‹ Mes petits papiers 1860-1870Chapitre 2 sur 10 · MES PETITS PAI'IKHS · texte numérisé non relu

MES PETITS PAI'IKHS

Je» iKî suis pas |)(»rU' à Tain» <'*talaj<<» dt» la |KinviH»t4> passée cl des misères supportées non sans dignité et sans courage» pendant les jiremièi'es années de la jeunesse. Les cMiriehis (pii décrivent avec coniplaisanccî l'état des sabots av(»c lescjuels ils sont venus à Paris nie font trop Telfi^t de garder dans la cervelle et dans le cœur (|U(»1qu(»s fragments de leur chaussure d'antan. Ces humilités, faites en général de vanité ou de cynisme, ne sont donc pas, à mon sens, pour grandir ceux <}ui en font profession. Aussi eussé-je laissé dans son obscurité l'incident des quarante? francs de papier timbré s'il ne servait à faire connaître au public un trait du caractère audacieux de Duvernois dont le rôle fut si considérable à la fin de l'empire, et (jui mourut jeune, pauvn^ et déclassé, après avoir été ministre, favori de l'empereur et grand pourvoyeur de Paris au moment du siège de 1870.

On avait le journal : les rédacteurs ne feraient pas défaut. W. de Fonvielle avait connu en 1848, à l'École d'administration, Charles Floquet, devenu avocat. Deux de ses confrères, MM. Jules Ferry et Marcel Roulleaux, vinrent grossir avec lui les rangs de la petite phalange algérienne. On confia à Jules Viard, l'auteur d'un livre adorable, les Petites joies de la vie humaine, la revue des journaux. Ch. -Louis Chassin, Castelnau (mort député radical de l'Hérault) eurent pour leur part les affaires étrangères et le département des Variétés. Quanta Adrien Hébrard, aujourd'hui sénateur et directeur du Temps, il sautillait gaiement dans toutes les plates-bandes en vrai moineau toulousain, picorant tous les sujets^j étourdissant d'esprit;

d'entrain, do verve et de bonne hiimeiir. Avec toutes ces jeunesses additionnées, on eût à peine réuni les éléments d'un siècle et demi.

La rédaction littéraire était excellente. Gasperini, le premier confesseur d'une foi dont nous sommes, nous autres, les martyrs, entreprit dans le feuilleton musical de faire connaître Richard Wagner cï la France. On eut un roman de Jean du Boys, et Charles Bataille fut chargé de la critique théâtrale, tandis que mademoiselle Solange, fille de George Sand, rédigeait une chronique très lestement tournée.

On se procura aussi un fermier d'annonces, ancien spahi, Renier, l'inventeur de l'affiche peinte, le fondateur de la grande Compagnie d'affichage et de publicité; puis un administrateur-caissier. Algérien aussi, !Vf. Fenoux Maubras, qui, sans doute par zèle professionnel, couchait toutes les nuits sur la table de rédaction, veillant la place où serait la caisse quand on pourrait en avoir une.

L'armée recrutée, on fixa l'ordre de bataille.

(( Nous nous plaçons résolument sur le terrain de la Constitution, écrivit Clément Duvemois, l'acceptant telle qu'elle est, sans la blâmer, sans l'approuver. C'est sur ce terrain que nous portons

notre discussion, pour éclairer, non pour renverser. »

Il n'en fallut pas davantage pour faire se hérisser les vieilles barbes de 1848 et rugir de colère les vaincus de Décembre.

L'abstention systématique était encore le refuge de beaucoup d'esprits sincères, et, dans les cafés politiques, bien des hommes mêlés aux anciens mouvements populaires déclaraient sourdement que la Grande-Chartreuse, avec son éternel silence, était seule digne d'abriter les désabusés de la vie révolutionnaire. Il avait fallu des luttes épiques, on 1857, pour entraîner les électeurs à voter pour des candidats disposés à prêter serment à l'empire, ("t les fameux Cinq étaient entrés au Corps législatif escortés par la méfiance de leurs propres amis. Se placer avec autant de netteté que le faisait Duvernois sur le terrain constitutionnel, c'était donc, sans désarmer l'administration impériale, renoncer à l'appui des républicains et des orléanistes irréconciliables et ne chercher de concours que dans l'opinion publique, un peu lasse, il est vrai, de la dictature et de ses procédés, mais peu soucieuse, en somme, de payer au prix d'une révolution les libertés nécessaires.

Los diflicultés de la lutte n'étaient pas pour

arrôler un Iioiiiiikî j(Hino, iMMiétré (1<» cotl^* idée quo, si la inoilloure Constitution n'(»st pas toujours celle qu'on a, c'(»st à coup sur colle dont on sait le mieux si» st»rvir. Kt, comme démonstration, le Courrier de Paris entama une <*amp<'i^ne sur Tartiele 42 de la (Constitution.

(Je diable d'article était très net. Jl disait expressément (jue le compU' rendu des s('*ances par les Journaux ou tous autres moyens de publication nt» devait consister ((ue dans la reproduction du procès-verbal sommaire» dressi» à l'issue de la séance par Ic^s soins du président du (>)rps lépslatif.

