‹ Mes petits papiers 1860-1870Chapitre 1 sur 10 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Le jour de ma naissance, TOpéra donnait

Robert le Diable. Malgré la crise ministérielle,

annoncée depuis quelques jours, les fonds pu-

. biics étaient cotés à 108 fr. 40. D'éloquents

/ articles réclamaient Tamnistie, et Torgane offi-

"^ ciel du gouvernement d'alors, répondant aux

plaintes amères des journalistes du temps,

' avait déclaré fièrement, le matin même, que

la police recherchait sans relâche les auteurs,

Q naturellement inconnus, de plusieurs crimes

(r célèbres.

i Séduit sans doute par cette rassurante décla-

o ration ou curieux de connaître le dénouement d'une crise qui mettait en [)résence M. Thiers

nais de Blancmisseron, sur la frontière de Belgique, où, depuis de longues semaines, navié d'ennui, je contribuais à grossir les recettes de rÉtat en qualité d'employé des douanes.

Pendant d'interminables journées, la pensée absente et vagabondant dans ce Paris où je m'étais juré de me faire une place, j'avais fait |)eser des voitures de charbon, compter des sacs de chicorée et vider des malles de voyageurs. Puis, un jour, comme le ciel était plus gris, la plaine plus plate et la solitude encore plus grande que de coutume, j'avais pris mon mince bagage, remis ma démission à la Direction de Valenciennes et renoncé aux cent francs mensuels, prix de ma servitude administrative.

Maintenant il n'était plus temps de rélléchir. Encore un pas et j'allais pénétrer dans les bureaux de rédaction du Coumer de Paris, journal politique quotidien, dans lequel écrivait un ancien camarade, M. A. de Fon vielle. J'étais certain que ce bon garçon, un peu taquin, un peu gouailleur, mais de cœur chaud et généreux, me tendrait la mairi, me présenterait à ses amis, au directeur du journal, et réclamerait pour moi une petite, une toute petite place dans la rédaction. Jadis il avait lu mes drames inédits et

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deux articles publiés dans le Figaro hebdomadaire : il serait mon répondant.

J'entrai et priai le garçon de faire passer mon nom à mon ami.

Une minute plus tard, Fonvielle mêlait amicalement sa barbe à la mienne, et, sans perdre en des attendrissements ])uérils un temps précieux, je lui dis lo but de ma visite, ma résolution bien arrêtée de devenir journaliste et mes espérances, qui reposaient toutes sur sa bonne volonté.

Je pourrai, tout comme un autre, assister à mon centenaire et voir la vieillesse draper mes os sans moelle d'une peau desséchée. Mais, vivrais-je encore un siècle, jamais je n'oublierai l'éclat de rire à la fois attendri et railleur qui déchira mon oreille après cette confession sommaire.

En deux mots, j'étais venu demander sérieusement une place de cuisinier sur le radeau de la Méduse. Le Courrier de Paris avait rendu l'âme en publiant, le jour même, son dernier numéro.

Ma démarche, à la fois lugubre et comique, manquait d'actualité : faute grave de la part d'un apprenti journaliste. Fonvielle riait de ma déconvenue et s'en attristait en même temps.

Mais, me voyant tout Ix^tc et un [k»u angoissa, il me prit par le bras, me poussa dans une grande p\oœ et dit mon nom h ses amis, o\collaboraleurs à Vex-Counner de Paris.

Et c'est, ainsi qu'on 1860, je fis la connaissance de quelques jeunes hommes, gens d'avenir, qui s'appelaient Jules Ferry, Charles Floquol, Adrien Hébrard et Clément Diivernois,

L'hisloiro de ce Courrier de Paris, qui traversa comme un bolide, il y a vingt-six ans, Tatmosphère encore sereine du second empire, vaut la i>eine d'être contée. Elle marque, en effet, le premier effort tenté par la jeune génération d'alors pour donner un assaut en règle au régime de 18o2, sur le terrain même de la Constitution impériale.

Les journalistes dont la plume débridée court impunément aujourd'hui de la calomnie à l'injure, de la diffamation à la provocation au crime, auront quelque peine k tenir pour vraies les misères morales et matérielles subies par leurs devanciers.

Pour fonder un journal, il fallait demander

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une aulorisation préalable, et cette autorisation n'était jamais accordée. Un journal existant ne pouvait changer de propriétaire sans la permission du ministre de l'intérieur, et ce fonctionnaire n'arrivait jamais à comprendre qu'un homme assez heureux pour posséder une feuille publique pût songer à vendre sa propriété. On citait comme une invraisemblable exception la vente du Constitutionnel au banquier Mirés, au prix de 1,200,000 francs; mais on se hâtait de faire observer que les vendeurs étaient iM. le comte de Morny et le docteur Véron. Quels capitalistes, autres que de hardis aventuriers de la finance, auraient eu l'audace d'embarquer leurs lingots sur des galions de papier? Pour peu de chose, pour rien, un jourutal pouvait être avert , et Irois avertissements entraînaient la suppression.

Tout était obstacle et danger pour le journal et pour l'écrivain. (Censuré par lui-même, relu et corrigé avec un soin méticuleux par son rédacteur en chef, surveillé en dernier ressort par l'imprimeur, qui était responsable devant les tribunaux de tous les écrits sortant de ses presses, privé d'air et de mouvement, attirant la foudre et pourtant attaché au paratonnerre, assis sur

un tonneau de poudre et cependant condamné à battre le briquet, le journaliste de 1860 était bien une vraie victime torturée par le régime impérial.

Aussi, n'en déplaise aux très purs journalistes pour nouvelles couches, est-ce avec un sentiment de fraternelle sympathie que j'évoque ici le souvenir des luttes patientes et souterraines engagées par mes camarades, au nom des droits de la pensée et de la liberté, contre un pouvoir si fort, si redoutable, si bien gardé.

