomate. Je manie la plume et Tépée. Je fais des discours, des proclamations, des ordres du jour. Les lettres des généraux que tu lis dans les journaux, c'est moi qui les rédige. Je distribue les nouvelles, je leur donne le style et l'accent. En un mot, je fais du Gambetta. Tu frémis?

— Moi! pas du tout. J'avoue même que ton Gambetta me va assez. J'aurais préféré qu'il fût nommé par la nation; mais, à cela près, l'énergie dont il fait preuve peut seule nous sauver.

— C'est un grand homme. Cependant il n'a pas plus de mérite que les autres. Il est notre portedrapeau et nous le soutenons; mais j'en connais plus d'un qui serait capable de prendre sa place. Je n'aime pas à parler de moi, tu le sais; cependant je crois, sans vanité, que je ferais et que je fais autant que lui. J'organise des armées; je fais fondre des canons et des fusils» j'en fais acheter en Angle-

terre, en Suisse, en Amérique. Je dresse des plans, je pâlis sur les cartes, je fais de la stratégie.

Tout en causant ainsi , les deux promeneurs se retrouvèrent près des enfants , qui ,. cette fois , dansaient une ronde en chantant :

Des soldats

Pour la guerre, J*en cherche et n'en trouve guère ;

Des soldats,

Des soldats, J*en cherche et n'en trouve pas.

— Ah! petits enfants, s'écria Sombernon, vous ne trouvez pas de soldats? Eh bien, moi, j'en fais. Oui, je parcours la France en disant : Levez-vous! sauvons notre mère ou sachons mourir avec elle! Que celui qui n'a pas de fusil prenne une faux, un bâton. Lâche est celui qui déserte le poste d'honneur I Que les femmes , que les enfants s'arment et marchent avec nous ! . . .

— Bien, bien, mon ami, dit Théo avec des larmes dans les yeux , laisse les enfants , mais moi je suis là. Partons!

— Comment? partons !

— Oui; depuis longtemps j'hésitais, tu me décides, je vais m'engager avec toi.

— Avec moi? Comment Tentends-tu?

— Sois officier, je serai soldat.

— Mais tu as trente-cinq ans. ,

— Comme toi.

— Mais ta femme , tes enfants?

— Je quitterai tout. Je te suis.

— Mais je ne pars pas, moi.

— Comment?

— J*ai trente-cinq ans.

— Comme moi. Ne disais-tu pas : Lâche est celui qui déserte!... Que celui qui n*a pas de fusil...

— Mais ma femme, mes enfants?

— Je te croyais garçon.

— En effet ; mais si je suis garçon , je puis me marier; si je me marie, j'aurai une femme; si j'ai une femme, j'aurai des enfants.

— Alors tu te bornes à recruter?

— N'est-ce pas assez?

— 7"^ fais des soldats, mais...

— Mais je n'en suis pas.

— Eh bien, moi, je n'en fais pas, mais j'en suis.

— C'est très-bien, très-bien, très-bien! A quelle heure passe la voiture qui correspond avec le chemin de fer?

— La voici justement devant la porte.

— Je la prends. Conducteur, conducteur!

On traversa encore le groupe des enfants qui se trouvaient dans la cour. Théo leur dit en passant :

■ — Mes enfants vquand vous chanterez votre ronde des soldats, au lieu de dire au dernier vers :

J'en cherche et n'en trouve pas ,

vous direz à Tavénir :

J'en fais , et je n'en suis pas.

Et pendant que Sombernon se hissait dans le coupé de la voiture, les voix enfantines lui criaient à percer le tympan :

Des soldats

Pour la guerre , J'en cherche et n'en trouve guère;

Des soldats,

Des soldats, J'en fais , mais je n'en suis pas.

Le cas de Richard Wagner.

Le roi de Bavière aime la musique de Richard Wagner. Si ce goût n*est pas dans Tordre de la nature, il est du moins dans Tordre des faits, et je le sais partagé par un certain nombre de personnes d'un jugement presque sain.

Mais parce qu'on aime les œuvres d'un compositeur et le compositeur lui-même, ce n'est pas une raison pour faire de lui son ministre dirigeant, et le généralissime de toutes ses armées. Or, si c'est à Richard Wagner que nous devons la guerre et le siège de Paris, nous allons le démontrer surabondamment.

On se souvient de la chute exemplaire du Tannhauser à l'Opéra de Paris; mais on ne sait pas tout.

Les échecs dramatiques sont toujours attribués à la cabale, par les auteurs du moins, et plus la chute a été éclatante, plus elle fait reconnaître l'effort de l'ennemi, et par conséquent la puissance de Touvrage attaqué.

La colonie allemande de Paris, qui était très-dévouée à ses nationaux, ne prit pas son parti de Taffront infligé à Tart germanique , et elle tenta une revanche.

Il fut décidé que le Tannhauser, joué à TOpéra devant un public ignorant et prévenu, serait représenté dans un salon privé, devant Télite de la société étrangère... et même parisienne : il fallait bien admettre des Français dans cette cour souveraine, puisqu'on voulait imposer à la France Fouvrage et le compositeur. Seulement on ne voulait que des juges bienveillants.

Il ne s'agissait pas de critiquer, mais d'applaudir, et la comtesse de L..., chez qui devait se donner la fête expiatoire, avait soin de prévenir que la justice était inutile , et que Findifiiérence serait coupable.

L'exécution eut lieu au jour dit. Madame Viardot, et un ténor dont j'ai oublié le nom, chantèrent la partition avec une conscience parfaite, et le public épuré se comporta très-courtoisement.

A la fin de chaque morceau , toutes les mains se joignaient pour produire ce qu'on appelle un ap* plaudissement prolongé.

Plusieurs fois même, sur un signe encourageant de la maîtresse de la maison, la salve fut répétée.

Les artistes saluaient, et les spectateurs tournaient les yeux vers le fond de la salle, où Wagner

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