Devant ca texte, les journaux s'arrêtaient intimidés, n'osant i)as discuter les séances, et le l)euple français apprenait l'état de ses affaires |)ar des notes ainsi conçues :

Séance du juin 1860. L'onipo du jour app(»Iln la dis<*U!4sioii sur le projet de loi n^latif à rétablissement d(^ chemins de fer de l'Ali^érie. M. X... a la parole contre le proji^t de lui ; M. Z... lui iv|K)ndra au nom du gouvernement. La suite d»* la discussion est renu'se à demain.

Dans un article d'argunïcMilation très siMTét», Charles FIo(piet soutint cette thèse ((ue tout ce (|ui n'était i)as défendu était permis et qu'en (conséquence il discuterait les séances du Corps législatif, tout en publiant le compte» rendu sommaire

et légal. Et il prêcha d'exemple, analysant le projet de loi relatif aux chemins de fer algériens, tandis qu'une note de la rédaction mettait au défi le gouvernement de sévir contre cette interprétation aussi hardie qu'imprévue donnée à l'article 42 de la Constitution.

Ainsi provoqué, le conseil des ministre se réunit d'urgence, et, après une longue et orageuse discussion, il fut décidé que, si brutale que pût être l'entorse infligée à l'esprit de l'article 42, il était impossible de poursuivre Ch. Floquet ou d'avertir le journal.

L'impunité dont bénéficiait le Courrier de Paris donna du courage aux autres journaux. Huit jours après, tout le monde discutait à Tenvi les séances du Corps législatif et s'étonnait de n'avoir point songé plus tôt à cet ingénieux expédient.

Le gouvernement, débordé, surpris par l'impuissance du fameux article 42, se résignait un beau matin à faire contre fortune bon cœur et à accorder ce qu'on lui avait pris de vive force depuis cinq mois.

La graine semée par le Cowrier de Paris produisit les fameux décrets du 24 novembre, qui produisirent à leur tour la publicité des séances des Chambres. De cette étape libérale au rétablis-

sèment de l'Adresse, de la tribune, de la responsabilité ministérielle, à la chute de Tempire dictatorial, il n'y avait pas très loin. Le voyage dura néanmoins huit ans.

Quant aux auteurs de cette incursion hardie sur le terrain réservé de la Constitution de 1852. ils avaient éprouvé aussitôt les effets de la rancune administrative. ï/article de M. Floquet n'avait point été châtié. Quatre jours plus tard, le 11 juin, le Courrier de Paris recevait un premier avertissement, et, le 21, un second.

De plus, M. Clément Duvernois était invité à purger des condamnations encourues à Y Algérie nouvelle.

C'était le coup de grâce. Le pauvre canard si chichement entretenu par M. Boulé fut dès lors condamné à mort. On distribua ses plumes comme il convient dans une maison bien administrée. On mit en lieu sur les traites de Duvernois pour les lui représenter en temps opportun, et tout fut dit, à la joie discrète ou au chagrin peu sincère des concurrents, surpris autant que jjeinés de voir le tirage d'un rival quadrupler en moins de quinze jours.

Devant de pareils présages, un Romain eût repris le train, présenté ses excuses au directeur des douanes et réintégré, penaud et résigné, son domicile administratif. Mais rouler doucement et misérablement ma vie sur les platitudes des paysages franco-belges me faisait horreur. J'avais vu mes anciens au bureau de Blancmisseron, et, comme des garde-fous vivants, ces pauvres gens me défendaient contre toute velléité de saut dans les ténèbres du fonctionnalisme. Je les avais vus, après douze ou quinze ans de service, vieillis avant Tâge, Tceil morne, les joues tombantes, indifférents à tout, passer des soirées mortelles au coin du poêle de l'estaminet, s'ensevelissant dans la

fiunrc de leurs longues |)i[)es. A [)eiiie avaient-ils l'énergie d'indiquer du doigt à la servante que la chope était vide. l*arler les eût réveilles de leur tor{)eur, et il leur plaisait de ne i>oint troubler leur [)ro[)re somnolence. Ils savaient (ju^ils passeraient à se divertir de la sorte toutes les soirées de tous les jours, tous les jours de toutes les annéc^s; et ces désespérés, trouvant encore une tristesse nouvelle dans la pensée qu'un autre être humain se préparait à vivre de leur vie, m'avaient souvent conjuré de ne pas les imiter, de courir plutôt hardiment toutes les aventures et de renoncer aux molles, mais décevantes sécurités de la vie d'employé.

L'un d'eux — j'en frissonne encore — avait môme souligné d'un argument terrible les bons conseils qu'il me donnait. Il Venait de se marier, essayant d'échapper à l'ennui par les tracas et les chagrins des ménages sans amour et sans argent. L'ermui fut le plus fort. Un soir, le pauvre homme quitta l'estaminet d(; meilleure heure que de coutume, regagna son froid logis, écrivit une lettre, prit un pistolet et mit une balle dans son pauvre crâne vidé.

Très décidé à vivre, je secouai bien vite les cendres des pijxîs et des morts de Blancmisseron,

Qt, sur les inorœaux cassés de mon [)ot au lait, je me mis à rélléchir, à rêver nie nouveau, puis à chercher dans mes poches deux lettres de recommandation adressées par le docteur Quinet, de Quiévrain, à ses amis Delescluze, le futur dictateur de la Commune de Paris, et à Etienne Arago.

