Futilités parisiennes
Le tout fut expédié par le chemin de fer, grande vitesse et franc de port.
Le châtelain et sa femme voyaient avec stupéfaction les caisses se remplir. Ils n'osaient dire un mot. Le grand-duc les mit à Taise en leur disant avec componction : « Droits de la guerre I »
La famille revint. Le renard fit une seconde visite à la poule. La poule présenta au renard tous ses petits poussins, et le renard croqua, sans plus de façon, la mère et les enfants.
Vahhé Villion.
Nous avions avec nous deux prêtres catholiques et un pasteur protestant. Nos deux abbés étaient , je ne dirai pas des libres-penseurs, loin de moi cette idée! mais des indépendants. Ils acceptaient la discipline ecclésiastique dans toute sa rigueur, mais, hors de Téglise, ils ne connaissaient pas de loi, et ils étaient loin de donner l'exemple de la régularité aux repas et de Fexactitude à Tappel.
Le billet de logement n'existait pas pour eux. Ils trouvaient toujours un lit chez un curé ou dans un couvent. Les heures de départ et d'arrivée les laissaient indifTérents. Ils cheminaient à leur façon, manquant régulièrement le chemin de fer, se rat^ trapant aux branches, c'est-à-dire aux diligences, charrettes ou cacolets; ils se perdaient deux fois par semaine et finissaient par se retrouver.
Tous deux, maigres, actifs, audacieux, ne faisant pas leur devoir pour faire davantage, bref, deux
chefs d'aventure égarés sous la soutane» bons francstireurs, médiocres soldats.
Nous les appelions les deux brûlots de Tambulance.
Après leur avoir ainsi dit leurs vérités, il ne reste plus qu'à les nommer : Tabbé Faivre et Fabbé Villion.
Le premier est bien connu dans l'armée, le second s'y est fait connaître.
L'abbé Villion dirige l'établissement de Saint- Léonard, fondé en 1865 par la ville de Lyon, pour la réhabilitation des libérés soumis à la surveillance.
Lorsque se forma la pi^emière ambulance lyonnaise, il fut des premiers inscrit.
Nous partîmes le 10 octobre 1870, au nombre de soixante-quinze, nous dirigeant vers les Vosges, et dès le quatrième jour nous avions perdu l'abbé Villion. Il s'était attardé dans Belfort, où plusieurs compatriotes tenaient garnison. Il avait une lettre pour l'un, une pièce d'or pour l'autre , une poignée de main pour tous, et, naturellement, il avait manqué le départ du dernier train.
Nous le retrouvâmes dans la Haute-Saône courant à droite et à gauche, s'arrètant dans tous les villages pour voir les malades et les mourants.
Puis, quand se livrèrent les combats de Cussey, d'Étuz, d'Auxon, il fallait le voir avec son grand
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crucifix et sa vaste éponge, conduisant vers ]e champ de bataille les voitures et les voituriers qu'il avait entraînés par persuasion, ou à prixM*argent , ou encore de vive force , traversant la vallée de Châtillon àCussey, sous une pluie d'obus, avec le docteur B..., qui opérait dans la maison de Paille, se penchant sur les malheureux qui allaient mourir, pour leur donner les sacrements, versant Teau de son éponge aux lèvres altérées et les paroles de consolation aux oreilles attentives.
Puis il ramenait les blessés transportables et rentrait , le cœur plein de joie, quand il avait pu soulager quelques douleurs du corps ou de Fâme.
Deux traits en courant :
A Auxon , il aperçoit un zouave qui avait Tépaule droite cassée. Il va vers lui.
— Mon aumônier, dit le blessé , allez d'abord à mon camarade que vous voyez là à dix pas; il est plus pressé que moi. Quand vous l'aurez fini, vous reviendrez à moi. Mais vous reviendrez, n'est-ce pas?
A Cussey, un caporal du 85' avait eu la main meurtrie par un coup de feu. Le docteur B... venait de l'amputer de quatre doigts.
— Voulez-vous me rendre un service? dit-il à l'abbé Villion. Mettez la main à gauche, dans ma capote. Mon argent est juste dans la poche dont la main me manque. Retirez quinze francs.
— Mais j*en sens plus de quinze.
