SUBTILITES
Pour aller me noyer je marchais vers la grève.
€ Bah ! faisais-je, la vie est longue et la mort hrève.
« Et puis, en fin de compte, on ne meurt qu'une^ j'ois '
— En es-lu sur ! » me dit soudain l'étrange voix
Oui me répond tout bas quand je suis solitaire.
Ce mot mystérieux me cloua contre terre.
Et. doucement, la voix reprit : < Ne sais-tu pas
« Oue vivre, en vérité, c'est mourir pas à pns ?
« Songe qu'au sablier du temps tombe le sable
< Et qu'en tes poings serrés il coule insaisissable
« Sans qu'à nul <les moments qui semblent les plus lieris
« Tu puisses jamais dire : Arrête, je te tiens!
« Songe que le présent se sauve à la même heure
« nuil arrive, fuyard qui n'a point de demeure.
. Regarde aulour do loi vers quel lointain sans fond
• Les choses el les faits elles (""Ircs s'en vonl,
« Peuple nomade qui, tandis qu'on le dénombie,
« Disparait, ne laissant rien, pas niùme son ombre,
• Songe aux amis perdus, songe aux amours trahis, « Songe à tant de tombeaux par la mousse envahis
i Et qui font de ton cœur un vaste cimetière.
• Regarde en toi, (luels flots d'idée et de matière « A travers ton esprit et la chair ont passé
• El dont ton souvenir obscur est Vin-pace.
€ Dans celte catacombe essayons de descendre.
« Les yeux sont aveuglés aux tourbillons de cendre
« Hue nos pas font jaillir du désert ténébreux.
« Hue de gens abolis ! Comme ils sont peu nombreux
4 Ceux que nous évoquons de ce vieil ossuaire !
< Combien dont tu ne peux, en levant leur suaire,
» Te rappeler l'image et dire encor le nom !
» Combien dont tu ne sais plus rien de rien, sinon
• Mu'ils ont vécu ! Pourtant, tous ces paies fantômes, « C'est toi ; c'est par ton cœur qu'ont roulé leurs atomes ;
Ce (ju'ils sentaient alors, c'est toi qui l'as senti, Quelque ancien toi, depuis longtemps anéanti,
« Que ton toi d'à présent n'ose plus reconnaître.
« Parmi tous ces défunts qui formèrent ton être.
Cherche-toi dans toi-même, et vois sous quels oublis
" Les vivants que tu fus dorment ensevelis.
\'l mi: s PAU MHS
« Kl ccsl la mort qxic lu ili-siics ! Mais ton rùvo
< Kst loiit réalisé, inouranl qui meurs sans Irovo,
« O toi donl chaque instant est aussilùl jadis,
« 'l'oi ili>nl chaque soupir cliantc un '/'- /iriifiiin/i.^ !
• Va, si la mort te i)lail, bois, la coupe en est pleine.
• Mais au lieu de vouloir la vider d'une haleine,
> Mois-la par petits coups, fais durer ton jilaisir,
• Hois-la comme un bon vin qu'on savoure à loisir,
= Vieux, rare, et que son prix su rend plus délectalilc
» Les yeux extasies, les coudes sur la table,
» liois comme un sage et non comme boit le IttHnil.
<> ilonsumc ainsi la vie à mourir en détail.
• <^»ue la mort longuement, j.'outte à goulle, l'enivre.
• l.a meilleure des morts, c'est de se laisser vivie. «
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