Les lettres étaient chaudes. Vieux républicain de Técole séraphique, le docteur Quinet déjwnsait sa santé et sa fortune à soigner gratuitement les pauvres de dix villages. Jamais la haine n'avait pu trouver à se loger dans ce cœur tout rempli de tendresse, de bonté et de pardon. Victinui du coup d'État, il rêvait comme indemnité à ses douleurs rétablissement d'une» république indulgente et généreuse, et il m'envoyait, dans la sincérité confiante de son âme angélique, auprès de Deles* cluze, le plus rude et le plus intolérant a|)otre des doctrines jacobines.

J'entrevis instinctivement, en regardant Delescluze absorlK' i)ar la lecture de la leltri* du docteur Quinet, cpie, cette fois encore, je n'avais pas trouvé ma voie. Je savais bien que, dans ce corps frêle et tout ravagé |)ar les souffrances nobl(înient supportées, survivait encore, à forci! de volonté, une àme héroïque et tout entière dé-

vouée aux préjugés de la Révolution. Je nie sentais plein de respect pour ce martyr; mais, en Técoutant, je reconnus que je ne le comprenais pas, et il m'apparut comme le Polyeucte de Corneille, superbe mais inintelligible et même un peu ennuyeux. Devant la terrible divinité à laquelle il avait fait le sacrifice de sa vie et celui de Texistence des autres, il prétendait faire plier tous les genoux et courber toutes les têtes. Il fallait se livrer tout entier ou fuir les marches du temple de Tidole.

Sur cet exposé de princi|)os, m elant entendu dire qu'il n'y avait rien à faire à l'heure présente pour un homme de lettres, sinon se préparer aux luttes de l'avenir, je me retirai plus agacé qu'ému et bien décidé à ne point emboîter le pas à des hommes dont je ne pouvais ni comprendre, ni partager les terribles rancunes, n'ayant point souffert comme eux, ni, comme eux, tout sacrifié à une idée fixe.

Chez Etienne Arago, l'accueil fut diflërent, mais le résultat identique. J'appris de la bouche souriante de l'ancien directeur dos postes de Cavaignac que les lettres, en ce temps, ne faisaient vivre que les facteurs. Nous rîmes ensemble de celte décourageante joyeuseté, tandis qu'Arago

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me serrait la luaiu, se mettant très cordialement û ma disposition, le cas échéant.

Heureusement, je n'étais pas sans ressources.. En quittant Valenciennes, je m'étais fait agréer comme correspondant parisien d'une feuille locale et libérale, V Impartial du No7*d,

L'éditeur de ce journal, après de mûres délibérations, m'avait ouvert sur sa caisse un crédit de oO francs par mois. Puis, cette situation de collaborateur d'un journal indépendant devait m'ouvrir bien des portes, me mettre en relation avec les quelques hommes, tivs peu nombreux encore, qui songeaient à conquérir à notre pays quelques libertés précaires. Enfin, j'étais ce que j'avais voulu être; je faisais ce qu'il m'avait plu de faire. V Impartial était un petit journal, mais c'était un journal, et il me payait mes articles. Mon verre était petit, mais j'avais un verre et un peu d'eau pour le remplir.

Quelques mois i)lus tard, je recueillis les fruits de ma persévérance. D'obscurs travaux assuraient désormais ma vie matérielle. Le Temps, récemment fondé par M. NefTtzer, reproduisait avec compliments une de mes correspondances, et une belle lettre de mon illustre ami Jules Simon m'apprenait un jour c^ue mes articles sur le

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iiumveJiKMil lillérairo ii'éclia|)[)aient [»as à Fatlention des inléresst's.

(]e jour là, je fus très fier, et je coiiunençai à croire que, s'il ne voulait pas r/uiipter avec moi, le gouvernement n'avait (lu'à se bien tenir.

11 se tenait d'ailleurs assez bien, ce gouvernement, du moins en apparence, et il n'y avait pas de raisons sérieuses de supposer qu'il fût prêt à accorder au pays, sur ma simple requête, le minimum des libertés dont je ne croyais pas jiouvoir me passer.

La campagne de (]liine, commencée l'année prtîcédente, s'était glorieusement terminée. Le général d'Hautpoul, installé en Syrie, protégeait avec énergie, contre les* Druses, tous les Maronites qui n'avaient pas été préalablement égorgés. M. le comte de Persigny venait de donner une nouvelle preuve de son libéralisme à poigne en exjmlsant provisoirement un jeune rastaquouére, le Valaque Gregory (lanesco, direet^MU'

du Courriel* Uu dimanche, coupable d'attaques dirij!:éos contre le principe môme du gouverneinonl. Cette marque de vigueur avait rassuré les conservateurs à t<^te de bois, un |)eu émus par les décrets du 24 novembre.

haa*^ le marais profond, mangeant des nénuphars (»t coassant pour son emj)ereur, un jx^uple emasculé vivait fort tranquille, sans souvenir du passé, sans aspirations pour l'avenir. Il ne lisait rien (»t n'entendait aucune voix qui vînt lui rap- |)eler son abaissement. Les cincj députés élus par l'opposition en 1857 avaient parlé jusqu'à présent dans une cave. Quelquc^s vaincus de Décembre, farouches partisans d'une a[)stention aussi digne qu'imi)uissante, une poignée dci jeunes gens, rél>ublicains révolutionnaires à doctrines extravagantes, surveillés soigneusement par la policiî, enfin quelques survivants de la monarchie», de Juillet aiguisant à la lampe la pointe d'inoffensivcs épigrammes : tels étaient, au début de 1801. les éléments dont se recrutait l'armée bigarrée des adversaires de l'empire.