— Eh bien! n'en retirez que quinze et faites-moi le bonheur de les remettre au plus tôt au capitaine Fontaine, du 85'. C'est la solde d^ mes hommes d'escouade. J'ai été blessé avant d'avoir pu les payer. Merci.
Nous avons su depuis que le brave caporal est devenu sous-lieutenant.
Mais c'est pour la seconde campagne qu'étaient réservées les grandes émotions.
L'abbé Villion voulait rentrer dans ce Belfort d'où il avait failli ne pas pouvoir sortir. Le 15 novembre, il se met en route avec les docteurs B... et C... et quelques-uns de nos infirmiers.
La petite escouade passa par la Suisse et rentra en France par Boncourt , croyant naïvement qu'elle allait pénétrer dans une ville assiégée par les Prussiens. Je sais bien qu'on avait dit à ces aventureux qu'ils pourraient y réussir; mais qui leur avait donné cette assurance? Des Prussiens.
Pendant dix jours ils furent promenés avec égard» congédiés, rappelés, envoyés de Fontaine-sous- Rougemont à Mulhouse, du général Caïphe au général Pilate , et finalement réexpédiés au point de départ, à Lyon.
L'abbé Villion insista. Il avait un grand nombre de lettres à remettre aux dssiégés et beaucoup de
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petites sommes qui finissaient par composer une somme assez importante. Il avait, d'ailleurs, Foreille du général Treskow, et un des officiers ennemis Taccueillait avec force courbettes.
Il errait dans les lignes prussiennes, attendant toujours une permission qui n'arrivait jamais, ou cherchant une occasion qui ne se présentait pas.
A Chaux, il rencontre sur la route le jeune et aimable officier (l'homme aux courbettes), qui lui dit d'un ton aussi gracieux que sarcastique :
— Monsieur l'abbé Villion, vous êtes prisonnier.
— En quelle qualité?
— En qualité d'espion^
Et sans plus de cérémonie ,. on charge le pauvre abbé sur un tombereau garni de quelques brins de paille, en compagnie d'un de nos infirmiers, qui avait voulu suivre sa fortune, et d'un notaire de* la Haute-Saône, qui avait tenté d'aller voir ses fils attaqués du typhus dans Belfort.
La voiture était escortée par quatre soldats qui , à chaque instant, armaient leur fusil avec aff^ectation, comme s'ils allaient s'en servir.
Ces Allemands ont des plaisanteries funèbres.
Après le plaisir de fusiller efiectivement un homme, leur plus grande joie consiste à lui faire croire qu'ils vont le fusiller.
Les trois prisonniers furent ainsi conduits à Cha-
pelle-sous-Rougemont et jetés au cachot avec les malfaiteurs.
Le lendemain, 2 décembre, à quatre heures du matin, par un froid de 15 degrés, ils furent remis sur la même voilure et continuèrent, sous, la conduite des mêmes gardes , leur triste pèlerinage.
On fit halle à Cernay pour reposer... les chevaux. Aussitôt toute la population entoure les malheureux grelottants. Chacun, en dépit de la surveillance dont ils étaient Tobjet, leur offrait à Tenvi des chaussons, des vivres, des chemises. Une pauvre fille ouvrait furtivement sa fenêtre, jetait son chàle, et se cachait comme si elle avait commis un crime. Si un peintre avait été là! .
Et les femmes pleuraient et les hommes frémissaient. Allemande, cette Alsace si noble et si francafse l
A minuit et demi , on arrive à Colmar.
Les prisonniers sont logés dans un corps de garde infect. Le lendemain, on est à Strasbourg.
Pendant dix-sept jours, Tabbé Villion est tenu au secret, accusé d'espionnage (les Prussiens doivent pourtant s'y connaître) ; interrogé d'une façon insidieuse, pressuré, menacé d'être fusillé (toujours la plaisanterie tudesque); bref, dix-sept jours d'inquisition, de transes, d'angoisses.
Entre nous, je crois qu'on voulait mettre la main
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sur Targent; mais il était bien caché, et les juges durent y renoncer.
L'abbé fut donc acquitté et renvoyé. Revenir de Strasbourg, cela s'appelle maintenant revenir en France!
La troisième campagne fut moins accidentée.
Notre objectif était encore Belfort. Cette fois nous avions le légitime espoir d'y entrer. Nous suivions une nombreuse armée qui devait... mais n'en parlons plus.