D'un côté, la dictature incontestée, la puissance sans frein, des tribunaux serviles, une opinion publique domptée et même complaisante, des baïonnettes et des canons par milliers. De l'autre, des jeunes gens creusant la sape h coups d'épingle, obstinément, obscurément, et finissant par crever ces remparts blindés derrière lesquels on tenait prisonnière depuis dix ans la France intellectuelle.

Parmi ces jeunes gens, M. Clément Duvernois, le directeur du défunt Courrier de Paris, était le moins âgé et le plus en vue.

Ambitieux, sûr de lui-même, ayant au plus haut degré le sentiment de la politique, il avait, dixhuit mois plus tôt, fondé à Alger un. journal

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dont la uoloriôté, l'aiU» à la fois do talen*, de bou sens, de courage et aussi de tapag(S avait franchi la Méditerranée et attiré sur son rédacteur en chef l'attention des hommes politiques et des vieux journalistes.

AvQC les trois frères Wilfrid, Arthur et Ulric de Fonvielle, Etienne Junca et quel(|ues autres jeunes hommes de bonne volonté, Clément Duvernois s'était proposé pour but d'arracher les colons algériens au régime militaire et d'acclimater dans la colonie quelques bourgeons de liberté. Mais on ne fait pas impunément un journal dans une caserne, et l'Algérie était une immense école militaire.

Malgré son succès ou plutôt à cause de son succii^, Y Algérie nouvelle s'effondra sous un rapport de M. Chassoloup-Laubat, ministre des colonies, qui réclamait dans les termes les plus violents la suppression du courageux journal.

Sans doute, c'était quelque chose d'avoir été supprimé brutalement, avec les honneurs d'un beau rapport ministériel ; mais Duvernois était déjà trop expérimenté pour ne pas savoir qu'à Paris on oublie en deux jours les héros, les malfaiteurs et les gens de talent.

Il s'agissait donc, non seulement de ne pas

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t'iro oublié mais encore de se faire connaître, et, sur le pont du paquebot qui le ramenait d'Alger à Marseille, Duvernois se promenait fort agité, cherchant la solution de ce difficile problème, quand Wilfrid de Fonvielle eut une idée.

Il y avait, rue Coq-Héron, une imprimerie gérée par M. Dubuisson et commanditée par MM.

Dumont et Boulé.

Boulé était un petit vieillard bossu, le cou légèrement tordu, malin comme un débiteur, âpre au gain et capable de toutes les folies pour rattral)er son argent engagé dans une voie périlleuse».

M. Dumont, qui devait plus tard fonder le (Hl BlaSy avait des ambitions plus hautes. Il demandait bien, il est vrai, à gagner beaucoup avec les journaux qu'il imprimait; mais il ne lui déplaisait pas de leur emprunter un peu de leur influence et de se préparer, à leur ombre, un avenir politique.

Or, dans le capital social de la maison Dubuisson, Dumont et Boulé, figurait pour mémoire une feuille sans abonnés, sans lecteurs, sans acheteurs, sans fonds de roulement, qui portail le titre (1(^ Courrier de Paris, M. Hippolyle Castille éUiit, je crois, le titulaire de rautorisation légale, etj ou égard h la rareté de cette marchan-

diso, MiM. Dumoiit ot Ik)ulé, pour conserver un ^age de leur créance» sur M. (lastille, continuaient h faire paraître ce chiffon de papier que M. Leyuiarie, puis M. d'Haussouville n'avaient pu acheter qu(»l(jues semaines plus tôt au prix de 100,000 francs, le ministre de Tintérieur n^fusant Tautorisation néc(»ssaire à la transmission de la propriété.

Fonvielle connaissait la situation du Courrier de Paris. Il savait avec quelle sourde rage M. Boulé engraissait chaque matin de sa caisse œ canard déplumé qui dépérissait chaque» soir, faute de soins. H estima qu'en offrant à M. Houle une rédaction gratuite, le payement quotidien des frais de papier, d'impression et de timbre, plus une cinquantaine de mille francs, Clément Duvernois avait les meilleures chances de se rendre maître, en fait, sinon en droit, du journal de M. Castille.

Cette vue de l'esprit était juste. M. Roulé, névrosé, de plus en plus tordu par les affres de son porte-monnaie, était décidé à vendre, même cinquante mille francs, un objet qui, d'ailleurs, ne valait pas deux sous. Des pourparlers fureni engagés. Duvernois offrit cinquante mille francs (jue M. Boulé consentit à recevoir, et bientôt on

se quitta d'accord et les meilleurs amis du monde.

Mais, au moment de vaincre, on faillit se briser contre un obstacle qui, à première vue, parut être insurmontable.

M. Boulé, poète et rêveur une fois dans sa vie, avait déclaré qu'il considérait comme espèces sonnantes des traites revêtues de la signature de Duvernois. Or les traites s'écrivaient déjà, à cette époque reculée, sur du papier timbré, et Duvernois n'avait pas les quarante francs nécessaires à l'achat des timbres. Il ne fallait pas songer à emprunter cette somme à M. Boulé dont la confiance aussi accidentelle qu'inexplicable eut pu être ébranlée par cette démarche imprudente. Cette fois, tout était bien perdu quand Wilfrid de Fonvielle se souvint qu'il avait fait une brochure intitulée la Mort, qu'il y avait quelque part trois cents exemplaires de cet ouvrage macabre et qu'il n'était point impossible de les céder en bloc h un libraire à raison de lo centimes pièce".

Aussitôt retrouvées, aussitôt vendues, les trois cents brochures produisirent le capital indispensable h l'achat du papier timbré, et, quelques heures plus tard, Clément Duvernois était le maître du CowTiW de Paris,

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