Il n'y avait pas là de quoi déranger une patrouille de cent-gardes.

Voilà ce que nous constations dans notre petit monde d'avocats et de journalistes en quête d'é-

vénements, et commentant les moindres fails dans des parlotes tenues soit dans les bureaux du Temps, soit dans les trois ou quatre cafés où Ton se rencontrait chaque après-midi.

En général, nous étions amers en nos propos, et nous n'avions pas assez de sévérités pour ce que nous appelions la couardise des directeurs de journaux indépendants. Tandis que ces malheureux, responsables d'une propriété qu'un chef de bureau pouvait anéantir d'un trait de plume, capitonnaient leurs arguments, émoussaient leur polémique et marchaient dans la discussion avec des chaussons de feutre, nous autres, irresponsables, nous mâchonnions le frein et avions de terribles envies de ruer dans les brancards. Tout acte d'opposition nous attirait. Nous admirions fort un rédacteur du Temps, très brave homme d'ailleurs, et bon républicain, M. Léon Legault, qui n'affranchissait jamais une lettre sans infliger à l'effigie de Napoléon III gravée sur les timbres-poste le supplice de la tête en bas.

Ces enfantines manifestations de l'esprit de révolte contre le régime du Deux-Décembre suffisaient, du reste, à satisfaire mes prétendues passions révolutionnaires. J'avais beau me roidir en effet, je n'étais pas destiné h être jamais un

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pur. Je n'avais pas dans le ca*ur tis liaims vigonrousos ((ui vous porinettonl, la conscioncc tranquille, de tout tenter contre un homme ou contre des institutions.

Au fond, j'en voulais moins à Tempire de ses procédés d'installation qu(» de rusaj::e (|u'il faisait de sa toute-puissance, et, quand j'y réfléchis, il ne me semble pas que mes compagnons d'alors fussent [)eaucoup plus enragés (juemoi. Je vivais, il est vrai, dans un milieu où les survivants de 1848, échappés au coup d'État, étaicmt l'exception. Nefïïzer, fondateur du Temps, dont l'autorité morale, faite de probité, de savoir et de tab'nt, était grande sur nous tous, n'était (ju'uu amant passionné du droit de discussion. D'honnêtes libertés bourgeoises eussent comblé tous ses vœux, et ses terribles fureurs, si dangereuses pour le matériel de la brasserie Kuslcr, n'éclataienl guère qu'à propos de qu(^stions religieuses dans lesquelles il a])portait, avec l'érudition d'un ancien étudiant en théologie, les colères débordantes d'un philosophe exaspéré.

Ses collaborateurs de la première heure n'étai(;nt pas davantage des sectaires. Ni André Cochut, l'économiste distingué, ui Maurice Block, l'aligneur de statistiques, ni Scherer, ni Henri Brisson,

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rechercliant déjà avec Massol, le vieux sage, les bases de la morale indépendante, ni tant de seigneurs de moindre importance, ni même Ch. Floquet, un peu plus âpre que ses confrères, n'étaient du bois dont on fait des poteaux de guillotine pour monarques et monarchistes.

Quant à Clément Duvernois, dont j'étais devenu l'ami, il professait à cette époque la plus parfaite indifférence en matière de gouvernement. Comme Emile de Girardin, son premier maître, il n'avait pas h proprement parler de religion politique; mais il avait une foi profonde dans la liberté et se déclarait prêt à l'accepter de toutes mains. Sur ce terrain, il luttait jusqu'à épuisement.

Le soir, on se réunissait le plus souvent dans mon humble domicile, baptisé le Clan des navrés, sans doute parce que la fortune avait jusqu'à présent passé devant la porte sans en franchir le seuil. Puis, une fois par semaine, chez Habeneck, un futur sous-préfet de la République, des débutants comme Henry Fouquier, aujourd'hui si brillant, Aniédée Lefaure, mort député, des avocats comme Coulon, secrétaire de Jules Favre, se joignaient à nous pour élaborer gravement une constitution rationnelle, la Constitution de l'avenir:

Dans ces conféreiic(»s Mole en chambre, Clément Duvernois était au premier rang, toujours sur la brèche, surveillant les moindres tendances jacobines, hérissant sa barbe blonde et foudroyant les jeunes Robespierres qui voulaient sacrifier l'individu à rf>at. Car ils étaient déjà rares h cette époque, les hommes aimant la liberté pour elle-même, la considérant à la fois comme un moyen et comme un but. A la vérité, je ne pense pas que leurs rangs se soient beaucoup grossis depuis vingt-cinq ans, et j'imagine, par le singulier spectacle auquel j'assiste, que bien des gens comprennent la liberté comme l'entendait alors un journal démocrate et libéral, y Opinion nationale, je crois, dans lequel je découpais l'entrefilet suivant :

« La liberté des cultes vient d'être proclamée en Espagne; tous les couvents sont supprimés! >

L'homme n'aime pas qu'on touche h son porte-monnaie et à son porte-préjugés, qu'il appelle noblement sa conscience. Vers 1860, les classes dirigeantes reconnurent que décidément la politique suivie par le gouvernement semblait menacer les intérêts des catholiques. 11 était temps. Ces mêmes classes dirigeantes, rivalisant, du reste, d'enthousiasme avec les classes dirigées, avaient en 1839, sur la place de la Bastille, dételé les chevaux de Napoléon llï allant prendre le commandement de l'armée d'Italie. Mais, avec leur perspicacité ordinaire, elles n'avaient pas su prévoir les conséquences de nos victoires de Magenta, de Solférino, et les suites de la paix de Villafranca. L'empereur non plus, d'ailleurs.