L'abbé Villion était tenu en respect. Oh surveillait de près son zèle excessif. On lui mit la bride et le bridon, et on parvint ainsi à l'arrêter dans ses écarts.
Son bonheur, alors, s'il se trouvait dans une ville, était de passer sa vie à la gare du chemin de fer. C'est là qu'il pouvait, comme il le dit, attendre de «nisère fortune. Il distribuait des montagnes de fromage et de pain , et répandait des fleuves de vin et de café.
Il faisait là des rencontres étranges, des connaissances et des reconnaissances. Quand un soldat lui disait : a Je vous ai déjà vu quelque part » , il était au ciel. Si un zouave l'avait appelé par son nom, il lui aurait donifé le ciel sans confession.
Notre excellent aumônier est rentré dans sa colonie pénitentiaire. Il aime à se rappeler et à rappeler ses aventures.
Mais ne lui en demandez pas le récit. Il a vu tant de choses à la fois! c'est un vase trop plein qui déborde. Il s'est grisé du vin qu'il a fait boire et des dangers qu'il a courus. Il mêle une histoire avec . l'autre, confond le juge avec le général, le nom avec le visage, la date avec l'événement.
Il saute de branche en branche, sans qu'il soit possible de le suivre dans son vol. Il monte tous les jours sur sa locomotive; mais il a mal dirigé ses aiguilles,, et il envoie à Toulouse ]e train de Bordeaux.
Excusez-moi, mon cher abhè, si je corrige par quelques gouttes d'absinthe le miel que je vous verse.
Quand on a dit beaucoup de bien d'un homme, il convient d'en dire un peu de mal, ne fût-ce que pour ne pas l'exposer à la jalousie de ses semblables.
Le voiturier Questin.
On s'intéressera toujours aux aventures d'Ulysse; cela tient peut-être à la façon dont elles ont été racontées, car bien d'autres hommes ont erré loin de leur pays, laissant leur femme à la maison, ont souffert, n'ont pas aimé, et sont revenus vieillis, ou ne sont pas revenus. Cependant personne ne songe à eux. Evidemment cela doit tenir à cette cause, que s'il y a eu plusieurs Ulysses, il n'y a qu'un Homère.
Celui dont nous voudrions raconter la petite odyssée, était un cultivateur des environs de Gien, nommé Questin.
Il était venu un jour au marché de la ville avec deux sacs de blé. Il tombait dans un mauvais moment. A peine était-il arrivé, qu'un citoyen portant uniforme lui dit :
— L'ami, vous allez nous suivre, vous, votre cheval et votre carriole.
— Comment cela?
— Oui, vous êtes réquisitionné.
— Réqui... comment dites-vous?
— Réquisitionné.
— Je ne comprends pas : je suis de la campagne.
— Vous allez comprendre.
On lui présenta la feuille imprimée, timbrée et signée. Le maire lui affirma qu'il n'y avait aucune résistance à faire, et qu'il allait incontinent suivre notre ambulance.
— Mais mon blé?
— Votre blé, vous allez le décharger et le laisser là.
— Comment? sur la place?
— Soyez tranquille, il ne sera pas perdu.
— Mais, mais...
— Il n'y a pas de mais...
Et Questin partit avec nous en maugréant. On chargea sa voiture de tout autre chose que de ses denrées, et en route! En route pour quel pays, pour combien de temps?
A deux kilomètres de la ville, il s'écriait : ci Mon blé , mon pauvre blé ! »
A quatre kilomètres : « Ma femme et mes enfants! j'en ai quatre. »
A six kilomètres : «Habits, chaussure et linge, je n'ai rien que ce que j'ai sur moi! »
fc
I/B VOITURIER QUESTIN. 141
A huit kilomètres : a Maïs vous ne savez pas tout : ma femme est grosse et doit accoucher ces jours-ci. Pouvez-vous me dire si j'arriverai à temps? »
A dix kilomètres : a J'ai quatre garçons; aurai-je mon cinquième ou. ma première fille? »
Le lendemain, son premier mot fut celui-ci :
tt Pourvu qu'on ait vendu mon blé! r>
Il était déjà loin de chez lui.
Il fit ainsi toute une campagne, puis une seconde, croyant toujours qu'il allait retourner à Gien. Il finit par voir qu'il s'en éloignait de plus en plus , et qu'il lui était impossible de retourner en arrière. L'eùt-il pu, qu'il se jetait inévitablement dans la gueule des Prussiens.
Il fut ainsi dé toutes les expéditions, portant des bagages et des vivres, rapportant des malades et des blessés, assistant de loin aux combats,
c Comme assistait Comus aux agapes célestes , Pour apprêter les mets et réparer les restes, i
Quand l'armée passa de la vallée de la Loire dans celle de la Saône, il alla au marché de Chagny pour demander le cours du blé. Tout avait augmenté, tt Pourvu, dit-il, qu'on n'ait pas vendu mes deux sacs ! »
Mais le lendemain, songeant au péril que courait son chargement, il »' écriait : « Décidément, j'ai-
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merais mieux que mon blé fut vendu et que Fargent eût été donné à ma femme. Je ne sais pas si je vous ai dit qu'elle est... Ah! oui, je vous Pai dit. »
Une autre fois, il nous communiquait ses réflexions intimes : a La blouse et le pantalon , ça va toujours; mais voilà plus d'un mois que je porte la même chemise. Je voudrais bien en avoir une autre ou faire laver la mienne. Si je pouvais une fois trouver un lit, je me coucherais, et pendant ce temps-là on blanchirait ma chemise. »
Ainsi vécut avec nous, pendant plus de deu'x mois, ce voiturier, militaire malgré lui, qui avait quitté sa maison , son blé , sa femme et ses quatre ou cinq enfants.
Combien d'existences pareilles ! Nous avions dans nos bagages une voiture publique de Saint-Pourçain, une autre (service à volonté) de Moulins, et enfin un omnibus venu on ne sait d'où, mais appartenant à V Hôtel de Paris ^ et faisant la correspondance du chemin de fer. Dans quelle ville était sis cet hôtel de Paris? Avec quel chemin de fer était-il en correspondance ? Mystère , mystère !
A Besançon , Questin apprit que le blé avait encore augmenté. Il fut sur le point de s'écrier : a Pourvu que le mien ne soit pas vendu! » Mais la réflexion arriva avant l'exclamation, et se reportant par la pensée à son pays, à sa maison, il se disait :
LE VOITURIER QUESTIN. U3
tt Puisque je suis inquiet de ma femme, elle doit être inquiète de moi. Si je pouvais lui écrire! Mais les lettres n'arrivent pas ; et puis » comment me répondrait-elle ? Je n*ai pas d'adresse; je suis un coureur de grands chemins. ti>
Qu'est-il advenu de Questin, de sa femme, de son blé , de ses enfants ?
On plaint les soldats qui souffrent et s'exposent. Mais au moins sont-ils soutenus par le sentiment du devoir, par l'attente d'un grade ou d'une croix. Ne doit-on pas un souvenir à ceux qui ont supporté les mêmes fatigues , et peut-être couru les mêmes dangers, sans perspective d'avancement et sans espoir de récompense. L'homme dont nous parlons n'aura pas même la satisfaction, quand il sera vieux, de raconter ses campagnes. Pourquoi irait-il dire à ses petits-enfants : a J'étais de l'armée de la Loire, j'étars de l'armée de l'Est? d U n'y a vraiment pas là de quoi se vanter.
Monsieur Virgule.
Dans une de nos étapes , nous avons fait la counaissance d'un original fieffé. On trouve encore en province de ces vieux types qui semblaient perdus, et qui apparaissent comme des monuments d'un autre âge.
Cest en Franche-Comté qu'il nous a été donné de découvrir monsieur... Ah! me voilà bien embarrassé. Si j'ai su son nom, je l'ai oublié. Toutes les fois qu'il nous est arrivé de parler de lui, nous l'avons appelé, entre nous, M. Virgule. C'est donc sous ce nom que je vais le présenter.
C'est un bonhomme de soixante et quelques années, bien planté, solidement construit, aux larges épaules, au teint coloré et rustique. Ses cheveux sont encore abondants, bien qu'ils aient passé du châtain au blanc, couleur à laquelle ils se sont définitivement arrêtés.
Il est ferré sur la religion et la morale ; mais , par-deséus tout, il est de première force sur la ponc-