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Kii moins de dix-huit mois i)Ourtant, la dipl<v matir do (lavour et la cli<uniso rouge do Garihaldi avaioiit prosquc^ roaliso Tunilé italienno ^t aoculô dans ses dornicrs rotranchomonts \o pouvoir temporel dos Papes. Tandis que, troublé, ttintot menaçant, lantol complaisant, Napoléon III proposait à son ami Victor-Emmanuel de lui laisser prendre Parme et Modèn<s de le faire nommer vicaire des Légations de Ferrare et de rendre h un prince autrichien le grand-duché de Toscane, Cavour envoyait les volontaires de la Hotte et de Tarmée italiennes renforcer les contingents - de Garibaldi en route pour la Sicile et le royaume de Naples.

Le pape, en péril, appelait le général Lamoricière k son secours, et les zouavcis pontificaux se faisaient inutilement é(;raser à Castelfidardo par le général jûémonUiis (lialdini. Jl eût fallu, pour se fâcher, rendre Nice» et la Savoie. L'empereur dut se résigner à changer d'avis une fois de plus, à recommander en style solennel une cinquantièmes combinaison et h déiuontrer au pape (|ue c'était j)Our son bien spiritu(»l qu'il l'c^ngageait h se dessaisir volontairement de ses biens terrestres.

Jl est bien inutile de dire que nous faisions dcis vœux j)our hîs Italiens et que nous nous rc\jouis-

sions sincèrement de la fureur noire des classes diriglîanles et de la colère rouge de nos cardinaux. 11 est toujours doux de voir se colleter deux champions sous l'effort combiné desquels on a succombé dans une précédente rencontre. Les simples libéraux eux-mt^mes, modestes marguilliers de rÉglise desservie par Béranger, suisses du Dieu des bonnes gens et sectateurs d'une religion tricolore, ricanaient au bruit des horions qu'échangeaient les ministres et les évêques.

Quant à nous, mécréants, nous notions au passage les injures, et, (juand le pape, dans un petit discours du jour do l'an, qualififi « de monument indigne d'hypocrisie et de tissu ignoble de contradictions » une brochure, le Pape et le Congrès, faite en collaboration par Napoléon et M. Arthur de la Guéronnière, nous ne nous sentîmes pas d'aise. Nous trouvions très légitime, d'autre part, j'en dois la confession, que les journaux d'opposition demandassent la dissolution de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, dénoncée par le comte de Persigny comme un foyer de conspiration cléricale.

Le temps était loin, en effet, où les républicains, même avancés, reconnaissant pour chef le sans-culotte Jésus-Christ, allaient chercher le curé

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(le la iKiroisst! pour bénir les arbres de la liljertt'. Ou avait siuis doute reinaniué que cette céivuio nie< n'avait jKis étt' profitable à ces pauvres arbres, métamorphosés, aux alentours du coup d'État, soit en bâtons pour rosser les mal-|Xînsants,soit en bilehes jK)ur rôtir les hérétiques. Puis la frane-nhxx)nncrie, en voie de transformation, coininen(;ait à se brouiller av<*c le grand Arehit(.rte de» la nature, et la jeunesse, [)ar liesoin t\r parler et de se réunir, remphssait les loges de libres |>enseurs résolus à être aussi intolérants que iivs in((uisiteurs.

L*innuene<* des milieux se Taisait sentir jus- (|ue dans nos petits groupes, et nos dents de jeuncîs loups, impuissantes à entamer la j)eau gouvernementale, s'aiguisaient sur les soutanes qui passaient h leur portée.

Seuls parmi tous les journaux, le Temps et le Courrier du dimanche, le second avec une certaine passion, le premier à Taide d'arguments i'inpruntés aux pures doctrines du libéralisme, protestaient contre la rage, antireligieuse de leurs confréries. Mais aussi avec (juel dédain ne regardait-on pas, au Siècle et même à ÏOpinion nationale^ ces nouveaux veims rel>elles à toute discipline et prétendant vivre de leur vie propre !

Du haut de ses cinquante mille exemplaires de tirage quotidien, M. Havin, directeur du Siècle, autrefois député de la gauche dynastique sous la monarchie de Juillet, se demandait, non sans une sincère indignation, si Nefftzer n'était pas un orléaniste déguisé, comme on dit aujourd'hui. Maître incontesté du puissant journal dont il avait dû l'existence, en 1851, à la gracieuse intervention de M . de Morny ; entouré d'hommes de talents tels que Louis Jourdan, Léon Plée, Emile de la Bédollière et Hérold, M. Havin, moitié normand, moitié bonapartiste, et encore^ plus normand que bonapartiste, avait trouvé le moyen d'établir sa dictature sur les restes du vieux parti républicain et d'utiliser au profit de son journal les préjugés de la petite bourgeoisie française. Ainsi juché, il rendait dos oracles, des arrêts et surtout des services au gouvernement impérial, qui contemplait avec indulgence ses solennelles cabrioles anticléricales et, au besoin, les encourageait. Et la preuve, c'est que, dans une circulaire adressée aux électeurs de Thorigny-sur-Vire (Manche), M. Havin, candidat au conseil général, avait, discrètement et à l'insu des lecteurs du Sîcc/e, glissé les aveux suivants: a L'empereur a bien voulu me faire écrire par

M. Mocquart qu'il voyait avec plaisir ma candidature. »

M. Peyral dans la Presse et M. Guéroult à VOpinion nalionale uxcitaicMit de leur mieux, (îux aussi, les passions anticléricales de leurs l4»i-tcurs. M. Peyrat. écrivain de grand talent et tn's sincèrement jacobin, avait inventé, bien avant Gambetta, la formule célèbre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi. » Très rageur, il éprouvait une joie de cannibale à déchirer chaque matin un lambeau du catholicisme, et il eût cru avoir perdu sa journée s'il n'avait pas consacré ([uel(j[ues heures ù écraser Tm/i^me.

Quant h M. Guéroult, plus philosophe et d'un esprit trop large et trop élevé pour partager le fonatisme antireligieux de ses collaborateurs, il n(.: voyait nul inconvénient à ce que VOpinion nationale fît se perdre dans le fracas de ses colères contre la papauté le bruit de ses conversations intimes avec le prince Napoléon, son protecteur et son ami.

Avec une presse ainsi constituée, le gouvernement ne pouvait pas croire à la gravité, au point de vue intcTieur, des questions soulevées par la guerre dltalie. 11 pensait qu'ayant, Tannée précédente, averti vingt journaux, suspendu deux

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ii,azettes et supprimé quatre feuilles publiques, il était suffisamment armé pour se jeter, à Fheure voulue, entre les belligérants et frapper les récalcitrants. Ses calculs ne furent pas vérifiés par les événements. Ses courtisans eux-mêmes, atteints dans leurs convictions ou dans leurs habitudes d'esprit, dressèrent Toreille au cri de détresse poussé par le pape. Au Sénat, à la C.hambre des députés, des paroles menaçantes turent prononcées. Le clergé, du haut de ses chaires, essaya d'en appeler à l'opinion publique et réussit à apitoyer bien des cœurs sur les malheurs du temps et de l'Église. Des défiances s'éveillèrent, des hostilités violentes se firent jour. Dans les sacristies on baptisa du nom d'Achab, de Phalaris, de Néron et autres persécuteurs. Napoléon III étonné de cette levée de bénitiers. Kn prenant l'habitude des attaques hardies sur un terrain qui n'était pas gardé, on se déshabitua du respect. On donna au public le goi\t de luttes oratoires et de polémiques qui paraissaient bien, il (îst vrai, passer par-dessus la tetc du souverain, mais qui, en réalité, l'atteignaient ot écornaient son vernis d'impeccabilité et de toutepuissance. Si le pape n'était pas infaillible, comment admettre l'infaillibilité de l'empereur?

(les considérations ot c«»s constata lions ii'exeri;aicnt, il est vrai, aucune inllucncc sur la con- (Juito (les j)artis en i)résenc(S ([ui, coniine tous l(>s partis, olxîissaient h leurs s(»uls instincts. Mais, à vingt-cinq ans de distance, je ne puis m'emp<lcher de reconnaître que ces questions religieuses, inopinément j<'té(S dans les rouages de la machine» gouvernementale, en causèrent le pr<nnier détraquement, (luelles seules furent asse'z irritantes jM)ur arracher à leur asservissement intellectuel le peuj)le, d'une part, et les hautes classes de la société, de l'autre, et ([u'un gouvernement peut impunément se {)ermettrt^ tous les crimes, mais qu'il se met en i)éril en c:)mmettant la faute de s'attaquer brutalement aux croyances et aux pr(\jugés de la nation.

Trop maigre sire pour oser me mêler, dans la presse parisienne, à ces luttes théologiques, je répandais mon encre, légèrement aigrie, dans de rares journaux de province. La « correspondance de Paris », soit dans les départements, soit à rétranger, était la grande ressource matérielle des débutants et aussi une issue par laquelle s'échappait, en flots plus ou moins irrités, le débordement de leurs jeunes cervelles. Arthur Hanc, à peine revenu d'Afrique où il avait été conduit en vertu de la loi de sûreté générale, était correcteur à V Opinion nationale, et, son travail achevé, il envoyait h Y Escaut d'Anvers des lettres fort remarquées. Charles Quentin, à cent lieues de penser qu'il finirait receveur particu-

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lier après avoir (Hî* directeur de l'Assistanœ publique, inondait de* sa prosi» cinglante et vengeresse les journaux du Brésil.

Au (^fé de Madrid, dans la salle du fond, il se confectionnait (?t s(î mettait sous envelop|)e, vers cinq heures du soir, des articles d'exportation dont la lecture ei\t rendu chauves les employés du bureau de la presse au ministère de Tintérieur. Puis c'était Paul Foucher qui passait rapide sur le boulevard, allant d'un journal h Tautre, partout bien accueilli, interrogé par tous et recueillant sur son petit carnet les éléments de la correspondance (|u'il (»,xpi'diait à V Indépendance belge, alors en pleine faveur auprès du public européen.

Moins favorisi's Théodore Pelloquet, qui avait eu du talent au Xational, mais qui Tavait jx^rdu dans ses visites nocturnes à tous les méchants lieux de Paris, cherchait au fond d'un verre d'absinthe la phrase qu'il allait expédier à un Précurseur belge. Le pauvre homme, tout émacié, la pipe au bec, l'œil voilé, las de la nuit, du jour et du lendemain, happait les arrivants, essayant de savoir d'eux s'il y avait une question à l'ordre du jour, car il ne lisait aucun journal. Par charité, on lui contait quelque his-

toire, et, tout de suite, comme pour se débarrasser d'une corvée, il la transcrivait sur la lettre qu'un garçon se hâtait de porter h la poste.

Tous ces modestes semeurs de l'idée républicaine ou libérale jetaient ainsi leur grain h tous lesvents, portant sur la terre étrangère la protestation manuscrite de quelques Français non domestiqués et grattant du bout de leur plume de fer le prestige de l'empire encore si brillant •chez les peuples voisins.

La faveur dont étaient Tobjet, dans la presse étrangère, ces libres correspondances, qui projetaient quelques rayons de lumière sur les mystères de la France impériale, fut le point de départ d'une entreprise assez singulière à laqueWe je m'associai et qui contribua, bien inconsciemment du reste, à modifier les mœurs et les habitudes des journaux d'outre-mer et peut-être a altérer la santé de leurs lecteurs.

Un modeste agent de publicité, en dépouillant pour le compte de ses clients des feuilles imprimées à Buenos-Ayres, Rio -Janeiro, Caracas, Mexico et autres capitales exotiques, avait remar- ([ué que ces feuilles, assez friandes d'histoires parisiennes, les empruntaient à coups de ciseaux à quelques rares journaux français. En homme

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l)rati<iuo, il comprit bien vile que la pauvreté seule obligeait les éditeurs à ces emprunts littiV raircs. Si donc il lui éUùl possible d'offrir à ces journaux anémiques le réconfortant d'une vigoureuse correspondance, arrivant toute fraîche par chaque courrier et servie toute fraîche à leurs lecteurs, il avait de grandes chances de voir ses offres accueillies à bras ouverts. M. Berger, — c était le nom de cet ingénieux agent de publicité, — atteignit le but en demandant aux éditeurs, pour tout payement, le droit d'insérer pour quatre cents francs d'annonces par mois dans leur quatrième page à peu près inhabitée.

f-es éditeurs, qui recevaient quelque chose en échange de rien ou de presque rien, consentirent sans peine à conclure les traités proposés par M. Berger, et bient(M, sur chaque paquebot en partance, [)rirent place de volumineux manuscrits, apportant à des peaux rouges, à des peaux noires et à des peaux jaunes le récit des événements politiques, littéraires et mondains dont Paris avait eu la primeur.

La première partie du problème était résolue. Il restait maintenant à tirer profit des annonces dont la disposition était acquise à M. Berger.

C'était un observateur que cet agent de pu-

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blicité. 11 avait remarqué que la pharmacie et la parfumerie sont deux industries dans lesquelles les déboursés réels du producteur sont à peu près nuls. Avec cinq sous, un apothicaire de moyenne habileté fabrique aisément une potion de cinq francs. L'étiquette fait seule la valeur de l'objet. De même pour la parfumerie.

M. Berger offrit donc ses annonces à tous les pharmaciens et à tous les parfumeurs de sa connaissance et il les leur fît accepter en leur déclarant qu'il en recevrait le prix non pas en argent, mais en marchandises. Cent francs d'annonces pour une valeur de cinq francs, c'était r)our rien ! Aussi, en peu de temps, les magasins de M. Berger furent encombrés d'huiles lénifiantes, de pilules purgatives, d'injections irrésistibles, de pâtes odoriférantes, de teintures inoffensives. Ces dangereux colis étaient expédiés au pharmacien de la ville lointaine où se publiait le journal hospitalier pour les annonces de M. Berger, et le montant de leur vente, déduction faite de la commission, lui était retourné par une traite, dont la moitié m'était remise pour prix de mon travail.

Au bout d'un an, nous expédiions des correspondances dans les quatre parties du monde,

en anglais, en espagnol et en portugais. Un député qui représente aujourd'hui la Haute- Vienne comme socialiste intransigeant, M. Planteau, apprenait la politique en traduisant ma prose. Une foule d'écrivains arrivés depuis à la notoriété, et même à la célébrité, collaboraient à cette lettre sans fin cpie nous écrivions sans cesse pour les Océaniens, les habitants du Cap et les indigènes de la Terre de Feu. De leur côté, ces derniers, sollicités par la réclame, achetaient, sans compter, les flacons qui s'étalaient aux vitrines des pharmaciens du pays, et les choses en arrivèrent à ce point que, lors du bombardement de (lallao, Berger vint me trouver les larmes aux yeux. Nous venions de perdre soixante mille francs de médicaments anéantis par les boulets chiliens !

L'association ne survécut pas à ce désastre.

J'étais un peu las de cette mixture littéraire «1 pharmaceutique. Nous nous séparâmes, Berg«Met moi, et de temps en temps je pense encore aux pauvres indigènes dont nous avons peutêtre dérangé la cervelle et compromis la santé, moi, par mes aperçus politiques, lui, par s<^ drogues.

Grâce ci rinstruction répandue à flots dans les masses, tout le monde connaît Topéretle d'Offenbach, les Deux Aveugles^ et le roman d'Alexandre Dumas, les Trois Mousquetaires. On peut même, si l'on se trouve en présence de lettrés, se faire raconter la légende des Quatre Fils Aymon. Mais, en revanche, bien peu de jeunes gens seraient capables de dire, sans î<e tromper, ce qu'étaient les Cinq, à quelle époqw ils vivaient et quelle influence ils exercèrent sur leur temps.

C'est que les obus prussiens ont ouvert dans l'histoire contemporaine un sillon si profond et si large que tout ce qui est resté au delà du ravin n'apparaît plus aujourd'hui qu'en images

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coiifusos, noyées dans une buée sanglante cl un brouillard funùbre. Le souvenir des fails antérieurs à l'invasion a été enfoui dans les tombes creusées par la guerre de 1870. Hommes, idées, faits ou incidents, tout gît péle-méle dans le grand désordres des cnstnelissements collectifs. Les jeunes hommes, absorbés par les graves devoirs légués par la génération précédente, rebâtissant à grand'peiniî leurs foyers écroulés dans ce grand cataclysme, n'ont ni le loisir ni peut-être le goût de remuer ces poussières pour y chercher les traces d'une société disparue. Et pourtant quelle place ne tinrent pas, de* 1858 h 1863, dans les préoccupations de l'opinion publique, ces cinq députés livrant seuls bataille à tout un empire, seuls à faire entendre la voix de la conscience française étouffée [)ar dix ans de dictature, et ne recueillant à la fin, pour prix de ce labeur immense, que les brutales et injustes sévérités ou le dédaigneux oubli des

foules !

En 1857, les débris du parti républicain

avaient résolu de prendre part à la lutte électorale, ne fût-ce que pour interrompre la prescription .

Un comité, composé d'invalides respectables

et (iiitetés ou de jeunes et précoces vieillards résolus à ne rien apprendre et à ne rien oublier, avait décrété qu'on ferait tàter le pouls au peuple parisien par neuf candidats décidés à ne pas prêter le serment de fidélité à la Constitution de 1852. On reconnaissait bien dans ces fières injonctions Tesprit pratique des hommes dont l'honnête incapacité avait contribué pour une si large part à la chute de la seconde république. Plus avisés, Nefftzer, alors directeur de la Presse, et M. Havin, du Siècle^ comprirent que ces vaines et stériles protestations ne triompheraient jamais de l'engourdissement de la nation. Un jeune avocat venait de se faire une grande place au barreau en plaidant contre deux maîtres, Berryer et Dufaure, le procès en restitution intenté par la marquise de Guerfy à la communauté de Picpus. Le jeune barreau prédisait à ce membre de la corporation les plus brillantes destinées. 11 était Tami de tous les débutants d'avenir. Emile Ollivier portait un nom bien connu dans la démocratie de 1848. Nefftzer et Havin lui offrirent une candidature à Paris, mettant leurs journaux au service de sa cause, mais à la condition formelle qu'il prêterait serment et ne serait pas un député platonique.

Emile Ollivier accepta, et, avec lui, Tancien secrétaire de Proudhon, Darinion, collaborateur (le Neflflzer à la Pre.if«e. Naturellement le comité des invalides protesta avec indignation contnî les intrus et contrt» leurs doctrines, et naturellement aussi Énaile Ollivier et Darimon furent élus et accablés d'injures par les membres du comité.

Une seule bouclie consolatrice vint verser quel- <|ues suaves et encourageantes paroles dans Toreille endolorie des nouveaux élus. Cette bouche, • c'élait celle d'un homme aujourd'hui député intransigeant (ît radical du département de Seineet-Oise. «Marchez fièrement devant vous, écrivait alors à fimile Ollivier ce clairvoyant dégagé de tout préjugé; vous pourrez dire: Je m'appelle légion. » Lui s'appelait simplement Paul de, Jouvencel, et il serait injuste d'effacer par négligence cette unique trace de son passage dans l'histoire de son temps.

Camot, Goudehaux et le général (lavaignac, élus dans le même scmtin, annulèrent euxmêmes leur élection en refusant de prêter le serment imposé. Emile Ollivier, grandi par son succès, proposa les candidatures de Jules Favre et de son ami Ernest Picard. Lyon élut Hénon.

La petite phalange composée de cinq hommes^ dont trois orateurs, était constituée.

C'est à ce moment que je fis la connaissance d'Emile Ollivier. J'avais pensé qu'un volume contenant, sous prétexte de biographie, l'apologie des idées représentées par les Cinq serait à la fois utile au public et à son auteur. Je fis part de mon projet à Ch. Floquet. Il fut convenu entre nous qu'il se réserverait les chapitres con sacrés à Hénon, Ernest Picard et Jules Favrc. Poulet-Malassis devait nous éditer ; mais l'affaire traîna en longueur. Floquet se déroba. Tantôt il était occupé, tantôt il hésitait à patronner également et sans réserves des hommes qui ne donnaient pas satisfaction complète à ses instincts d'opposition radicale. 11 m'écrivait: <( Toutes réflexions faites, je maintiens notre collaboration. J'y attache trop de prix pour la sacrifier soit à la paresse, soit à des scrupules qui sont probablement exagérés. » Hélas ! il faut croire que ce qui était exagéré exerçait déjà une sorte de fascination sur ce très galant homme, probe jusqu'à la férocité, fidèle ami, obligeant camarade, très convaincu, très sincère et ne pouvant pas se dispenser de tenir compte des préjugés des ardents de son parti. Le livre, qui de-

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